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Une approche théologique de la question écologique

Dans ce qu’on appelle le paganisme, les dieux font partie de notre monde et en règlent le cours. Le thème central de tous les récits mythologiques peut s’exprimer de la façon suivante : « Si les choses sont ainsi aujourd’hui, c’est parce qu’autrefois, les dieux… » Dans cette conception, toucher à l’ordre du monde, c’est forcément le déranger et donc offenser les dieux : c’est commettre un sacrilège. Pour vivre bien, l’homme doit accepter sa condition et s’attirer les faveurs des dieux.

La révolution biblique

Emmanuel Levinas disait que ce qui caractérise le paganisme n’est pas l’idolâtrie, mais l’impossibilité de concevoir un Dieu, ou des dieux, qui ne feraient pas partie du monde et ne seraient pas soumis à sa Loi immanente. Le judaïsme a introduit dans l’histoire humaine une perspective nouvelle, proprement révolutionnaire. Non seulement Dieu est unique, mais il est transcendant à sa création : il en est radicalement distinct, il ne fait nombre avec aucune des réalités du monde. Par contre, il confie cette création à la gestion de l’homme. Dans ces conditions, l’homme acquiert la liberté de pouvoir toucher à l’ordre du monde : non seulement il ne commettra pas de sacrilège, mais il exercera une responsabilité que Dieu lui-même lui a confiée. Par Jésus, les chrétiens ont hérité de cette liberté et de cette responsabilité.

Nous connaissons bien ces deux récits célèbres du livre de la Genèse :
Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. » (Gb 1,26)
Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » (Gn 2,18)
Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages. (Gn 2, 19-20)

L’originalité biblique n’a l’air de rien. Pourtant, elle introduit dans l’histoire humaine une nouveauté décisive, beaucoup plus importante qu’il ne semble. En donnant à l’homme la liberté d’intervenir dans la création, elle ouvre à de nouveaux possibles. Avec l’apport convergent des vieux philosophes grecs, qui avaient déjà cherché à comprendre le monde et l’homme de façon purement rationnelle sans faire appel aux récits mythologiques de la religion, ces nouveaux possibles seront à la source de l’essor des sciences et des techniques dans l’Occident judéo-chrétien. Sciences et techniques modernes ne sont pas nées chez nous par hasard.

La révolution biblique revisitée

La création nous est donc confiée pour que nous la « dominions », la « soumettions », et que nous en vivions. Depuis la Renaissance, qui voit l’émergence de la modernité, jusqu’à l’époque moderne, nos sciences et nos techniques ne cessent d’aller de prodige en prodige. Cette domination n’a fait question ni aux croyants ni aux autres, jusqu’au moment où un doute s’est insinué.

Dans son célébrissime roman « d’anticipation », Le Meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley jette un doute prophétique sur le monde que nous sommes en train de construire. De fait, le nazisme et le communisme vont montrer que notre raison, nos sciences et nos techniques peuvent dérailler. Les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki vont poser la question d’une autodestruction possible de l’humanité par elle-même. Puis, avec la crise pétrolière, nous découvrons que les ressources de la planète ne sont pas infinies, que nous nous comportons en véritables pillards, épuisant les ressources des générations futures, détruisant les grands équilibres naturels et la biodiversité, polluant les eaux, les sols et les airs. Il nous faut changer de modèle de développement, changer de « paradigme » comme on dit.

Grosse interrogation : globalement, la question écologique comme telle n’est pas née dans les milieux chrétiens. Ils ne s’y intéressaient guère car ils étaient bien plus centrés sur le social et la question de l’homme que sur la nature. L’institution Église, quant à elle, apparaissait comme inféodée à l’ordre établi, qui résistait sous mille et un prétextes aux remises en cause écologistes. Plus encore, la référence aux fameux récits de la Genèse servait, ou semblait servir, de justification aux excès dénoncés par ces écolos : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez… » (Gn 1,28). Dans son ensemble, le mouvement écologique fait grief au judéo-christianisme d’être responsable de la crise à cause de ce qu’il semble avoir mis dans la tête des gens avec le livre de la Genèse. C’est dire que l’écologie est née avec une tonalité assez antichrétienne et anticléricale.

Les chrétiens sont bien de leur temps. Ils ne savent pas tout d’avance, ils ne planent pas au-dessus de l’humaine condition. Mais, comme la majorité de nos contemporains, les interrogations écologiques ont fini par les toucher. D’où la question : nos récits bibliques de la création disent-ils vraiment tout ce qu’on leur fait dire ? Les lisons-nous bien ? Nos biblistes, nos théologiens, nos historiens, nos philosophes et autres se sont mis au travail. Une fois alertés par les questions nouvelles, il n’était pas si difficile d’ajuster notre lecture de la Genèse :

  • Si on la lit en tenant compte du contexte de sa rédaction, on s’aperçoit qu’après l’exil à Babylone, il fallait au peuple juif reconstruire le pays et le repeupler : aujourd’hui, c’est bien différent.
  • Dans le contexte du paganisme, il était important de dire que l’homme n’avait pas à avoir peur de toucher à la nature, créée par Dieu et confiée à l’homme.
  • Aujourd’hui, rien ne semble nous résister. Mais en fait, la nature ne donne rien d’elle-même. Elle n’est pas angélique, comme le laisserait croire une vue romantique. À l’état brut, c’est un milieu hostile ; il faut la travailler et, en ce sens, la dominer. On le perçoit mieux avec ses bras de toujours qu’avec les machines d’aujourd’hui ! On peut comprendre les insistances du texte biblique dans le contexte de son époque.
  • « Soumettre », c’est se mettre « sous ». Mais sous quoi ? Sous quoi d’autre que sous le dessein de Dieu en vue de notre bonheur et de la vie fraternelle ! Cette domination n’exclut pas le respect. L’homme est en quelque sorte le « jardinier » d’une nature qui lui est confiée mais dont il n’est pas le propriétaire ; comme tel, il a à respecter le don de Dieu.

Si l’on en croit le récit dit du péché originel (Gn 3), l’homme porte en lui une volonté d’autosuffisance, un désir de toute-puissance qui sont destructeurs. Par là, le meilleur peut devenir le pire : quand l’homme ne se situe plus en « gérant » de la création, en « serviteur », en « jardinier », mais en maître absolu ; il manque de « sagesse ». Et alors, il casse. La crise écologique est venue révéler un péché caché, une suffisance de notre culture, qui allait de pair avec une inconscience des chrétiens qui en étaient habités. Nous avions reçu la Bible dans une mentalité occidentale, que cette même Bible avait largement contribué à former. Cela avait produit de beaux fruits, mais aussi une civilisation dominatrice des autres peuples avec son cortège de destructions d’autres civilisations, une civilisation prédatrice causant de grands dommages à la nature. Malgré le récit du péché originel, nous pouvions difficilement nous en apercevoir avant que se pose la question écologique. Quand elle s’est posée, nous aurions sans doute pu et même dû être plus attentifs. Par contre, une fois bien alertés, nous ne pouvions plus refuser d’être questionnés et de nous interroger ; nous avons eu l’honnêteté de le faire. Et voici que du moment désagréable de la remise en cause, est sorti tout un enrichissement.

Les nouveaux fruits de la révolution biblique

Notre lecture de la Genèse est devenue plus profonde et plus fine. Nous avons découvert une dimension toute nouvelle au commandement d’aimer son prochain. Il comprend l’écologie : que ce soit par rapport à l’aujourd’hui, car il y a d’autres humains que nous sur la planète ; ou par rapport à l’avenir, car demain l’humanité devra pouvoir trouver une terre habitable.

Autre fruit inattendu, l’acceptation de nous remettre en cause a ouvert de nouvelles possibilités de dialogue : « Je trouve remarquable que des croyants remettent en cause leurs textes fondateurs. La supériorité de l’homme sur la nature a conduit à une vision prométhéenne ; mais l’homme ne peut pas se transformer en dieu. J’admire votre confiance dans les capacités de l’homme pour s’en sortir, mais on en voit aussi les limites ! », disait avec étonnement, un Vert de formation chrétienne, mais devenu athée à l’issue d’un échange en paroisse autour de ces questions.

L’acceptation de nous remettre en cause a aussi contribué à apaiser le vieux contentieux entre l’Église et la science moderne. Au néolithique, il y a seulement dix mille ans, l’homme est passé de la chasse et de la cueillette à l’élevage et à la culture : cette volonté de maîtrise de son environnement fait partie de lui. La Bible confirme et amplifie ce dynamisme. Cela n’a pas posé la moindre question tant que le nombre et les pouvoirs de l’homme ne mettaient pas en danger son environnement. Aujourd’hui, on ne peut plus penser que l’homme soit « au-dessus » de la nature, on voit bien qu’il en fait partie. Voilà qui rejoint les perspectives ouvertes par la découverte de l’évolution des êtres vivants : Teilhard de Chardin parle à juste titre du « groupe zoologique humain » et de la place de l’homme « dans » la nature. L’homme émerge de la nature, mais il en fait toujours partie ; il n’arrive pas comme posé par-dessus. Notre foi se trouve maintenant tout à fait à l’aise dans ce nouveau contexte culturel grâce à notre relecture de la Genèse.

L’homme « jardinier » de Dieu est tout de même mieux positionné que l’homme prométhéen, se croyant tout-puissant ! Mais il nous faut reconnaître que nous n’y avons pas été sensibles les premiers, alors que nous avions tout pour cela… On retrouve curieusement un processus historique similaire à propos des droits de l’homme, de la liberté de conscience, de l’esclavage, du dialogue interreligieux, de la place de la femme.

Les questions des écologistes nous ont invités à relire nos textes fondateurs. Expérience très riche, qui nous rappelle – une fois de plus – combien nous ne détenons pas la vérité, et, plus encore, combien nous ne détenons pas le Saint-Esprit. Expérience très riche, qui nous invite à rester humbles dans nos convictions, à rester attentifs aux questions venant « d’ailleurs ». Même quand elles nous dérangent ou nous agressent dans un premier temps, elles peuvent être des appels de Dieu, voire des rappels à l’ordre. Pourquoi nous dit-on telle chose ?

« Enjeux écologiques et défis pour l’avenir »

Ce petit texte récent , publié par le Groupe de travail écologie et environnement de la Conférence des évêques de France, est très intéressant, pas dogmatique pour deux sous, modeste et vigoureux. Élaboré par sept évêques (dont le P. Carré, de Montpellier) en lien avec une vingtaine d’experts, il donne un signe fort de la prise en compte de l’écologie par les chrétiens. Sans le résumer ni le paraphraser – il suffit d’aller le lire –, je voudrais simplement en souligner trois points qui m’ont particulièrement frappé :

  • La crise écologique n’est pas considérée comme un simple problème à résoudre, mais comme « une crise de sens » (p. 19) qui met en jeu notre « conception de la vie bonne » (p. 20) et nécessite de « revisiter » « le fondement même de la vie » (p. 19-20) ; elle appelle de nous une véritable « conversion » (cf. p. 51). Elle nous pose une authentique question spirituelle.
  • Face à la tentation du découragement devant l’ampleur de la tâche et la force des résistances, « l’espérance chrétienne, fondée sur la foi en la résurrection de Jésus-Christ, fait de nous les témoins d’une vie qui traverse [même] les expériences portant un goût de mort. Aucune garantie de vie meilleure, mais la croyance que de la mort peut émerger la vie. Aucune sécurité face à l’avenir, mais l’invitation à accueillir l’incertitude comme promesse d’une nouveauté radicale. L’espérance fait de nous les acteurs d’une vie toujours à venir… [Elle] nous permet de découvrir qu’il peut être heureux de servir une humanité et un monde toujours en train de naître » (p. 23-24) – voilà qui a du souffle.
  • Les évêques sont réalistes. Ils nous invitent à tenir compte de cette dimension écologique non seulement dans notre vie quotidienne et nos responsabilités professionnelles, mais aussi dans tous les aspects de la vie de l’Église, depuis la catéchèse et la liturgie jusqu’aux aspects les plus matériels (transports, gaspillage de papier, etc.), depuis la création de lieux d’échange avec tous jusqu’à l’engagement dans des actions collectives, d’Église ou non. Que nos paroles soient l’expression de quelque chose dont nous nous efforçons de vivre, et pas seulement des « paroles verbales » comme on dit.

Je soulignerai aussi trois limites qui m’ont laissé un peu insatisfait dans ce texte :

  • La plus importante à mes yeux, c’est qu’il n’est pas dit le moindre mot sur l’inconscience collective passée des chrétiens et sur l’approfondissement, l’enrichissement que l’interrogation écologique a apportés à notre lecture de la Genèse et à notre foi. Ils parlent un peu comme si notre lecture actuelle était une évidence de toujours, tombée du ciel. Quel dommage de rater une si belle occasion de signifier à nos frères humains que nous ne surplombons pas l’histoire des hommes, mais que nous cheminons ensemble, à tâtons, et que nous avons besoin les uns des autres ! Ne nous faudrait-il pas savoir dire un merci aux « écolos », si divers soient-ils ?
  • Il est vrai que la nécessité de prendre en compte nos limites, plutôt que de sombrer dans la démesure, peut être « mise en écho » avec certains « principes » de la Tradition chrétienne (p. 23). Être croyant en Jésus-Christ, c’est plus que des « principes » : c’est une vie ; l’expression n’est pas très heureuse. Mais s’il y a « écho », c’est qu’il n’y pas de contradiction, comme certains le croient peut-être, entre vivre humainement et être chrétien : ce n’est pas rien. De fait, si l’Esprit Saint est à l’œuvre partout et s’il nous humanise à l’image du Christ, alors n’importe qui peut vivre quelque chose de Jésus-Christ sans être chrétien. Si l’on est en distance avec la foi chrétienne, quel intérêt peut-on avoir à constater cet « écho » ? Le document y apporte discrètement quelque réponse. On voit bien que la référence au Christ apporte une confirmation, une solidité, une confiance ; qu’elle met des insistances intéressantes pour l’humain que je suis ; qu’elle met en relation avec quelqu’un d’immense et qui a pourtant envers nous une confiance, une bienveillance, qui dépasse celle que nous pouvons nous faire à nous-mêmes. C’est beaucoup. En même temps, on garde un peu l’impression que nous serions des modèles de cet « écho », que nous aurions ce que les autres n’auraient pas, ou pas aussi bien que nous. Comme si nous avions davantage l’Esprit Saint que les autres ! À l’image du centurion (Mt 8,10) ou de la Syrophénicienne (Mt 15,28 ; Mc 7,29) des Évangiles, la question écologique montre bien qu’il n’en est rien. Quand nous trouvons de tels « échos », que ce soit à notre avantage ou non, n’est-ce pas pour nous un signe que les hommes sont déjà habités par Dieu ? Un appel à cheminer ensemble, en frères, dans la réciprocité ? Comme il est délicat de ne pas se situer en supériorité, même sans le vouloir…
  • Enfin, même si la note n’est pas totalement absente, la dimension dite « eschatologique » me semble trop ténue. Le dessein de Dieu est de rassembler tous les hommes de tous les temps en une seule famille, en un seul Corps, de vivre avec chacun et avec tous une communion. Depuis que le Christ a définitivement pris le dessus sur toutes les forces du mal et de la mort, rien ne peut plus empêcher ce dessein d’aboutir quoi qu’il arrive, quand bien même l’humanité finirait à la manière d’un chemin de croix et d’un Golgotha. En Jésus-Christ, l’histoire humaine a un aboutissement assuré, quels que puissent être ses chemins. Il me semble que notre époque difficile a tout particulièrement besoin de retrouver cette espérance finale.

Même si ce très intéressant texte des évêques ne trouve pas tout à fait le ton juste pour un authentique dialogue, en réciprocité – plus nécessaire que jamais dans la condition actuelle de notre société et de l’Église dans notre société –, il y tend, et c’est très prometteur. Nous devons une fière chandelle aux écologistes et aux gens d’Église qui ont su les « entendre ».

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(re)publié: 01/02/2013
Les escales d'Olivier