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Journée de prière pour les défunts

« Vous, au moins, vous avez bien de la chance de croire ! »

Qui d’entre nous n’a pas entendu cette petite remarque à l’occasion de l’enterrement d’un parent, d’un ami ou d’un collègue de travail ? Il est en effet des incroyants qui, à l’occasion d’un deuil ou d’une souffrance un peu publique, envient notre foi.

Eh bien oui, c’est vrai, nous avons bien de la chance de croire. Oh... non pas que ce soit toujours facile, ou que nous ayons réponse à tout !... Mais il est vrai que la résurrection de Jésus éclaire pour nous d’un jour tout à fait nouveau cette expérience douloureuse que nous faisons tous de la mort de parents ou d’amis. Et cette foi est même telle, qu’elle nous pousse à une triple audace, lorsque nous osons regarder la mort en face dans un monde qui cherche à la camoufler, lorsque nous nous refusons à justifier l’absurdité de la mort alors qu’on nous demanderait spontanément d’« innocenter » Dieu - comme si Dieu voulait la mort ! -, et lorsqu’enfin nous faisons remarquer que la vraie mort n’est pas toujours celle qu’on croit.

Oser regarder la mort en face, voilà bien une première audace dans une société qui a si peur de la mort qu’elle recourt à toutes les périphrases pour n’avoir pas à prononcer ce mot de « mort ». On parle du « défunt » mais pas du « mort » ; on dit qu’il est « décédé », on n’ose pas dire qu’il est mort. C’est un mot trop cru, trop réaliste. On préfère dire qu’on a « perdu » un parent, plutôt que dire qu’il est mort. En envisageant la mort de quelqu’un, on se garde bien d’employer le mot-tabou, mais on dit : « On ne sait jamais... s’il lui arrivait quelque chose... »

Taire la mort, voilà ce que notre société s’évertue à faire... la masquer, la gommer au maximum. Finis les rites de deuil, les crêpes noirs !... Même les corbillards se font discrets, gris passe-partout ! On fuit tout contact avec cette réalité. L’environnement urbain nous incite d’ailleurs à venir mourir à l’hôpital, entre deux paravents ou dans une chambre seule, pour ne pas gêner les regards... le plus souvent loin de chez soi, car personne n’aime veiller un cadavre dans son appartement.

Oui, c’est une fameuse audace, aujourd’hui, que d’oser regarder la mort en face... tout comme c’est une fameuse audace pour l’Eglise que de référer son message de salut à la mort d’un crucifié, le 7 avril de l’an 30, à Jérusalem. Songez que notre Credo ne gomme rien, n’atténue rien de la réalité horrible de la mort de Jésus : « Il a été crucifié, est mort et a été enseveli. » Et je repense à ce que me disait un jour une jeune femme, non catéchisée, rencontrée dans le cadre de sa préparation au mariage : elle me disait que ce qui l’étonnait le plus dans les églises, c’était qu’on y représente Jésus en croix, un homme nu plein de sueur, de poussière et de sang, ...ça lui semblait presque de mauvais goût !

Eh bien, oui, ce crucifié de Jérusalem qu’au long des siècles les chrétiens, après les apôtres, déclarent Vivant, ce crucifié qui a pris notre mort pour nous donner sa vie, celui-là donc nous libère de ce tabou qu’est la mort, et nous invite à la regarder en face, pour l’affronter lucidement.

Mais notre audace de chrétiens va encore plus loin !

Nous essayons de regarder la mort sans tricher et, plus encore, nous nous refusons à la justifier. Nous ne voulons pas cacher son côté absurde, et n’avons pas à justifier l’injustifiable.

Sans doute vous est-il arrivé d’être, comme chrétiens, pris à parti par des collègues ou amis révoltés par un deuil qui les frappait. « Ton bon Dieu, pourquoi laisse-t-il faire des choses pareilles ? » Quiconque a souffert comprend cette révolte et, par respect pour cet homme qui souffre, évitera les pieuses paroles de consolation un peu faciles.

D’ailleurs, je n’ai pas à « innocenter » Dieu, pour la bonne et simple raison que Dieu ne veut pas la mort. Il ne se réjouit pas de la perte des vivants, déclare l’auteur du livre de la Sagesse dans la Bible. A cette question : « Pourquoi la souffrance ? Pourquoi la mort ? », je n’ai pas de réponse toute faite. Mais, mieux qu’une réponse théorique, la foi de l’Église m’offre le visage d’un Dieu venu partager les souffrances et jusqu’à la mort des hommes, pour les inviter à traverser avec Lui la mort. Oui, c’est vrai, la résurrection de ce crucifié éclaire pour nous d’un jour tout à fait nouveau sa mort et notre propre mort !

Désormais, en effet, toute souffrance est un peu sa souffrance ; toute mort participe à la mort du Christ ; le plus solitaire des vieillards ou des malades peut se reconnaître en Jésus crucifié et attendre de Lui la résurrection.

Bien loin de vouloir justifier la mort, nous reconnaissons que nous touchons là au mystère de Jésus crucifié. Mieux que de grands discours pour justifier la mort, Dieu nous donne son Fils pour la combattre de l’intérieur même. Rappelons-nous ce mot de Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ! »

Enfin, troisième et dernière audace, après avoir regardé la mort en face et après avoir renoncé à vouloir à tout prix la justifier : nous refusons de nous laisser aveugler par les larmes, car la vraie mort n’est pas toujours celle qu’on croit !

Jésus lui-même nous met en garde : « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme... Craignez plutôt Celui qui peut faire périr âme et corps ! » Il y a des vies qui n’en sont pas, et, comme le dit la Bible, il y a des gens qui, à peine nés, ont quasiment cessé de vivre, tant leur vie semble inconsistante. Il y a des gens qui vivotent ; il y a des morts-vivants ; tels ces Pharisiens à qui Jésus dit en substance : « Mais regardez-vous : vous êtes de véritables sépulcres, de véritables tombeaux, car votre vanité vous empêche de vivre ! » Oui, la vie que nous promet Jésus, c’est bien autre chose que la survie biologique. Cette vie qu’il nous promet, elle est déjà commencée pour ceux qui n’ont pas peur de suivre ses pas. Et cette vie-là, elle n’est pas près de finir !

Oui, nous avons bien de la chance de croire en Jésus Ressuscité !
Grâce à Lui nous pouvons regarder la mort sans tricher.
Grâce à Lui nous pouvons traverser la mort sans nous y arrêter.
Grâce à Lui notre vie quotidienne a un goût d’éternité.
Devant la mort qui nous fait souffrir, faisons donc nôtre, avec confiance, la prière du bon larron : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ! »

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Philippe LOUVEAU

Prêtre du diocèse de Créteil, ancien équipier de PSN.

(re)publié: 01/11/2014
1ère public.: 28/02/1998