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Accompagner chrétiennement un deuil

L’auteur, responsable de l’équipe d’Accompagnement des Familles en Deuil de Nogent-sur-Marne (diocèse de Créteil), introduisait avec cet exposé la réflexion de 3 équipes locales sur leurs pratiques respectives, le 25 octobre 2006. Ce texte, qui n’était pas d’abord destiné à être publié, a conservé son style oral.
Et puisqu’il s’agissait d’une introduction, on ne sera pas surpris de n’y point trouver de conclusion...

1) La mort occultée par la société actuelle.

Il y a un demi-siècle, le sexe était tabou, la mort était vécue dans sa dimension humaine et sociale. Les gens mouraient chez eux, entourés de leurs proches et de leurs amis.
Maintenant, le sexe n’est plus tabou, c’est la mort qui l’est devenue.

  • 94% des Français n’ont pas peur de la mort ; 69% n’y pensent pas ; 82% préfèreraient mourir sans s’en rendre compte.
  • Trop de morts tue la mort. Dans les films et les jeux video qui nourrissent les enfants, les méchants sont morts, mais ressusciteront à la prochaine partie.
    Alors que, pour grandir, l’enfant doit prendre conscience des réalités de la vie, du fait qu’il n’est pas tout puissant, qu’il a des limites, que la mort existe.
  • Selon certains philosophes modernes, « les curés » ont entretenu un discours sur la mort et l’au-delà pour maintenir leur emprise en effrayant les populations.
    Alors que, au centre de notre foi, il y a non pas la mort, mais la résurrection.
  • Les rites n’auraient été maintenus, également, que pour entretenir « les curés ».
    Alors que les rites donnent une forme à l’expression de sentiments qui resteraient sans voix, ils permettent de libérer une émotion violente.
  • La mort échappe au mourant. Il n’est plus préparé à mourir : il est trop souvent un objet médical, qu’il ne faut pas effrayer.
    Alors qu’il est nécessaire de se former à la mort, de l’accueillir comme un évènement qui engage non le corps, mais la personne dans sa totalité, de l’accepter comme ce passage vers la vie éternelle. Un mort vraiment belle est celle de l’homme qui s’y sent prêt.
  • La mort échappe à la famille, puisque la plupart meurent à l’hôpital.
    Alors qu’elle est la première concernée après le mourant et qu’elle doit vivre cette mort.
  • Enfin, la mort est également cachée après qu’elle se soit produite : le deuil est de moins en moins reconnu par la communauté, et, de ce fait, par les endeuillés eux-mêmes.
    Alors qu’il est un processus indispensable.

C’est ce que nous allons voir maintenant.

2) Qu’est-ce que le deuil ?

Le deuil est un état évolutif qui combine trois aspects :

  • un ressenti physique : le corps hurle sa douleur
  • un état psychologique : un flot d’émotions mobilise l’esprit
  • un évènement social et relationnel : comment les autres me perçoivent-ils ?

Avec cela, il va falloir vivre, retrouver la paix. Et pour cela, il va falloir établir avec le défunt un autre type de relation.

On voit donc que c’est beaucoup plus vaste que la tristesse.

  • On parle de « travail de deuil ». L’expression n’est pas heureuse car l’endeuillé n’a pas du tout envie de faire un travail !
  • Comme pour une blessure, la cicatrisation sera longue. Mais si on retombe sur la même blessure, la guérison sera retardée. Et dans le cas du deuil, on retombe souvent sur la même blessure.
  • Comme dit plus haut, on a trop tendance à négliger, ou même à refuser la période du deuil : ce serait une marque de faiblesse : il suffirait de réagir, de faire preuve d’un peu de volonté. C’est oublier que, comme souvent dans les problèmes psychologiques, la difficulté réside précisément dans le manque de volonté.
  • Le deuil se fera, en plus ou moins de temps, et avec plus ou moins de difficultés, voire de pathologies. Il y aura progrès chaque fois que l’endeuillé acceptera de se confronter à l’émotion, même si cette émotion est cause de souffrance.

Une femme qui « sanctuarise » la chambre de son enfant défunt retarde le travail de deuil : il y aura progrès le jour où elle acceptera la souffrance qui consiste à y entrer, à y faire le tri et le ménage.

3) Tous les deuils sont différents.

Les différences sont liées :

À la personnalité de l’endeuillé

  • C’est évident, puisqu’il s’agit d’une évolution sur la personne. Chacun vit son deuil à sa manière et à son rythme.
    Chez un couple qui perd un enfant, le deuil ne se fera pas au même rythme, l’un pouvant retrouver une certaine paix pendant que l’autre est en crise. Le risque est grand de se faire des reproches : « tu ne l’aimais pas autant que moi. »

À l’histoire de l’endeuillé

  • Le deuil présent réactive les deuils passés, et il faut entendre ici le deuil au sens le plus large, c’est-à-dire l’acceptation pacifique d’une perte.
    Si les deuils précédents se sont effectués harmonieusement, ils constitueront une aide ; dans le cas contraire, ils parasiteront le deuil en cours, car il faudra les faire en même temps.
    Lors de la perte d’un père ou d’une mère, l’enfance ressurgit immanquablement : avons-nous fait le deuil de l’enfant que nous étions ?

Au défunt

  • à la nature de la relation entre le défunt et l’endeuillé
  • au degré de dépendance de celui-ci par rapport à celui-là
    psychologique, financière, sociale
    Certaines femmes n’existent socialement que comme Madame X ; au moment du deuil, elles deviennent Madame Veuve X ; vont-elles pouvoir exister socialement par elles-mêmes ?

À la qualité du temps de l’accompagnement à la mort

Aux circonstances de la mort

  • La mort brutale rend le deuil plus difficile
    • elle ne bénéficie pas de la possibilité de commencer le deuil avant la mort (voire avec le défunt) ;
    • elle peut être cause de culpabilisation : « J’aurai dû éviter ça. »
    • elle peut être cause d’anxiété, pour ses proches ou pour soi-même.
  • à la relation avec le personnel hospitalier
  • aux décisions médicales prises par l’endeuillé (arrêt du traitement, augmentation des calmants, euthanasie…)

4) Le processus du deuil.

On peut distinguer quatre phases, quatre états, d’une durée très variable et souvent imbriqués les uns dans les autres.

I) Le choc. (de quelques heures à une semaine)

Il se caractérise par les comportements suivants :

  • Le déni : « Ce n’est pas possible » :
    • ne pas imposer de force la réalité
    • l’endeuillé a besoin de voir pour croire : la présence et la vue du corps sont très souhaitables ; autrefois la veillée des morts facilitait cette prise de conscience.
      Nous AFD sommes rarement confrontés au déni
  • L’anesthésie des émotions : l’endeuillé montre une étonnante capacité à encaisser le coup ; l’agitation des obsèques favorise cette attitude : on est absorbé par des préoccupations matérielles et c’est une aide temporaire, une protection : on met la douleur à distance ; mais il faudra « y passer », il faudra l’affronter ;
    • il y a risque d’être taxé d’indifférence, par les autres et par soi-même
      Nous AFD rencontrons souvent ce phénomène : des personnes nous paraissent insensibles… jusqu’à ce qu’elles craquent.
      * "Seuls les prêtres et les pasteurs vous offrent un temps de silence".
  • La confrontation à l’absence : quand on rentre chez soi, plus personne ne répond : l’endeuillé est obligé à un retour sur lui-même.
  • Les décharges émotionnelles : on craque, on fond en larmes, de manière prévisible ou imprévisible : contrairement aux bons usages, il ne faut pas se retenir de pleurer.
  • La révolte peut venir dès cette phase, mais aussi plus tard.

II) La recherche.

On s’intéresse à tout ce qui intéressait le défunt. On le voit, on l’entend (la question ici n’est pas de savoir si c’est vrai ou si c’est faux, mais de l’impact sur la psychologie de l’endeuillé), on lui parle.
On cite le cas d’un jeune homme qui avait l’urne de son père chez lui et qui lui parlait.

Ce processus est en général positif, à condition que l’entourage réagisse bien, c’est-à-dire laisse faire, et évite : « arrête de penser à lui tout le temps, reprends-toi…. » ; dans ce cas, ce serait l’entourage qui serait rejeté, et l’endeuillé se replierait sur lui-même, s’enfermerait.
Nous AFD pouvons parler ici de la prière, en communion avec le défunt.
A ce moment du processus, apparaît le danger de la fuite : on recherche une hyper-activité, dans le travail ou dans le bénévolat, on prolonge artificiellement l’anesthésie des émotions. On retarde le processus, qui exigera toujours de faire face à la réalité.
Dans l’activité qu’on mène, on n’est guère efficace.
L’entourage peut jouer un rôle positif par une phrase du genre : « en ce moment, c’est à toi qu’il faut penser ».

III) La déstructuration.

C’est la prise de conscience (3 à 8 mois après la mort).

  • Les défenses se sont retirées et laissent la place entière à l’émotion.
  • La douleur atteint un paroxysme qu’on ne s’attendait plus à rencontrer, alors même que les autres considèrent que le plus dur est passé.
  • L’endeuillé pense qu’il est revenu en arrière et qu’il ne s’en sortira jamais. Or, ce n’est pas un retour en arrière : c’est une progression.

On trouve dans cette phase :

  • La colère et la révolte (qui peuvent venir plus tôt)
    contre Dieu, contre la médecine, contre le défunt (avec risque consécutif de culpabilisation), contre soi-même ;
    là encore, il faut lutter contre le bon usage qui nous interdit de nous se révolter ; il faut laisser parler l’endeuillé ;
    Nous AFD pouvons cependant évoquer le pardon chrétien, envers les autres et envers soi-même ;
  • La dépression ; après l’activité ou l’hyper-activité, il y a épuisement physique et psychologique ;
    Ceci est normal ! « Plus on va mal, plus on avance. »
    Cela ne se traduit pas seulement par des pleurs ou de la tristesse, mais va beaucoup plus loin : troubles du sommeil, de l’appétit, manifestations physiques, tête vide, pertes d’intérêt, peur (de l’avenir, de devenir fou), voire idées suicidaires.
    Ne pas juger, essayer de dissuader l’endeuillé de prendre à ce moment des décisions importantes.

IV) La restructuration (souvent impliquée avec la précédente)

  • Elle peut commencer avant la mort ;
  • Elle peut durer très longtemps, car le deuil n’est jamais terminé.
  • L’endeuillé prend conscience de ce qu’il peut continuer à vivre, à découvrir ce monde.

Il est en train de changer :

  • « J’ai peur, avec le temps, de ne plus avoir aussi mal qu’aujourd’hui ».
  • Il redéfinit ses relations :
  • au défunt
    • le deuil, parce qu’il donne une place au défunt, est la garantie qu’on ne l’oubliera pas ;
    • « se souvenir des belles choses »
    • faire l’inventaire : c’est surtout le cas pour le deuil d’un ascendant : « Qu’est-ce que je garde de lui en moi ? Qu’est-ce que je rejette pour être moi-même ? »
    • vivre le calendrier (avec la souffrance des anniversaires, des fêtes familiales)
  • à autrui et au monde
    • exister par soi-même, ce qui peut parfois être un véritable apprentissage
  • à soi-même
    • Qui suis-je ? Qu’est-ce qui me fait vivre ?
    • Comment est-ce que je me situe par rapport à ma propre mort ?

5) Deux cas particuliers (parmi bien d’autres)

1) L’enfant en deuil.
On a tendance à le tenir à l’écart. Or, l’enfant, dès le plus jeune âge, doit faire le deuil. Ce qu’on tente de lui cacher, il le saura et de la manière dont il l’apprendra va dépendre son deuil.
Nous AFD pouvons être conduits à conseiller les parents, avec prudence !

Quelques particularités de certains âges :

  • de 2 à 5 ans, on prend tout au pied de la lettre :
    « Il est monté au ciel »
    et la mort est perçue comme réversible
  • de 5 à 12 ans : on a un deuil très proche de celui de l’adulte :
    le déni est important
    la tendance à refouler les larmes existe
    à l’école, il est perçu comme différent des autres
    il risque de « prendre en charge l’adulte », ce qui est trop lourd pour lui.

De manière plus générale,

  • L’enfant attend qu’on lui dise ce qu’il a déjà compris
    sinon, on risque de perdre sa confiance
  • Ne pas le mettre à distance d’une réalité qui lui appartient, par peur de sa douleur :
    • il ne faut pas le protéger !
    • il a besoin qu’on lui explique ce qui se passe
    • il ne faut pas l’empêcher d’assister aux obsèques, mais il faut les lui expliquer.

2) Le suicide.
On sait l’importance de la présence obsédante du « pourquoi ? » et du risque de culpabilisation.
Mais il faut prendre également en compte :

  • le poids du silence social : « ça ne se dit pas » ; l’endeuillé risque alors de s’enfermer dans son silence ;
  • la colère contre le défunt, avec le risque consécutif d’une culpabilisation supplémentaire.
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Bernard PHILIPPE

Responsable de l’équipe locale d’accompagnement des familles en deuil, Nogent-sur-Marne, France

(re)publié: 01/11/2006