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Face à la mort

La mort n’est-elle rien ?

La mort : un mauvais moment à passer ?

Dans le chapitre précédent, nous avons vu que pour certains, la mort n’est finalement pas grand-chose ; ce n’est qu’un mauvais moment à passer dans un tunnel. Bien d’autres expressions de cette mentalité se manifestent, parfois même lors de certaines célébrations d’obsèques chrétiennes. Il arrive que l’on y lise des textes qui, d’une autre manière, disent également que la mort n’est pas grand-chose, et même que « la mort n’est rien ».

En voici des exemples.

"Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l’océan.
Il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.
Quelqu’un à mon côté dit : « II est parti. »
Parti vers où ?
Parti de mon regard, c’est tout !
Son mât est toujours aussi haut, sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit : « II est parti »,
il y en a d’autres qui, le voyant poindre à l’horizon et venir vers eux,
s’exclament avec joie : « Le voilà. »
C’est ça la mort !"

La mort, c’est partir du regard de l’autre, pas autre chose. Quel devenir pour celui qui meurt ? Il part en voyage dans un autre pays qui ressemble au nôtre, c’est tout. Ce qui est souligné, c’est l’absence qui, d’ailleurs, ne semble pas douloureuse. C’est évidemment un aspect essentiel de la mort pour les ’endeuillés’, mais rien ne nous est dit d’autre sur la mort. Or, l’existence ménage bien souvent des départs comme celui qui est évoqué ; ’partir, c’est mourir un peu’, mais mourir, n’est-ce que partir ?

Un autre texte va encore plus loin :

"L’amour ne disparaît jamais, la mort n’est rien.
Je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, tu es toi.
Ce que nous étions l’un pour l’autre,
nous le sommes toujours.

Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné.
Parle-moi comme tu l’as toujours fait.
N’emploie pas un ton différent,
ne prends pas un air solennel ou triste.
Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Prie, souris, pense à moi. Prie pour moi,
que mon nom soit prononcé à la maison
comme il l’a toujours été,
sans emphase d’aucune sorte,
sans une trace d’ombre.

La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié.
Elle est ce qu’elle a toujours été,
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de ta pensée
simplement parce que je suis hors de ta vue...
Je t’attends, je ne suis pas loin,
juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois, tout est bien. "

(Ce texte a été attribué à un chanoine irlandais, mais aussi à Charles Péguy et même à saint Augustin.)

Autant il est vrai que « l’Amour ne disparaît jamais », comme l’a dit l’apôtre Paul, autant il est illusoire de penser que « la mort n’est rien ». Elle représente même énormément : la mort est douleur, souffrance pour soi et pour les autres. Le nier, n’est-ce pas escamoter la vérité ?

Si l’on reste dans la perspective de la négation de la mort, la mort de Jésus Christ n’est donc rien non plus. Et pourtant il a dit : « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. » Si sa mort n’est rien, alors ni la Passion, ni la résurrection n’ont de sens. Cela ne sert à rien. Que devient donc la foi chrétienne ? Mais que devient aussi la vie humaine ? Une suite d’instants sans épaisseur, de projets partiels sans butée...

La dramatisation de la mort

Nous avons vu, dans le premier chapitre, que les rites opérés autour de la mort sont tournés non pas vers la négation de la mort, mais vers son acceptation comme une réalité, certes douloureuse pour les proches, mais qui peut être dépassée. Par les rites, quelque chose se dit aussi de l’au-delà dans lequel se trouve le mort. C’est ainsi que, par exemple, dans l’ensemble des cultures d’Afrique Noire, le mort est pleuré, un deuil est à faire. Mais le défunt est censé, sauf exception, devenir un ancêtre qui continue d’avoir un rôle dans la communauté comme protecteur et garant de la fécondité du groupe. L’absence est signifiée et reconnue comme douloureuse, mais on sait ce qu’est devenu celui qui est parti. Il n’y a pas dramatisation, mais reconnaissance de la réalité de la mort.

La culture occidentale, imprégnée de christianisme, a eu tendance à dramatiser la mort. La mort violente de Jésus Christ est devenue comme le type même, le « modèle » en quelque sorte de la mort.

Marquée autant par la souffrance physique que par la souffrance morale (abandon, haine, cruauté, lâcheté), la croix du Christ est devenue le signe même de l’appartenance chrétienne, particulièrement en Occident. La dévotion à la Passion du Seigneur s’est traduite par la pratique du Chemin de croix, la multiplication des calvaires à la croisée des chemins, sans compter tant d’autres représentations en peinture ou en sculpture. Cette dévotion a engendré le dolorisme, une déviation qui valorise la souffrance en soi. Il faut donc rappeler avec insistance que ce n’est pas la souffrance par elle-même qui sauve, c’est l’amour avec lequel elle est vécue. A tout cela vient s’ajouter la crainte du Jugement suggérée, par exemple, par des représentations traditionnelles d’agonie qui la montrent comme un combat entre le démon et l’archange saint Michel, l’un voulant emporter l’âme du défunt vers l’enfer, et l’autre vers le paradis.

Dans l’Orient chrétien, l’expression dominante de la foi n’est pas la même. L’accent est mis sur la résurrection et sur l’Esprit. La mort acceptée sur la croix n’a été qu’un passage vers la manifestation plénière de la Seigneurie de Jésus Christ. Il s’est, le premier, relevé d’entre les morts. C’est l’autre versant de la Pâque du Christ qui est magnifié.

Ils croient en la réincarnation

Croire en la réincarnation est encore une autre manière de donner sens à la mort. Cette croyance très répandue en Asie est « à la mode » en Occident, sous l’influence de mouvements spirituels orientaux. Tout le monde en a plus ou moins entendu parler, mais ce que l’homme occidental retient de la croyance en la réincarnation, c’est que chaque personne peut avoir plusieurs vies qui se succèdent. On espère alors, dans le meilleur des cas, mieux réussir sa deuxième vie, en tenant compte de l’expérience, des échecs et des manques de la première.

Plus banalement sans doute, beaucoup espèrent en profiter pour retrouver tous les bons moments qu’ils ont déjà vécus et en vivre de nouveaux. Mais qui, de ces croyants en la réincarnation, a réellement fréquenté l’hindouisme ou le bouddhisme, qui ont pourtant élaboré cette doctrine ?

Pour l’hindouisme, les êtres vivants sont enfermés dans le cycle perpétuel de la naissance, de la mort et de la renaissance. L’âme individuelle se réincarne indéfiniment en fonction du poids des actions bonnes ou mauvaises (c’est le karma) accomplies dans la vie précédente, Ce cycle est vécu comme une souffrance dont la délivrance finale peut être atteinte par différents moyens, dont le renoncement et l’ascétisme.

On voit bien que cette sagesse comprend un élément dramatique non pas lié à la mort, mais à la vie elle-même qui n’est considérée que comme souffrance.

Voici donc évoqué rapidement le sens de la réincarnation. Séparer l’idée de réincarnation de son sens originel, c’est la réduire à notre désir. Certes, chaque réincarnation est une chance nouvelle de s’échapper du cycle, mais loin de constituer une facilité, c’est une lourde servitude. On peut dire que les Occidentaux attirés par cette doctrine en ont généralement une compréhension très superficielle. Seraient-ils prêts à entrer dans la dure voie de l’ascèse et du renoncement au lieu d’espérer profiter d’une nouvelle vie ?

La réaction : la tendance à l’indifférence

La perte d’influence de l’Eglise a provoqué la naissance de courants de pensée cherchant à donner sens à la mort autrement que sur le modèle de la mort de Jésus. C’est ainsi, par exemple, que les idéaux patriotiques ont justifié la mort de millions d’individus. Dans le même temps, l’idéal marxiste d’un monde nouveau a permis à un certain nombre de communistes de donner sens à leur mort, comme les fusillés de Chateaubriant dont les lettres ont été publiées. La cause du prolétariat valait bien le sacrifice de leur vie. Par ailleurs, toute l’œuvre de Camus développe devant la vie et la mort une attitude stoïque : la vie n’a de sens que dans le combat que livre l’homme et qui le fait grandir, bien qu’il soit sûr de le perdre.

Ces réflexions maintiennent une perspective de dramatisation, comme la doctrine de la réincarnation. Or voici qu’arrive, comme par un mouvement de balancier, l’époque d’une sorte d’indifférence : la mort est peu de chose et, finalement, la mort n’est rien. Ce n’est plus la peine de chercher à lui donner sens. Peut-être va-t-on se contenter de vivre avec le souvenir de ceux qui sont décédés, comme on le fait déjà pour les soldats morts à la guerre et dont les noms, gravés sur les monuments aux morts, sont rappelés à l’occasion des diverses fêtes nationales.

Cette attitude n’empêche pas d’avoir un comportement parfois très humaniste, de vivre et de combattre pour des valeurs de solidarité, de vérité, de justice qui, déjà, donnent sens à la vie.

On serait donc passé d’une dramatisation excessive à une sorte de dénégation de la mort qui n’est rien ou presque. A l’hypersacralisation de la mort succède une désacralisation absolue. Comment atteindre un équilibre, de sorte que la mort soit considérée comme une réalité essentielle, sans cependant empêcher de vivre ?

Dire que l’homme est mortel

C’est dans ce contexte contemporain que l’Eglise continue à proposer son message. Elle célèbre toujours des obsèques chrétiennes, même si souvent les familles qui les demandent ne partagent pas sa foi.

Les Eglises chrétiennes remplissent dans ce domaine un rôle fondamental. En rappelant la mort et la résurrection de Jésus Christ, elles ne présentent pas seulement la foi chrétienne ; elles disent aussi que Jésus Christ est mort comme tout homme, que tout homme est mortel, et que sa grandeur est de le reconnaître, non pas comme une fatalité qui ne débouche sur rien, mais comme une invitation à vivre pleinement la vie qui lui est donnée. Il est impossible de croire en Jésus Christ si l’on ne croit pas en l’humanité. En effet, le Christ est pleinement homme : il est venu partager notre vie pour la transformer de l’intérieur, il a partagé aussi notre mort en la transfigurant. Croire en l’humanité de Jésus Christ, c’est aussi croire en la nôtre.

Dire que la mort n’est rien, c’est nier le don que le Seigneur Jésus Christ a fait de sa vie, c’est annuler le témoignage des apôtres qui ont fait la rencontre du Ressuscité ; c’est renoncer à ce qui est au cœur de la foi chrétienne. « Il a souffert, il est mort, il a été enseveli, il s’est relevé d’entre les morts et siège à la droite du Père. »

Dire que l’homme est mortel, c’est dire aussi que la mort existe bel et bien, et qu’elle est une réalité douloureuse. Il y a d’abord la douleur physique du mourant qui souffre malgré tout le travail médical maintenant fait sur la douleur, mais qui reste encore insuffisant. Il y a aussi la souffrance morale de se voir arraché au monde des vivants. Découvrir et accepter que la mort est proche constitue l’épreuve ultime.

Ce serait enlever son prix à la vie que de dire que « la mort n’est rien ».

Accepter la mortalité, c’est mieux vivre

Reconnaître sa mortalité, ce n’est pas renoncer à vivre parce que l’on doit mourir, c’est vivre le plus intensément possible parce que la vie aura une fin et que chacun est responsable de ce qu’il aura fait ou non de son existence. Il ne s’agit pas pour autant d’attendre une récompense, iI faut s’engager de multiples manières dans l’existence, construire ce que l’on peut là où l’on est, apporter sa pierre, s’inscrire dans une lignée et dans une tradition.

La vérité de notre existence est dans la reconnaissance de nos limites. Nous ne sommes pas des dieux ; nous ne sommes pas non plus surgis au hasard dans une histoire qui remonte à plusieurs millions d’années. Nous sommes créés, voulus par Dieu, chacun pour soi-même. Chaque vie est unique et chaque mort est unique. C’est bien d’ailleurs ce qu’affirment tous les courants monothéistes. Les chrétiens sont donc appelés à donner sens à leur vie et à leur mort, à la lumière de leur foi.

La foi, opium du peuple ?

Certains courants agnostiques estiment que les religions surgissent de la peur de la mort. Ainsi, les hommes se donneraient des assurances sur l’au-delà et, tranquillisés, ils ne se soucieraient pas trop de changer leurs conditions de vie sur terre. Le marxisme classique ajoute même que la croyance en une rétribution après la vie est un moyen inventé par les exploiteurs pour maintenir les exploités dans la soumission.

La foi en Jésus Christ, fils de Dieu, n’est ni une réponse à nos peurs, ni un moyen de gagner une récompense dans un autre monde. Nous voulons suivre son appel parce que, comme les premiers témoins, nous avons reconnu en lui à la fois la plénitude du visage de Dieu et la plénitude du visage de l’homme.

 
Jean-Claude BESANCENEY

Aumônier national de l’Action catholique des milieux sanitaires et sociaux, aumônier national du Centre catholique des médecins français.

Jean-Claude BESANCENEY

Aumônier national de l’Action catholique des milieux sanitaires et sociaux, aumônier national du Centre catholique des médecins français.

(re)publié: 30/11/1996