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Famille, familles

Dépouillés par l’âge

Une dame venant de perdre sa mère très âgée me confiait un jour sa révolte devant ce qu’était devenue sa mère avant de mourir : elle employait le mot « déchéance ». Ce mot, fort, impropre, injuste, indiquait à quel point elle était touchée et scandalisée. J’aurais préféré qu’elle parle de « dépouillement » ou de « dépendance », l’un et l’autre d’ailleurs étant liés mais moins dépréciatifs.

Quels que soient les mots, ces différents mots [1] qualifient le lot de ceux et celles qui atteignent un certain âge. Et nous constatons que cette réalité de diminution est parfois, aujourd’hui et de plus en plus souvent, une tentation et un argument en faveur de l’euthanasie pour ceux et celles qui ne peuvent envisager cette « déchéance » pour eux ou pour leurs proches, et même une justification pour ceux et celles pour qui dans un destin d’homme appelé au bonheur, le bonheur est toujours défini comme « la pleine possession de toutes ses facultés ».

Mourir à petit feu, changer de planète

À la réflexion, ces diminutions, ces limitations, qui entraînent des dépendances, et obligent à un dépouillement, si douloureuses et insupportables soient elles, aussi bien pour ceux qui les subissent que pour leur entourage, renferment pour des chrétiens de quoi nourrir leur foi et régénérer leur espérance. Elles leur permettent en même temps de donner un contenu - si maigre soit-il - à un aspect mystérieux de la foi, le purgatoire, tel qu’on nous l’a décrit au catéchisme de notre enfance.

Concrètement, ce dépouillement, dont on pourrait dire que c’est une mort à petit feu, commence par des pertes de mémoire, une diminution de la mobilité, des altérations de la santé, de légères infirmités qui s’aggravent progressivement. « Les ans en sont la cause... eh oui ma bonne dame ! »

Chacun différemment, que nous le voulions ou non ; nous sommes ainsi dépouillés d’une bonne part de nous mêmes, comme les arbres de leurs feuilles au vent d’automne. Pour celui-là, ce sont ses yeux, pour celle-là ses jambes, pour d’autres, ou les mêmes un peu plus tard, leurs facultés mentales, leur indépendance, leurs relations, leurs amis, les proches... Chaque privation est une crucifixion pénible.

Tout doucement, nous sommes amenés à perdre notre « avoir », nos avoirs, et notre « paraître », nos masques, et davantage invités à « être ». Comme me disait quelqu’un : « Avec l’âge, c’est comme si on changeait de planète. »

Et la foi là-dedans ? Il est (tellement) grand le mystère de la foi !

Pour commencer, cette descente - puisque on dit couramment que nous sommes sur « l’autre pente... » - amène à envisager un « ailleurs » : « Je ne sais pas ce qu’il y a après, mais je souhaite qu’il y ait du mieux. » Nous avons peut-être en mémoire les derniers temps de François Mitterrand et ses échanges avec Marie de Hennezel ; on peut d’ailleurs les retrouver sur Internet.

Pour beaucoup, et les chrétiens ne sont pas les seuls, cette étape renforce le désir et l’attente d’une vie après la mort, d’une vie sans limites, éternellement heureuse.

Tous les dimanches

Chaque dimanche, à la messe qui nous rend présentes la mort et la résurrection de Jésus, le Christ, nous le répétons après l’évangile : « Je crois à la vie éternelle, et j’attends la vie du monde à venir. » Et comme nous le disons ensemble cela signifie « Nous croyons, et nous attendons tous cette vie autre. » Nous le disons, mais sans bien réaliser ce que c’est exactement.

Il est (tellement) grand le mystère de la foi !

Chaque dimanche aussi nous sommes même invités à y « communier » c’est à dire réellement à mourir et à ressusciter avec Jésus

Il est (tellement) grand le mystère de la foi !

Pas invités individuellement, mais tous ensemble. Ce qui signifie que le dimanche au moment de la communion, nous sommes dix, vingt ou cent ou plus, en train, invisiblement mais réellement, de mourir et de ressusciter !!!

Il est (tellement) grand le mystère de la foi !

Le Curé d’Ars a dit dans un sermon : « Si on pouvait voir ce qui se passe à la messe on serait émerveillé. » Le Seigneur fit pour moi des merveilles... c’est vrai pour Marie, c’est vrai pour nous, chacun de nous.

Il est (tellement) grand le mystère de la foi !

Le contenu de la profession de foi s’enrichit donc avec les ans, à travers l’expérience d’une « vie autre », qui parait être un certain reflux ; reflux de l’avoir et du paraître qui peuvent permettre une croissance de l’être.

Éclairage particulier

Le contenu de la foi, en même temps, s’enrichit d’un éclairage nouveau sur certaines formes de vie - celle des moines et moniales en particulier - qui ne sont pas l’apanage et le monopole des chrétiens, ou sur certaines visions de la vie et de la religion - le bouddhisme entre autres - où l’idéal semble être de « se vider », le nirvana.

Chrétiens, catholiques, orthodoxes, protestants ou bouddhistes, dont un grand nombre de moines et moniales, pour un temps ou pour toute leur vie, de différentes manières et à des degrés divers, se coupent du monde, et s’infligent des mortifications corporelles – dont le jeûne, une pratique que l’on retrouve d’ailleurs comme un exercice annuel aussi dans l’islam, le ramadan.

Au sens précis du mot, toute « mortification » est une « mise à mort ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, tout homme doit mourir à lui-même pour vivre davantage, la « mortification » est une nécessité spirituelle. « Si le grain ne meurt, il ne produit pas de fruit… » (Jn 12,20-33) : dans toute la création, la mort est un passage obligé.

La mortification, cette « mise à mort », est donc une certaine préparation, comme une répétition, un exercice, un examen blanc. Les chrétiens y sont d’ailleurs tous invités chaque année au temps du carême, tout comme les musulmans pour le ramadan.

Pour les disciples du Christ, cette nécessité spirituelle est d’autant plus impérieuse qu’elle traduit une mise en route à la suite du Maître : « Considérez-vous comme morts au péché, et vivants pour Dieu en Jésus Christ » (Rm 6,11 [2]), une façon de prendre la croix, dans l’espérance de la résurrection : « Si nous mourons avec lui, avec Lui nous vivrons » (2Tm 2,11).

Les moines, les religieux, les religieuses, ou toute personne consacrée, choisissent d’en faire l’objectif premier de leur vie, sans attendre que l’âge les amène à ce passage obligé.

En un certain sens, ils sont en même temps des mutants, des prophètes et des témoins d’un Monde Nouveau.

Car il s’agit bien d’un passage obligé vers un Monde Nouveau qu’éclaire un peu la foi : « À moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu... Comment un homme peut-il naître en étant vieux ? (Évangile de St Jean, chapitre 3 : Jn 3).

Dans notre vision de la destinée de tout homme, appelé à vivre éternellement avec Dieu, de sa vie même, de/à l’intérieur même de la Sainte Trinité comme membre - « Nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ » (Rm 12,5) - nous intégrons une étape mystérieuse : le purgatoire.

Le purgatoire

Nous avons du mal à la situer et à l’imaginer. Et pour cause ! Car ce n’est vraiment ni un lieu ni un temps.

Bien que nous l’imaginions comme une antichambre, la plaçant entre le moment de la mort et l’entrée dans la vie de Dieu.

Le comble c’est d’imaginer un lieu, alors que nous existons à ce moment-là en dehors du temps et de l’espace, c’est vraiment paradoxal. Mais l’existence du purgatoire découle inéluctablement de la nécessité d’évacuer, de nous débarrasser, de nous vider de tout ce qui, en nous, ne convient pas à la vie de Dieu qui nous envahit peu à peu. Si on veut, en d’autres termes, c’est terminer la mortification après la mort, aller au bout de la mortification.
Saint Paul l’a écrit : Il faut « nous dépouiller du vieil homme pour revêtir l’Homme nouveau. » (Ep 4,17-5,21) Et il a développé la réflexion sur le mystère pascal de la Mort-Résurrection jusqu’à conclure : « Si nous mourons avec Lui, avec Lui nous vivrons » ; ce qui rejoint le thème de la nouvelle naissance en saint Jean.

Mourir pour renaître

C’est à l’intérieur de ce « mystère pascal », de ce passage dans la mort pour déboucher dans la vie totale, que la Foi nous fait placer les dépouillements de l’âge et du grand âge. Ce sont des mortifications, des petites morts, des crucifixions subies, aussi pénibles, incompréhensibles et scandaleuses, à vues humaines, que toute souffrance et toute mort.

Certains acceptent ces amputations avec philosophie. Elles représentent à leurs yeux les préliminaires d’une autre naissance. Ainsi, même s’ils souffrent, ils sont apaisés et paisibles. D’autres se raidissent dans leur souffrance, au point de devenir parfois agressifs, comme écorchés vifs. On peut les comprendre. Entrevoir la croix, et l’accepter, c’est une grâce qu’il nous faut demander, pour nous et pour les autres. Jésus a vécu ce moment au jardin de Gethsémani, seul, pendant que ses proches dormaient : « Si c’est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; mais non pas ma volonté, mais la tienne." (Lc 22,42)

La dévotion à la Sainte Vierge nous fait répéter : « Priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. » À certains jours, nous pourrions traduire : « Priez pour nous à chaque fois que nous avons à mourir un peu. » Et d’ailleurs à d’autres jours, nous pouvons donner un tout autre éclairage à nos dépouillements, en remplaçant « et à l’heure de notre mort » par « et à l’heure de la naissance » ou comme l’Abbé Pierre « et à l’heure de la rencontre ».

Faire son purgatoire sur terre

Pour certains, amenés à se dépouiller complètement, jusqu’à parfois ne plus contrôler ni leur corps ni leur esprit, obligés à redevenir partiellement ou totalement dépendants, ceux qu’on désigne parfois comme des « légumes » (quel oubli quand on emploie ce mot de la dignité de tout être humain !), se vérifie donc l’expression qu’on emploie fréquemment sans trop y penser : « faire son purgatoire sur terre ».

Effectivement, amenés à s’abandonner totalement, à faire totalement confiance à d’autres et pour tout, ils sont prêts à être envahis par la Vie Totale, celle qu’ils ont souhaitée et cherchée dans la demi-clarté de la foi. C’est une une application spirituelle du principe des vases communicants, ainsi exprimée par Jean Baptiste : « Il faut qu’Il croisse, et que je diminue. » (Jn 3,30)

Cette vie totale, et autre, apparaît en filigranes dans toutes les privations et les limitations qui jalonnent la vieillesse ; elles nous permettent d’entrevoir un peu que dans/pour l’éternité nous habiterons « un corps autre », et de quelles possibilités de vie sans limites nous pourrons jouir.

La difficulté de plus en plus grande à nous déplacer révèle combien nous apprécierons de ne pas être limités dans un lieu par un corps terrestre ; comme le Ressuscité se rendant présent à ses apôtres le soir de Pâques, « les portes étant fermées par crainte des Juifs » (Jn 20,19-31)

La diminution progressive du cercle de nos parents, de nos amis, de nos relations, nous fait espérer encore plus de retrouver tous ceux et celles que nous avons connus et aimés, qui nous ont précédés sur terre et dans la mort.

En même temps elle nous fait désirer connaître le fond de leur cœur, tout l’amour qu’il nous portent, et qu’ils exprimaient alors (comme nous) plus ou moins facilement, plus ou moins pudiquement.

Les multiples difficultés de « communication » qui ne vont pas en s’amenuisant avec les années nous amènent à souhaiter d’être transparents, non seulement devant Dieu, mais devant tout autre ; d’autant plus que si nous craignons maintenant à bon droit d’être jugés, nous pourrons alors sans crainte accepter d’être exposés à la pleine lumière de l’Amour, l’amour des Trois personnes de la Trinité, et celui des autres, à commencer de nos proches.

Devant nous, autour de nous, des proches, et beaucoup d’hommes et de femmes vivent ce dépouillement progressif, et en souffrent. Ces quelques réflexions peuvent nous aider à les comprendre, et à les accompagner de notre mieux, car ce dépouillement est peut-être occasion d’être plus ! Ces quelques réflexions peuvent nous aider aussi à comprendre aussi, et à éclairer peut-être un peu, ceux et celles autour d’eux qui s’en trouvent scandalisés.

 

[1Synonymes : Déchéance = abaissement, chute, décadence, dégénération, déclin, décrépitude, dégringolade, disgrâce, dégradation, humiliation, Dépouillement = privation, prise, dépossession, rapt, rapine, spoliation, dégarnissage, dépiautage.

[2Textes consonants : 2 Co 4,10 Portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. / 2 Co 13,4 Car il a été crucifié à cause de sa faiblesse, mais il vit par la puissance de Dieu ; nous aussi, nous sommes faibles en lui, mais nous vivrons avec lui par la puissance de Dieu pour agir envers vous. / Rm 6,4 Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie. / Jn 14,19 Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, car je vis, et vous vivrez aussi. / 2 Co 4,10-14 Portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. / 2 Co 13,4 Car il a été crucifié à cause de sa faiblesse, mais il vit par la puissance de Dieu ; nous aussi, nous sommes faibles en lui, mais nous vivrons avec lui par la puissance de Dieu pour agir envers vous. / Col 3,3-4 Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. / 1 Th 4,14-17 Car, si nous croyons que Jésus est mort et qu’il est ressuscité, croyons aussi que Dieu ramènera par Jésus et avec lui ceux qui sont morts.

Louis FROMY sma

Missionnaire en Côte d’Ivoire, puis journaliste, rédacteur dans plusieurs revues missionnaires françaises, animateur missionnaire en France.

fromyverlan gmail.com
(re)publié: 01/11/2017