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Le clonage inhumain

Un coup de tonnerre vient de retentir dans notre existence journalière et dans le ciel de la science. Des savants ont créé, par un clonage d’adulte, une brebis. Cette expérience écossaise, amplifiée par les médias puis actuellement débattue par d’innombrables intervenants, nous contraint incontestablement à poser cet angoissant questionnement : et si, demain, nous parvenions à cloner l’homme ? Quelle sorte d’humanité échappant aux lois naturelles de la fécondation peuplerait désormais la Terre ?

Malgré l’importance du débat, sachons raison garder. La ligne d’horizon est encore heureusement éloignée. La nature, par un lent cheminement, n’a-t-elle pas façonné, durant des milliards d’années, « la vie » jusqu’à l’accomplissement de l’homme ? Celui-ci est donc l’aboutissement de fractures biologiques considérables, de mutations géantes, ou d’évolutions hésitantes. D’un être unicellulaire, nous sommes ainsi parvenus à des individus milliardaires en cellules, l’évolution tendant de plus en plus vers la complexité.

Dès la nuit des temps, les hominiens, ou au moins ceux de Neandertal et de Cro-Magnon, ont su sélectionner les végétaux. Ils ont réalisé des bouturages dont nous bénéficions encore aujourd’hui. Ils ont civilisé la nature. Il en a été de même au plan des vertébrés supérieurs. En effet, dès la plus Haute Antiquité chinoise, égyptienne, perse, l’homme a cherché à améliorer les races animales qui vivaient dans son environnement. Certes, pour ce faire, il a beaucoup tâtonné, mais il a réussi. Ainsi, le ° croisementº de tel animal avec tel autre - par exemple, entre ovins, bovins, équidés, gallinacés, etc. - ou le « couplage » d’espèces différentes ont été une préoccupation constante des sociétés primitives. Présentement d’ailleurs, nous continuons scientifiquement dans cette voie, bien que déjà nous prenions conscience que trop de « sélectionsº mettent en danger les soubassements de nombreuses races rustiques. A l’évidence, la »bio-diversité" devient un élément déterminant d’une réflexion éthique et sociale. Elle s’impose d’autant plus que cet aboutissement au clonage est la conséquence des manipulations faites depuis plus de quinze ans. Dès lors, nous écrirons cursivement que les besoins de l’homme ont obligé à inventer, aménager, sinon modifier des pans entiers du vivant.

En cette fin de millénaire, les technologies ont chaussé des bottes de sept lieues. Du microscope électronique au laser, de la caméra à positions à la résonance magnétique nucléaire, de l’ordinateur à la manipulation génétique et au décryptage du génome, de semblables interventions ont modifié les domaines de la science, tant fondamentale qu’appliquée.

Pour être clair, résumons l’histoire récente du génie génétique et de la biotechnologie. Nous appréhenderons mieux par la suite le clonage. Il y a fort peu de temps qu’ont été mis en oeuvre des moyens originaux - cartographie et étiquetage - capables de découvrir la localisation exacte, la composition et la fonction des gènes.

Cartogaphier ? C’est placer des repères, des marqueurs le long du ruban de l’ADN des chromosomes. Plus nous avons de marqueurs, plus le maillage de la carte Se resserre et, partant, plus la localisation des gènes devient accessible, en sorte que maintenant, l’une des nouvelles cartes éditées couvre 75% de notre génome. Prodigieux ?... Etiqueter ? C’est prendre en compte une étiquette, c’est-à-dire un fragment de gène, lequel permet l’identification du gène tout entier. En repérant les « étiquettes » on peut répertorier les gènes avant même de les avoir décryptés. Après quoi, on positionne ces étiquettes sur les chromosomes grâce aux cartes du génome. Cette méthode me paraît tout simplement fabuleuse, surtout lorsque nous savons que ce séquençage de plus de 60 000 gènes humains a permis la découverte de 40 000 autres, totalement inconnus !

Bref. ces techniques intelligentes et scientifiques, développées notamment par l’Institut National Agronomique, ont abouti à réaliser des plantes transgéniques - tabac producteur d’hémoglobine, coton ininflammable, fraisiers non gélifs, tomates à mûrissement échelonné, sans évoquer le tollé provoqué par le maïs génétiquement modifié - tandis que les services vétérinaires travaillant en binôme avec des unités publiques de recherche génétique ont, eux, fabriqué des animaux transgéniques dont les profits pour l’homme ne cesseront de progresser.

Cependant, nous devons, que nous le déplorions ou non, nous inquiéter. Ces nouvelles avancées débouchent, en effet, sur une sévère concurrence entre les laboratoires du monde entier (européens et américains, en particulier), les firmes pharmaceutiques et les trusts agricoles. Oui, c’est à bon droit que les chercheurs redoutent qu’une grande partie de ces données scientifiques tombent, hélas, sous le contrôle financier et mercantile des organisations internationales et des multinationales, alors que de telles découvertes, seraient-elles brevetables, devraient ipso facto appartenir, selon la proposition française, à la communauté scientifique internationale.

Désormais, l’opinion ne s’étonne plus que nous ayons créé des « fermes moléculaires » (Roselin Institute d’Edimbourg et PPL T Therapics) en introduisant un gène humain dans la structure cellulaire d’un animal, afin d’obtenir, par exemple, un lait spécifique de nature à protéger de l’infarctus du myocarde et à combattre le cancer. Pour que soit prochainement réalisable la xénogreffe à partir du babouin ou du porc, ces nouveaux « bricolages » paraissent à chacun recevables. Donc point de protestation, point d’étonnement, l’émerveillement devenant routine. Quant à la création de « chimères » - licorne, veau à deux têtes, etc. - par interventions directes sur les gamètes, celle-ci ne choque pas ou fort peu ; soulignons toutefois, pour ne pas nous affoler, que ces expérimentations animales servent à mieux comprendre les mécanismes du développement embryonnaire et fatal et, répétons-le, à une meilleure production d’éléments biologiques dont la pénurie est souvent grave.

Or, voilà que l’éventualité du clonage humain provoque un séisme culturel. Brutalement remontent dans notre mémoire tout à la fois nos vieilles peurs, celle des races prétendues supérieures, celle des haras humains ou les délires du docteur Folamour, sinon les affres du meilleur des mondes de Huxley comme également l’espoir, au demeurant illusoire, de notre immortalité ou d’une jeunesse quasiment éternelle s’abreuvant à une fontaine de jouvence.

Tentons en présence de tant d’éblouissements scientifiques, de nous interroger objectivement, lucidement sur le clonage. Que vient-il donc de se passer ? Cette découverte aventureuse est-elle si terrifiante ? L’inévitable deviendrait-il un brûlot parce que nous serions incapables de maîtriser les conséquences éventuelles de ces interventions ? En réalité, cette procédure est assez simple. Les chercheurs écossais travaillant pour une société privée - sic - subventionnée - re sic - par le gouvernement britannique, ont su disposer de la technique du clonage d’animaux adultes à partir d’un simple transfert du noyau d’une cellule somatique (mammaire) qu’ils ont placé dans un ovocyte (gamète femelle) non fécondé, préalablement énucléé. La fusion des deux cellules a été obtenue sous l’effet d’un champ électrique et cet embryon a été placé dans l’utérus d’une brebis porteuse. Une telle opération permettra la multiplication à l’infini des animaux dont certaines productions naturelles sont précieuses, voir indispensables, pour la santé de l’homme.

Ce processus est d’ailleurs connu depuis la découverte de l’ADN. Mais jusqu’à présent, on pensait que son utilisation serait impossible car les gènes qui sont inclus dans les différentes cellules somatiques ne fonctionnent qu’en très faible partie. Ils sont endormis. Or, l’expérience écossaise prouve au contraire qu’il est possible de les réveiller et donc de reconstituer « l’histoire » de l’individu à partir de la fécondation artificielle.

Ainsi, les Ecossais ont simplement modifié le processus immédiat héréditaire. Dolly, double génétique quasi parfait d’une brebis adulte, devient la preuve éclatante de l’efficacité d’un outil génétique mis depuis peu à la disposition de l’homme. Au-delà de ce succès, nous devons écrire davantage. Des biologistes américains ont réussi une expérience encore moralement plus audacieuse, et hélas, plus contestable. Ils sont parvenus durant un court instant à un clonage humain sur un embryon polyploïde, c’est-à-dire condamné irrémédiablement à l’expulsion. Quoi qu’il en soit, nous voici bien entrés dans le sacré de l’humain et rien ne permet de conclure que, si cette opération de clonage avait été tentée sur un embryon diploïde, elle ne se serait pas développée plus avant.

Au demeurant, les derniers résultats obtenus, toujours aux Etats-Unis, sur le clonage d’embryons de singes macaques dont la barrière immunologique se rapproche beaucoup de celle de l’homme, ouvrent des perspectives majeures de nature cependant à provoquer nos inquiétudes. Pour nous rassurer, la plupart des généticiens nous déclarent qu’ils entendent par ces expérimentations posséder simplement des « lignes identiques », pour mieux entreprendre des tests diversifiés sur ces sujets « conformes entre eux ». Néanmoins, constatons que, depuis la naissance de Dolly, cette brebis bouturée, les mises en garde se sont multipliées dans les sphères scientifiques, politiques, philosophiques, religieuses, précisément à cause de la peur d’une application, un jour prochain, de ces techniques de reproduction à l’homme.

Traduisant, interprétant cette inquiétude. Monsieur Chirac - comme de son côté son homologue Monsieur Clinton - a eu la sagesse de saisir le Comité consultatif national d’éthique, afin de savoir si le dispositif législatif français, notamment les trois lois de bioéthique, était adapté aux nouveaux champs d’application ouverts par le clonage de cette brebis adulte. Une réponse positive peut être donnée, parce que si les textes du 29 juillet 1994, soumis à réexamen en 1999, ne visent pas expressément le clonage, l’interdiction absolue de toutes les manipulations concernant les transformations irréversibles génétiques de la descendance apaise nos inquiétudes. Mais voilà, les effets, les conséquences de la science ne sont jamais totalement prévisibles ni susceptibles d’être tous enclos dans une loi ou dans les frontières d’un ou plusieurs pays. C’est pourquoi la communauté universelle est concernée par cette révolution. En cela, nous approuvons également l’initiative de Monsieur Jacques Santer, président de la Commission Européenne, et celle de Monsieur Federico Sotto Mayor, directeur général de l’UNESCO, qui, tous deux, interrogent leurs comités techniques de bioéthique. Par chance, je remarque que mon ancienne collaboratrice, Madame Lenoir, esprit lucide et humaniste, préside ces deux comités ; alors que s’amorce une novation médicale de taille, celle de la médecine prédictictive, qui remettra en cause nos thérapies actuelles.

Mais comment alors éviter les dérives engendrées par des errements que récemment nous n’imaginions que théoriques ? Cette tâche reste ardue parce que nous manquons du recul nécessaire pour apprécier objectivement les résultats globaux de toutes ces manipulations. néanmoins, il nous faut oser répondre, entreprendre et inlassablement nous interroger. La science ne connaît pas de bornes, pas davantage de frontières. Où se situent, à l’exclusion du critère de la santé, celles de l’inacceptable et d’un monde post-humain ? Comment d’un autre côté ne point trop freiner, mutiler la recherche, la quête scientifique au service du vivant ? Comment, sans danger, faciliter l’élargissement d’une politique de la santé dans le respect du principe de précaution ? Comment encore et toujours, tout en maîtrisant le vivant - l’inné - ne pas contredire l’épanouissement du culturel environnemental - l’acquis - et cela sans compromettre l’équilibre entre les deux ? Comme l’a écrit Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, pourquoi n’accepterait-on pas d’aller jusqu’au bout de la désacralisation ? Pourquoi sacraliser l’unicité des individus ? Dans ces deux cas, il y a peur de dissociation et de bouleversement des repères de l’identité et de la filiation.

A l’évidence, dans cette discussion, une appréciation rationnelle s’impose. A supposer réalisable cette intervention, les clones humains obtenus seraient identiques mais non semblables. En effet, ils seraient décalés dans le temps puisque leurs naissances seraient différées. Certes, ils auraient une même hérédité biologique - prédispositions, tares. maladies. etc. - mais leur culture, leur psychologie, en un mot leurs acquis, ne relèveraient plus du même environnement culturel. Ils ne seraient donc pas parfaitement identiques quant à l’esprit, au caractère et à l’imagination, admettant cependant volontiers qu’il s’agirait là d’une très pauvre satisfaction !

Les membres de l’Union rationaliste ne sauraient tolérer que l’homme devienne un simple objet, une marchandise, un réservoir d’organes de rechange. Le clonage des végétaux et des animaux ne se situe pas dans la perspective éventuelle du clonage humain. L’enjeu de toutes les disciplines scientifiques reste le succès, à condition de ne pas bafouer les droits moraux de l’homme.

Sans vouloir polémiquer, le fascisme peut tenter, un jour, de s’imposer au travers de ces pratiques. A fortiori, si elles n’étaient pas contrôlées au premier stade. Soyons vigilants. Dans cent ans, dans trois cents ans, un César posséderait alors une « réserve » de femmes.et d’hommes toujours disponibles, soumis sans aucun remords à des commandements sévères, indiscutables. A la limite, la « raison d’Etat », c’est-à-dire celle du chef, du führer, se confondrait avec la « raison biologique ». Dans cette lignée des « répliques » issues du clonage, nulle discussion intellectuelle, ou morale, ou politique, n’interviendrait jamais. Les cerveaux seraient en uniforme. L’inconditionnalité, l’irresponsabilité deviendraient les facteurs essentiels de la vie sociale. Le clone serait un otage biologique et politique. Il serait, en quelque sorte, un « serf » participant occasionnellement au maintien de l’ordre, ou à des conquêtes territoriales, ou à de nouvelles aventures biologiques. Nous assisterions donc au début de la déchéance, d’une part, des civilisations, d’autre part, du citoyen devenu désormais sujet, tandis que, dans un obscurantisme aggravé, les droits fondamentaux et la liberté de l’individu pris en tant que fin seraient jetés dans le feu de la démence.

Les enjeux de la science sont soumis à une exigence : le respect de la dignité de l’homme. C’est pourquoi, sans désemparer, nous devons élaborer, d’abord pour la France, une loi bioéthique complémentaire de celles du 24 juillet 1994, ensuite, d’urgence préparer dans les instances internationales (ONU, UNESCO, Conseil de l’Europe, etc.) des projets à portée universelle, soumis à un contrôle permanent. D’ores et déjà, nous devrions proposer un moratoire afin d’ouvrir le temps de la réflexion éthique.

J’écrirai d’un mot que nous avons l’ardente obligation de légiférer pour une « démocratie éthique internationale ». Ainsi, grâce à cette « Charte » de portée mondiale, « une barrière morale sera dressée, barrière plongeant ses racines dans notre réflexion sur les bases de notre dignité d’être humain » (Axel Kahn). Seuls les citoyens du monde, c’est ma conviction, feront obstacle à la démesure que représente le « clonage humain ».

Qui ne comprendrait pas que, dans ce prodigieux débat de l’intelligence et du coeur, de la science et de la morale, les membres de l’Union rationaliste sont déjà engagés ? Pour moi, le clonage de l’homme n’est pas humain. Il est inhumain.

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(re)publié: 30/09/1997
Les escales d'Olivier