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Économie et bonheur

Une relation ambivalente, mais réciproque

The quality of life does not depend on happiness alone, but also on what one does to be happy. If one fails to develop goals that give meaning to one’s existence, if one does not use the mind to its fullest, then good feelings fulfill just a fraction of the potential we possess. A person who achieves contentment by withdrawing from the world to ’cultivate his own garden,’ like Voltaire’s Candide cannot be said to lead an excellent life. Without dreams, without risks, only a trivial semblance of living can be achieved.
Mihaly Csikszentmihalyi

1. Introduction

Au cours des deux dernières décennies, un nombre croissant d’experts ont mené des recherches sur les relations entre économie et bonheur, avec des résultats parfois surprenants. Compte tenu de la complexité du sujet il aurait d’ailleurs été étonnant que la multitude d’études arrivent à des résultats homogènes et convergents. Les conclusions actuelles plaident plutôt en direction d’une relation ambivalente, mais réciproque :

L’économie est un déterminant du bonheur
et
le bonheur est un déterminant de l’évolution économique.

Une des questions qui reste ouverte est celle du degré de détermination - dans un sens comme dans l’autre. Une autre question vise à élucider les conditions dans lesquelles la détermination se manifeste. Mais avant d’aborder ces aspects, il me semble utile de fournir des précisions sur quelques autres questions : Qu’est-ce que c’est que le bonheur ? Peut-on mesurer le bonheur ? Quelle est notre conception, notre perception de l’économie ?

Avant de répondre à ces questions, il semble important de formuler quelques remarques au sujet de la problématique de la perception. En effet, lors de cette présentation il sera fréquemment question des perceptions :
- perception de chacun des domaines analysés - à savoir ceux mentionnés dans le titre « économie » et « bonheur » ;
- perception par les économistes de la réalité et surtout de l’homme. Celle-ci n’a pas toujours été identique ; à une époque donnée elle n’est pas la même partout dans le monde ;
- perception du bonheur qui elle-même est fonction de la perception de la vie, des objectifs et des finalités.

Il faut bien prendre conscience que nos perceptions plus fondamentales ont une influence sur notre manière de voir la réalité et sur notre manière de vivre. De ce fait, une certaine vigilance d’analyse s’impose ; par ailleurs, l’existence même d’une diversité de perceptions nous invite à une certaine relativité, et à beaucoup de nuances et de modestie.

Les problèmes et conséquences de perception peuvent être illustrés par l’anecdote suivante : Un professeur américain George Wur a posé deux questions à ses étudiants : Avez-vous un téléphone mobile ? Quel est le pourcentage de détenteurs de téléphones mobiles dans la classe ? Ceux qui étaient propriétaire d’un téléphone mobile pensaient que 65 % des étudiants en avaient un. Les non propriétaires estimaient ce pourcentage à 40 %. La vérité se situait à peu près au milieu.

2. Economie

Commençons l’examen des perceptions par le domaine de l’économie. Le « Petit Robert » fournit deux définitions de l’économie arrêtées à deux époques différentes :

(1773) : science qui a pour objet la connaissance des phénomènes concernant la production, la distribution et la consommation des richesses, des biens matériels dans la société. Il s’agit donc d’une perception relativement ouverte et dynamique (on parle de phénomènes).

(début du XXe s) : ensemble des faits relatifs à la production, la distribution et la consommation des richesses dans une collectivité humaine. C’est une conception plus statique, étant donné que l’on parle surtout des faits.

Une autre approche pour situer des perceptions possibles de l’économie est de remonter aux origines des théories. En fait, l’économie est issue de deux origines différentes : la conception mécaniste et la conception éthique.

Prenons d’abord la conception mécaniste, qui a été dominante au cours du XXe siècle.

La caractéristique de cette conception est qu’elle s’intéresse avant tout aux questions de logistique plutôt qu’aux fins ultimes ou à la recherche du « bien de l’homme » ou encore à la question de savoir « comment l’on doit vivre ». Les finalités sont fixées, acceptées d’une manière assez simple et l’objet du travail est de trouver des moyens appropriés pour atteindre ces fins. (Sen, 1993, p8 ff).

Parmi les auteurs de cette conception de l’économie moderne de fondement néo-classique, l’on peut citer, entre autres, l’ingénieur Léon Walras et Sir William Pretty. Pour Amartya Sen « l’économie moderne s’est trouvée considérablement appauvrie par la distance qui a éloigné l’économie de l’éthique » (Sen, 1993, p11)

En fait, l’économie moderne a réduit l’homme à ses fonctions économiques ; elle a créé pour ainsi dire l’ « Homo economicus ». Schématiquement l’approche économique dominante (néo-classique) table sur les hypothèses suivantes :
- tous les agents économiques agissent rationnellement ;
- tous les agents recherchent leur intérêt propre (maximisation des avantages matériels) ;
- l’avantage propre et la rationalité sont un acquis partagé par tous : chacun suppose, voire sait que tous agissent rationnellement et en vue de leur avantage propre. Chacun sait que tous savent qu’ils savent... et ainsi de suite ;
- des déviations éventuelles par rapport à ce comportement général n’ont aucun effet majeur.

Or de nombreuses études psychologiques et sociologiques ont montré que tous les agents économiques :
- n’agissent pas toujours rationnellement ;
- ne cherchent pas seulement la maximisation de leur avantage matériel propre et que des préférences sociales peuvent prévaloir ;
- savent que les deux cas précédents peuvent avoir lieu.

Des comportements d’altruisme, de coopération et de réciprocité sont réels, tant au niveau personnel qu’institutionnel. L’on peut entre autres noter des cas de coopération entre entreprises pour éviter la concurrence. Pour une part (croissante) d’hommes et de femmes, il y a - à côté d’un comportement de recherche de la maximisation de l’avantage personnel - également place pour des préférences sociales, voire pour des comportements réciproques et de coopération.

Même si tous les agents économiques étaient rationnels, il n’est pas assuré qu’ils agiraient toujours rationnellement en toute circonstance. Le fait d’être conscient de l’irrationalité pourrait les amener à admettre que d’autres acteurs agiraient de manière irrationnelle ; cette seule hypothèse pourrait altérer leur décision qui ne serait plus rationnelle. La prise en considération de la complexité de l’être humain et de l’hétérogénéité de l’humanité va altérer la compréhension et la fonction des marchés et des institutions.

C’est à partir de ces mises en garde sur les hypothèses fondamentales précitées, que l’économie moderne entame un retour aux sources. Ces nouvelles orientations ne visent pas à réfuter des éléments d’analyse de l’approche néo-classique, mais plutôt à l’étayer, à l’élargir.

Rappelons que le premier grand classique des théories économiques - Adam Smith - était professeur de philosophie à l’Université de Glasgow. De surcroît, la matière « économie » a été longtemps considérée comme une branche de l’éthique (Sen, 1993 , p6).

C’est avec Hicks que la « micro-économie » se définit comme une théorie neutre et positive de choix et de décisions sans aucune référence à des contenus de bonheur ou à une théorie psychologique. A ce sujet Frey und Benz (2001) évoquent le « entpsychologisierter Homo economicus » [Homo economicus non dépendant de la psychologie, n.d.l.r.] et font le point sur l’ « entpsycholisierte Oekonomie » [économie non dépendante de la psychologie, n.d.l.r.].

Au cours des deux dernières décennies certains économistes ont pris des options moins restrictives que les néo-classiques purs, en s’ouvrant notamment aux progrès réalisés dans les recherches psychologiques et sociologiques. Grâce à cette ouverture et à une attitude pluridisciplinaire, l’analyse économique a su (ré)élargir son champ d’investigation. Ceci est à noter aussi bien dans l’approche micro-économique que dans l’approche macro-économique. Dans ce dernier domaine, certains auteurs comme le Prix Nobel d’économie de 1998 Amartya Sen préconisent une approche plus large, en parlant de développement économique humain durable dont la finalité va bien au-delà du seul objectif de croissance.

L’épanouissement de l’être humain est alors considéré comme une finalité ; ainsi la formation a pour objectif de contribuer à l’épanouissement de l’homme tout en créant les conditions pour un accroissement de la productivité. Idéalement la formation peut donc contribuer à la finalité de l’homme et au moyen économique.

Dans l’approche mécaniste l’homme est uniquement considéré comme un facteur de production. Anand et Sen (2000) situent cette analyse également dans un contexte plus général de développement mondial. Ils distinguent ainsi la question de la croissance (l’économie en tant que moyen) et le développement humain durable (où l’analyse économique prend en considération les moyens et les finalités du développement économique).

3. Le bonheur

Le bonheur c’est d’abord ce que tous les hommes désirent (van den Bosch, 1997, p15). Il peut en effet être admis, que tous les hommes ont ceci en commun : ils cherchent tous le bonheur.

à première vue ceci pourrait nous dispenser de chercher une définition. Or, comme il est aussi établi que tant le contenu du bonheur que les moyens pour y arriver peuvent diverger fondamentalement, il vaut la peine de s’attarder un peu sur le concept.

Le Petit Robert définit le bonheur comme l’ « état de la conscience pleinement satisfaite ». La mention de la satisfaction de la conscience renvoie donc à une dimension intérieure, fondamentale. Il ne s’agit pas d’une satisfaction instantanée, momentanée ou d’une émotion plutôt superficielle, mais bien d’un état plus permanent et profond.

3.1. Le bonheur vu par les philosophes

Ceux qui peuvent nous aider à mieux saisir l’étendue de la notion de bonheur, ce sont en premier lieu les philosophes. Avec Philippe van den Bosch (1997, p.13) [1] rappelons-nous que « philosophie veut dire en grec ’amour de la sagesse’ et la sophia, la sagesse, en son sens originel, n’est rien d’autre que la méthode du bonheur [2], méthodos signifiant le chemin. La sagesse est, strictement parlant, la technique du bonheur. Le philosophe est donc en premier lieu celui qui tente de découvrir et d’élaborer une sagesse, c.-à-d. à un savoir indiquant les vrais moyens de parvenir au bonheur. »

Toute une série de philosophes ( à commencer par les sophistes Gorgias et Protagoras) ont essayé de définir le bonheur comme la satisfaction de tous les désirs. Mais il y a des limites à cette approche : s’agit-il de la satisfaction des désirs à tout prix ? Qu’en est-il alors de la morale et de la liberté des autres ? Kant a répondu à cette question en insistant sur le fait que la réalisation du bonheur doit se faire dans le strict respect de la loi morale.

Notre époque semble toutefois relativement proche de la conception sophiste du bonheur. Marquée par un individualisme et un matérialisme prononcés, l’on n’est pas loin du sous-entendu que, pour être heureux, il faut avoir des désirs et surtout la puissance de les assouvir. L’accumulation des désirs assouvis constituerait le bonheur. Or dans notre monde occidental riche en moyens matériels, il y a assez d’exemples qui nous montrent que la course effrénée à la satisfaction des désirs ne mène pas forcément au bonheur. Le contraire est même quelquefois le cas.

Une autre approche pour arriver au bonheur pourrait être celle préconisée par Epicure ou le bouddhisme. En visant la modération, voire la suppression des désirs, j’arrive au « vrai » bonheur. Le piège serait d’avoir trop de désirs. Une trop longue liste de désirs (inassouvis) ne peut provoquer que du malheur. Epicure recommande ainsi que, pour être heureux, il faut se contenter de peu. Le secret du bonheur résiderait donc dans le bon usage de la volonté de l’homme. Toutefois une telle approche réductrice pourrait conduire l’homme à une attitude très recroquevillée, retranchée sur lui-même, avec la tentation de ne rien oser risquer.

D’autres philosophes ont fait un large appel à la raison et ont indiqué que la recherche du bonheur peut seulement être couronnée de succès par la maîtrise des passions (Descartes) ou par un élargissement des connaissances (Hegel). Une tout autre catégorie de philosophes a un regard plutôt méprisant sur le bonheur. Nietzsche fait ainsi du bonheur un but mesquin d’homme faible.

Cette énumération trop rapide n’a - par la force des choses - nullement l’objectif de brosser un tableau complet des perceptions philosophiques du bonheur. Son seul but est d’illustrer que des approches fort différentes existent dans les courants philosophiques et que certaines perceptions (même actualisées) semblent dominer à certaines époques.

Que pouvons-nous retenir de la philosophie ?

En premier lieu, qu’il n’y a pas de définition universelle et éternellement acquise sur le bonheur. Deuxièmement, que la réalisation du bonheur est largement fonction de notre perception générale du sens de la vie, de nos objectifs qui sont finalement fonction de nos capacités et de notre environnement. Beaucoup nous échappe donc, mais il nous reste une marge de manoeuvre. Troisièmement - et en référence aux deux premières tentatives d’explication (satisfaction de tous les désirs versus suppression de tout désir) - le vrai bonheur, « la vraie sagesse se trouverait donc dans la délicate alliance de ces deux dimensions opposées, de retour à soi et de dépassement de soi » (van den Bosch, 1997, p 253) ou autrement dit dans « un juste milieu, en un subtil équilibre entre deux directions opposées, le souci de soi et l’oubli de soi ». (van den Bosch, 1997, p 250).

Le bonheur n’est ni une course effrénée au toujours plus et toujours tournée vers l’avenir, ni l’unique nostalgie du passé (Proust : le bonheur ne peut s’atteindre que dans le souvenir). En fait, ces deux tendances extrêmes nous détournent du présent.

En alternance équilibrée et en articulation temporelle, savoir s’arrêter pour « cueillir le jour » (Epicure) et savoir se dépasser et s’oublier soi-même, se donner quelque but noble et élevé - voilà une piste pour trouver le bonheur. Mais cette combinaison serait à rechercher chaque jour. Il ne faut se perdre, ni dans les grandes choses, ni dans les petites, mais naviguer sur ces deux plans et apprendre à les combiner harmonieusement (van den Bosch, 1997, p 253).

Voilà de belles recommandations philosophiques à méditer.

3.2. Quelques expériences des psychologues et des sociologues

Que peuvent nous dire les psychologues et les sociologues de leurs expériences sur le terrain - eux qui sont tout près des hommes et des femmes dans leur recherche du bonheur ?

Beaucoup de recherches ont été menées aux Etats-Unis, mais au cours des dernières décennies un travail important a été également fourni en Europe. Que les Etats-Unis soient précurseur a sans doute plusieurs raisons. L’une d’elles tient évidemment au fait que la recherche du bonheur (« The Pursuit of Happiness ») est un droit accordé à chaque citoyen de par la Constitution. Les psychologues les plus éminents dans ce domaine sont Ed Diener (University of Illinois), David Myers (Hope College of Michigan), Martin Seligman (University of Pennsylvania) and Mihaly Csikszentmihalyi (University of Chicago).

Généralement les psychologues et sociologues font état de quatre degrés de satisfaction : l’absence de contrainte ; le plaisir ; la joie ; le bonheur. Les deux caractéristiques citées au milieu (plaisir et joie) sont plutôt d’ordre émotionnel ; par contre, les deux autres sont principalement d’ordre cognitif et rationnel (Maying, 1999, p 160 ff).

Selon Ruut Veenhoven [3] (1997b), le bonheur est en état d’esprit. Il peut être défini comme une jouissance subjective de la vie dans son ensemble. Veenhoven retient encore la définition suivante : Le bonheur est le degré selon lequel une personne évalue positivement la qualité de sa vie dans son ensemble (Veenhoven, 1997, p5). Selon cette perception, le concept de bonheur recouvre donc une évaluation de la qualité totale de la vie. C’est cette tentative de définition et cette conception que nous proposons de garder à l’esprit pour la démarche qui suit.

4. Des déterminants possibles du bonheur

Avant d’aborder la question de la mesure du bonheur, essayons de voir ce qui détermine le bonheur. Bruno Frey (2000, p.13) retient que le bonheur est fonction de quatre types de facteurs.
Bonheur = f ( propriétés personnelles « Charaktereigenschaften » [traits du caractère, n.d.l.r.] ;
facteurs socio-démographiques ;
facteurs économiques ;
facteurs institutionnels )

Ceci résume parfaitement la longue expérience d’une multitude de recherches psychologiques et sociologiques ayant investigué dans une multitude de directions - allant de facteurs génétiques à l’analyse de l’impact des conditions individuelles, sociétales, économiques et institutionnelles. Sans entrer dans les détails retenons quelques résultats.

Il ne semble pas exclu que des facteurs génétiques aient un impact sur le degré de bonheur. En effet, la prédisposition à la dépression semble en partie due à des facteurs génétiques. Par ailleurs, il est largement confirmé que le cadre relationnel a une influence bien déterminée : des personnes seules (célibataires ou divorcés) semblent moins heureuses que des personnes mariées. Très peu de différences sont notées entre le degré de bonheur des jeunes et moins jeunes ou encore entre hommes et femmes.

Les différences culturelles ont certes un impact, mais il n’est - d’après certaines études - que marginal. D’aucuns soulignent néanmoins des répercussions différentes sur les émotions, voire les aspirations et les normes. Comme nous l’avons vu, le bonheur est largement déterminé par la perception de la vie. A ce titre des phénomènes de société peuvent jouer.

L’impact du facteur économique sera étudié dans la suite de la présentation. Retenons toutefois ici que les personnes riches sont - dans l’ensemble - plus heureuses que les personnes pauvres. Mais il y a des nuances quant à l’évolution de cette corrélation. En outre, il est confirmé que des personnes ayant des penchants trop prononcés pour la richesse matérielle sont généralement moins heureuses.

En revanche, certaines personnes relativement pauvres peuvent avoir un degré de bonheur encore relativement appréciable si certaines conditions sont réunies. Des études menées en Inde (Robert Biswas Diener)ont montré que des populations vivant dans des conditions matérielles très difficiles et précaires, mais ayant une foi religieuse active, bénéficiant d’un noyau familial et/ou d’un cercle d’amis et ayant une activité même modeste sont relativement heureuses.

Néanmoins tous ces résultats ne sont que des tendances, des moyennes. Toutes sortes d’exceptions sont observées. Il en est ainsi de la corrélation entre facteurs externes et sentiments intérieurs. Ainsi à des conditions extérieures optimales, peut éventuellement être associée une perception subjective de faible degré de bonheur. On parle alors de dilemme d’insatisfaction. En revanche, un degré de bonheur élevé dans des conditions extérieures difficiles est caractérisé de paradoxe de satisfaction.

Sur base de toutes ces réflexions philosophiques, ainsi que des nombreuses analyses psychologiques et sociologiques, certains déterminants du bonheur sont avancés :

Amitié/ famille
Ce ne serait pas la multitude de relations qui serait importante, mais l’existence d’un noyau de relation de confiance (garantissant sécurité et protection « Geborgenheit »)

Activité valorisante
Il est indispensable d’avoir des activités gratifiantes et motivantes. La paresse n’est pas un déterminant du bonheur. Par ailleurs, les gens heureux ne semblent pas se complaire dans leur confort ; ils ont un certain goût du risque ; ils sont disposés à faire des expériences nouvelles. En outre, les gens heureux ne sont pas particulièrement gratifiés par la « chance dans la vie », mais ils perçoivent et vivent les événements différemment : Ils ne sont pas « problem oriented », mais plutôt « solution oriented ». Ils attaquent les problèmes et cherchent des solutions.

Objectif réalisable
Savoir pourquoi on vit, avoir un but, une finalité semble être un autre facteur dynamique du bonheur. Une partie des buts doivent être très concrets et réalisables (voire vérifiables). Ainsi, les gens heureux semblent avoir une capacité de motivation personnelle. Au-delà du plaisir, même la peur ou la frustration peuvent devenir des sources de motivation (Viktor Frankl). Ces personnes sont disposées à apprendre à partir des défauts, à travers les échecs. Savoir se concentrer sur les événements du présent semble être une condition importante du bonheur. Pour y arriver au mieux, les experts proposent de se recentrer toutes les 90 minutes pendant 90 secondes. Ecouter sa respiration et devenir plus conscient de son être.
Dans le même sens, il est indispensable de soigner sa capacité de récupération ; il est utile de s’y appliquer en se donnant de très petits moyens : e. a. écouter une musique, méditer, marcher.

Perception positive du monde
Tout en ne niant ou ne fuyant pas les problèmes et les difficultés, il importe de voir également les qualité et les réussites. Une personne heureuse est, en général, attentive aux choses positives. Les psychologues recommandent d’en dégager chaque jour au moins une, une telle vision positive et constructive contribue au bonheur.
Par ailleurs, il semble largement confirmé que les croyants sont plus heureux. Une des raisons est qu’ils ont un sens dans la vie et au-delà ; par ailleurs, ils ont des repères. Les psychologues expérimentent également que les gens plus enclins à la gratitude sont plus heureux.

5. Le bonheur est-il mesurable ?

Qui dit mesurer sous-entend généralement qu’il y a une certaine « objectivité » et qu’il y a un intervenant « externe » au sujet mesuré. Il est ainsi admis qu’un expert externe opère selon des critères objectifs. Ainsi le médecin mesure la pression artérielle de son patient.

Les chercheurs des sciences sociales (e. a. psychologues et sociologues) ont convenu que le bonheur ne peut être mesuré de cette façon. Aucun expert (qu’il soit psychologue, sociologue ou spécialiste d’une autre science humaine) ne peut évaluer comment ou à quel point une personne apprécie l’ensemble de sa vie.

Celui qui sait le mieux apprécier, c’est en fait la personne elle-même, conclut Ed Diener, un éminent psychologue américain, spécialisé sur le sujet du bonheur. A défaut de méthodes objectives, l’on recourt ainsi à une approche subjective que les anglophones dénomment le « Subjective Well-Being Measurement ».

Pour quantifier le jugement très subjectif, un même type de question a été élaboré :

« Taken all together, how would you say things are these days - would you say that you are very happy, pretty happy or not too happy ? »(General Social Surcey question 15) [Tout confondu, comment vous sentez-vous en se moment - diriez-vous que vous êtes très content, assez content ou pas trop content ?, n.d.l.r.]

« Sind Sie insgesamt mit dem Leben das Sie führen, sehr zufrieden, ziemlich zufrieden, nicht sehr zufrieden oder überhaupt nicht zufrieden ? » (Eurobarometer-Frage) [Globalement, de la vie que vous menez, êtes-vous très satisfait, assez satisfait, pas satisfait, pas du tout satisfait ?, n.d.l.r.]

Il est donc indéniable que les résultats vont receler un facteur « subjectif » difficilement vérifiable. Des études récentes sont néanmoins venues confirmer maints résultats des enquêtes subjectives. Ainsi a-t-on demandé à des proches - amis et membres de famille - comment eux évaluaient le degré de bonheur des personnes personnellement interrogées. Ces enquêtes complémentaires ont très largement confirmé les premiers résultats.

6. Les Luxembourgeois sont-ils heureux ?

Comme signalé précédemment une des bases de données européennes - celle de Ruut Veenhoven - comprend également des informations sur le Luxembourg. Comparés aux habitants des trois pays limitrophes, les Luxembourgeois semblent, en moyenne, un peu plus heureux. Ce résultat est confirmé pour la quasi-totalité de la période, et en tout cas sans exception depuis le début des années 80. De manière générale, il faut constater que le degré de bonheur moyen reste relativement constant dans le temps.

Degré de bonheur

Trois évolutions particulières peuvent être notées :
- le net recul de 1974/75 pour le Luxembourg peut être associé à la crise sidérurgique ; un effet un peu moins prononcé est à noter pour la Belgique, également touchée par la crise sidérurgique ;
- la chute sensible de la courbe belge au début des années 80 peut être mise en relation avec la crise économique générale que connaît ce pays et qui se traduit d’ailleurs par une forte dévaluation en 1982 ;
- le relâchement tendanciel de la courbe pour trois des quatre pays au cours des années 90 pourrait être le reflet de problèmes de société plus généraux, corroborés par une insécurité et une précarité dans le domaine économique et social, voire sociétal.

Même si l’interprétation du troisième phénomène est moins spécifiquement centrée sur le domaine économique, les autres fluctuations ont manifestement des origines économiques. Ceci nous amène donc à voir de plus près le lien entre économie et bonheur.

7. Revenu et bonheur

La question clé de la relation entre économie et bonheur est celle de savoir si à un revenu plus élevé correspond également un degré de bonheur supérieur. Cette question peut être approfondie sous plusieurs facettes micro et macro économiques :
- Les habitants des pays riches sont-ils plus heureux que ceux des pays pauvres ?
- Une augmentation de revenu génère-t-elle toujours un relèvement du degré de bonheur ?
- Les effets sont-ils identiques en termes absolus et en termes relatifs ?
- Quel est l’impact d’un choc externe ?

Les habitants des pays riches sont en moyenne plus heureux que ceux des pays pauvres

Easterlin (1974) a produit la première analyse remarquée sur la relation entre revenu et bonheur. Au cours des années 90 beaucoup d’autres recherches économiques ont été menées sur ce sujet. Même si les différentes analyses divergent légèrement - à la fois par leur approche et par leurs résultats -, les tendances fondamentales semblent converger pour dégager une corrélation positive entre revenu et bonheur. Ces résultats semblent également confirmés dans le temps, dans le sens que des pays qui ont connu une forte croissance, ont également enregistré un relèvement de la moyenne du degré de bonheur.

Comme il ressort du graphique ci-contre, les résultats récents ne sont pas centrés autour d’une droite mais autour d’une courbe concave traduisant une évolution disproportionnée. Ainsi, pour des pays relativement pauvres une croissance du revenu génère une augmentation plus que proportionnelle du degré de bonheur. Par contre, pour des pays bien nantis, la croissance économique contribue faiblement au degré de bonheur.


Ronald Inglehart (2000, p 219) déduit de ces résultats que certains pays (les plus pauvres) associent directement la croissance économique au bonheur ; pour eux, une amélioration de leur niveau de vie - et de leur bonheur - est forcément fonction de leur situation économique. Par contre, au delà d’un certain seuil, d’autres facteurs prennent une place de plus en plus importante dans la détermination du bonheur. Dans les pays riches ce sont e.a. des questions sur la qualité de la vie, c’est-à-dire des facteurs qualitatifsqui sont déterminants et la croissance du revenu n’a qu’une fonction marginale.

Dans une étude récente, Hagerty et Veenhoven (2000) recourent à des séries statistiques plus longues (dans le temps) et plus larges (plus de pays) que celle d’Easterlin (1974). Cette étude renforce largement les assertions que le degré de bonheur est en corrélation positive avec le revenu. Les auteurs soulignent toutefois que ces corrélations ne prouvent pas de causalités. Ainsi des variables qui sont également corrélées avec le revenu (PIB) peuvent avoir influencé le bonheur. A titred’exempleils citent le système démocratique dans les pays occidentaux (fait largement confirmé par Frey et Stutzer (2000)) ou l’émancipation féminine. En revanche ces deux derniers facteurs sont à leur tour influencés par la croissance économique. Aussi des études complémentaires sont nécessaires pour distinguer ces effets.

Des questions similaires se posent quant à l’effet du bonheur sur la prospérité économique. Nous reviendrons sur ce point plus tard. Retenons pour l’instant que la complexité des corrélations met des réserves sur des déductions trop hâtives.

Sur l’ensemble d’une vie adulte le degré de bonheur reste relativement constant (donc invariable par rapport au revenu)

Comparé à la thèse précédente, cet énoncé peut paraître paradoxal. Une multitude d’analyses ont toutefois confirmé cette constance dans le temps. Easterlin l’a souligné une première fois en 1974 et il a récemment (Easterlin 2001) essayé de fournir une explication théorique.

Avant d’aborder cette tentative d’explication, rappelons encore que la constance semble également vérifiée pour la majorité des cas. Deux caractéristiques se dégagent de l’analyse du bonheur et du cycle de vie :
- Il semble que le degré de bonheur reste en général au même niveau, à l’exception de la quarantaine. Aussi retient-on une courbe légèrement en U avec le creux aux alentours de la quarantaine.
- Par ailleurs, la grande majorité des enquêtes confirment que les personnes interrogées ont la perception que le présent produit plus de bonheur que le passé ; pour l’avenir l’on s’attend en général à une nouvelle amélioration (question de perception).

Easterlin (2001) propose de considérer les trois dimensions (données) du problème :
- l’évolution du revenu
- l’évolution des aspirations
- le degré de bonheur.


Le niveau d’aspiration est représenté par les droites A1, A2, A3 : A1 est le niveau d’aspiration de base. Easterlin retient l’hypothèse qu’au départ d’une vie adulte, la majorité des individus ont des aspirations matérielles relativement similaires, représentées par cette droite A1.

Ceux qui ont un revenu plus élevé peuvent alors mieux satisfaire leurs aspirations (cf les points 1, 2 ,3 sur la même droite A1). Ainsi à aspiration constante, une augmentation de revenu entraîne un relèvement du degré de bonheur (passage aux points 1, 2, 3). Dans ces conditions l’on a une association positive entre revenu et bonheur. A titre d’exemple : lorsque le revenu passe de y1 à ym le degré de bonheur passe de u1 à um.

Néanmoins il est fort probable que les aspirations changent dans le temps. Cette altération des aspirations entraîne alors une constance du degré de bonheur. Prenons un exemple. Easterlin suppose qu’en réalité les changements d’aspiration se produisent plus ou moins parallèlement au relèvement de revenu.

Ainsi en cas de passage du revenu de ym à y2, un changement d’aspiration simultané entraîne un maintien du degré de bonheur. Dans ce cas, l’on ne passe pas du point 2 au point 3 (relèvement du revenu à aspiration constante entraînant un relèvement de bonheur), mais on passe au point 5, ce qui signifie que le degré de bonheur reste identique. La cause de la stabilisation du degré de bonheur est donc lié à l’évolution parallèle/simultanée du revenu et des aspirations.

Comment expliquer alors les appréciations différentes sur le passé et le futur ?

La clé de la réponse réside dans la prise de conscience du fait que les réactions sont fournies à un moment donné et qu’elles sont donc basées sur les aspirations d’un moment déterminé dans le temps.

Prenons le cas d’un individu ayant vécu un déplacement du point 2 au point 5. Son revenu a augmenté de ym à y2 et son aspiration s’est déplacée de la droite A1 vers la droite A2. Si au point 5 on lui pose la question comment il se sentait dans le passé, son jugement est basé sur son niveau d’aspiration du moment présent, à savoir de la droite A2, et non pas sur le niveau d’aspiration(A1) qu’il avait dans le passé. A cause du changement d’aspiration, il évalue son revenu antérieur ym sur la base de sa nouvelle fonction d’utilité(A2). En fonction de cette perception, son degré de bonheur correspond au niveau u1 (le point 4). En réalité quand il avait un revenu ym son niveau d’aspiration était inférieur ( la droite A1 au lieu de A2) mais son degré de bonheur um (le point 2 de la droite A1) était bien égal à son degré actuel.

Pour la perception de l’avenir le même mécanisme peut être observé. Les effets d’une augmentation du revenu sont considérés à partir de la droite d’aspiration actuelle. De ce fait, une perspective d’augmentation du revenu est perçue comme donnant lieu - à l’avenir - à un relèvement du degré de bonheur. Ce que les individus ne semblent pas considérer au moment même où ils formulent les perspectives d’avenir, c’est que leurs aspirations vont changer. Si l’augmentation du revenu est toutefois suivie d’un changement d’aspiration, le degré de bonheur reste inchangé.

Globalement Easterlin conclut que ce sont essentiellement les changements d’aspiration durant un cycle de vie qui permettent d’expliquer la relation paradoxale entre revenu et bonheur.

A aspiration donnée, un revenu supérieur procure un degré de bonheur plus élevé. Cette assertion est normalement vérifiée au début du cycle de vie ( le jeune adulte) . Au fil du temps la croissance du revenu engendre des relèvements de niveaux d’aspiration, maintenant ainsi le degré de bonheur plus ou moins constant, stable.

La corrélation au bonheur est plus prononcée pour le revenu relatif que pour le revenu absolu

Nous venons de voir que pour les revenus plus élevés la corrélation au bonheur est relativement faible, voire nulle. La plupart des études confirment ces résultats lorsque l’on se base sur le revenu absolu. Ainsi une croissance générale de tous les revenus ne contribue guère au relèvement du niveau de bonheur. Toutefois des études empiriques ont montré que l’augmentation individuelle du revenu - toute chose restant égale - (ce qui correspond donc à une croissance relative du revenu) engendre bien un sentiment accru de bonheur.

Ceci vient confirmer une conclusion qu’Easterlin a déjà tirée en 1974 : jusqu’à un certain niveau, le revenu absolu a un impact direct sur le bonheur ; au delà c’est essentiellement le revenu relatif qui entre en ligne de compte.

Hagerty et Veenhoven (2000) ont néanmoins largement discuté ces conclusions et soulignent que la mise en relation absolue tient toujours - même pour les niveaux de revenu élevés. Par ailleurs, ils font remarquer que les résultats des comparaisons en termes relatifs sont largement tributaires des groupes retenus pour la comparaison.

8. Chocs externes et bonheur

Même si un choc externe provoque dans un premier temps une modification du degré de bonheur, le retour au niveau moyen s’établit généralement par après

Plusieurs chercheurs (e.a. Oswald 1997) ont examiné l’effet de chocs externes sur le degré de bonheur. Un choc « positif » a été retenu dans la sphère économique (gain d’un gros lot dans une loterie) ; comme choc « négatif », l’on a considéré les conséquences d’un accident grave condamnant une personne à la chaise roulante.

Dans les deux cas l’avènement du choc externe est suivi d’une altération substantielle du degré de bonheur : net relèvement pour le gain à la loterie ; net dégradation en cas d’un accident grave. Néanmoins après un certain laps de temps, les différentes personnes retrouvent leur niveau antérieur de bonheur.

Le chômage provoque une plus forte chute du bonheur qu’une séparation

La plupart des économistes considèrent que le chômage est un malheur qu’il faut éviter à tout prix (Frey 2000, p. 24). Les analyses du chômage en relation avec le bonheur viennent renforcer cette préoccupation. D’après une étude de Clark et Oswald (1994), le chômage affecte très fortement le degré de bonheur des personnes directement concernées. Dans différentes analyses on a particulièrement pris en considération l’enchaînement de facteurs générateurs du malheur : le phénomène psychologique (et social du point de vue de la pression externe) d’être sans emploi, ainsi que la conséquence ( plus matérielle) de l’absence de salaire et donc d’une diminution substantielle du pouvoir d’achat.

Mais le phénomène du chômage peut également affecter le degré de bonheur de personnes qui ne sont pas directement concernées. Ainsi la montée du chômage peut avoir des conséquences pour le climat économique et social en général (tensions sociales, recrudescence de la criminalité), ainsi que pour le sentiment de sécurité de l’emploi en général. Une étude sur 12 pays européens pour la période de 1975 à 1991 par Di Tella, MacCulloch et Oswald (2001) a montré que l’aggravation du chômage a des répercussions sur le degré de bonheur moyen d’un pays.

9. Bonheur et prospérité économique

Charles Kenny (1999) est un des premiers, et un des rares à poser la question sur la relation réciproque entre croissance économique et bonheur. Comme Easterlin (1974, 2001) il retient que c’est la croissance relative (plutôt que la croissance absolue) qui affecte la perception du bonheur. Par ailleurs, il conclut que pour les pays industrialisés l’impact du bonheur sur la prospérité économique est même plus prononcé que celui de la croissance économique sur le bonheur.

Cette causalité serait due aux effets d’interactions sociales en raison du fait que la confiance et le capital social auraient une plus grande envergure dans les sociétés plus « heureuses ». De récentes études ( e.a. Portes (1998), Frey and Stutzer (2000), Helliwell (2001)) ont d’ailleurs confirmé les relations positives entre les deux variables mentionnées (confiance et capital social) et croissance économique. Les liens de causalité sont toutefois ambivalents. S’il est généralement établi que les pays ayant un niveau de vie élevé disposent également d’institutions démocratiques et efficaces, il est plus difficile de trancher si les facteurs économiques induisent les capacités institutionnelles ou vice versa. Le nombre d’études à ce sujet reste encore relativement limité, mais une réciprocité, une interdépendance semble admise. Les observateurs optimistes concluent à un cercle vertueux, alors que les pessimistes doutent de cette circularité.

Dans un monde marqué par une interdépendance croissante, nous penchons pour la version optimiste qui a des effets vertueux. Dans ce sens, la corrélation suivante prédomine : Des personnes heureuses semble nt plus enclines à faire confiance. Cette vertu est un préalable au renforcement du capital social qui lui est un déterminant essentiel de la performance économique. Or la prospérité économique est à son tour un facteur contribuant au bonheur. Et le cercle vertueux de continuer...

Viktor Frankl, le psychiatre autrichien qui a développé la logothérapie sur base de son expérience dans le camp de concentration nazi ( qu’il a décrit dans « Man’s Search for Meaning ») aborde le sujet du paradoxe du bonheur. Selon Frankl, tout être qui veut chercher directement le bonheur échouera et restera malheureux. Le bonheur ne peut être recherché directement ; il découle de la recherche d’activités valables (« worthwile ») et d’activités riches en sens (« meaningful »).

Si quelqu’un rejoint une association simplement pour élargir le cercle de ses connaissances, sa recherche « égoïste » sera vite décelée, voire dénoncée par les autres membres. Au contraire, quelqu’un qui s’engage dans une association parce qu’ il croit aux finalités de l’association, vivra autrement son adhésion. Pour lui, l’extension de son cercle de connaissances, d’amis sera un sous-produit de son engagement. Dans ce sens, le capital social est un sous-produit - quelquefois recherché - d’activités riches en sens.

Maints psychologues soulignent qu’un déterminant essentiel du bonheur est la relation sociale. Freud avait une position simple et claire à ce sujet : le travail et l’amour sont les secrets du bonheur. Ceci a été confirmé par Mihaly Csikszentmihalyi dans une étude basée sur 25 ans d’expérience de recherche psychologique sur le bonheur. Deux facteurs déterminent plus que tout autre le bonheur : un travail qui a du sens (« meaningful ») et des relations de qualité.

De nouvelles théories sur les relations soulignent qu’une motivation première pour la vie est la participation, ou en d’autres termes, la croissance et le développement en relation avec d’autres. Ainsi le développement de réseaux sociaux (capital social) contribue au bonheur. Ce même développement contribue favorablement à la performance économique.

Ed Diener retient que des personnes heureuses sont en général plus créatives, plus entreprenantes dans les relations interpersonnelles, plus aptes à gérer des situations difficiles, plus aimables, plus altruistes, plus à l’aise dans les prises de décision. Par ailleurs, elles ont une meilleure défense contre les maladies.

Pour l’évolution économique ceci signifierait clairement que les personnes heureuses contribuent mieux à la prospérité.

10. En guise de conclusion

Le bonheur est un état d’esprit et à ce titre il est fonction d’une multitude de caractéristiques qui sont entre autres les chances de la vie, les événements de la vie, les émotions et un processus interne d’évaluation.

L’économie est l’un des nombreux facteurs intervenant dans la détermination du bonheur. Dans les pays économiquement plus avancés, le rôle déterminant de l’économie a même tendance à diminuer.

Globalement il en est de l’économie (de la richesse) comme de la santé : son absence peut conduire à la misère, mais sa présence ne constitue pas une garantie de bonheur (Myers, Diener 1995). Autrement dit : l’argent ne fait certes pas le bonheur, mais l’absence d’argent peut être la source de malheur et de misère.

La plupart du temps, l’économie ne semble affecter le bonheur que de manière indirecte :
L’argent permet d’acheter
- une maison, mais pas un foyer
- un lit, mais pas le sommeil
- une horloge, mais pas le temps
- des livres, mais pas la connaissance
- un plaisir sexuel, mais pas l’amour
- des médicaments, mais pas la santé

Tout en nuançant donc la contribution de l’économie, force est de retenir que son impact est réel - même s’il est indirect et par moments diffus. Par ailleurs, l’économie peut tirer avantage des effets en retour du bonheur des citoyens.

Compte tenu de ces aspects, l’économie a intérêt à s’intéresser aux finalités, notamment aussi parce qu’un penchant trop prononcé vers les satisfactions matérielles est contre-productif pour le bonheur et en retour également pour l’économie.

Mais comme signalé tout au début, la relation ambivalente et réciproque entre économie et bonheur, comme beaucoup d’autres relations, est largement influencée par notre perception et elle est susceptible d’évoluer en fonction du changement de cette perception.

Puisse chaque lecteur trouver encore beaucoup de bonheur dans sa vie - avec ou sans apport de l’économie !

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Guy SCHULLER
 

[1dans son livre très pédagogique et accessible à des « non philosophes » paru en 1997 sous le titre « La philosophie et le bonheur »

[2Sophia peut aussi désigner le savoir, sophos le savant, mais pour les Grecs, le savoir authentique doit contribuer au bonheur, sans quoi il serait privé de sens (van den Bosch, 1997, p.13).

[3Ruut Veenhoven est un chercheur hollandais de l’Université Erasme de Rotterdam, qui est en outre le fondateur de la « World Data Base of Happiness », dans laquelle il collecte depuis 1973 pour de nombreux pays des données sur le bonheur.

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(re)publié: 01/07/2002