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Économie et justice sociale

Thérèse de Lisieux, patronne des incroyants

Quand il m’a contacté, le Père Bernard Lagoutte m’a dit : « Il nous semble que dans le charisme missionnaire de Thérèse, la Mission de France a su se situer et qu’aujourd’hui elle peut témoigner de ce qu’elle a puisé à cette source. » C’est ce que je voudrais vous dire, en partant d’abord de ma propre expérience spirituelle.

La Mission de France

Mais auparavant, un brin d’explication sur la Mission de France. Elle a été créée pour annoncer l’Evangile dans les milieux déchristianisés. Elle dépend directement de la conférence des évêques de France et a un évêque, actuellement Mgr Georges Gilson, et un séminaire.
Ce séminaire a vu le jour ici à Lisieux, à l’ombre du Carmel, en 1942.
Le cardinal Suhard, qui était évêque de Paris et avait été évêque de Bayeux-Lisieux, avait voulu qu’il soit sous le patronage de Ste Thérèse : il avait beaucoup médité ses écrits et la dimension missionnaire de son existence. Les séminaristes ont joué un rô important dans la ville, en particulier au moment du bombardement de Lisieux en juin 1944. Mais c’est peu à peu, et surtout après l’épreuve de l’arrêt des prêtres ouvriers en 1954 et après la publication des Manuscrits autobiographiques, que les prêtres de la Mission de France ont vraiment découvert l’expérience mystique de Thérèse et ont puisé à son charisme missionnaire.

Les rencontres de vacances sont des remises en questions

Je voudrais commencer par un événement qui m’a beaucoup touché cet été. J’ai retrouvé près de Poitiers de vieux amis que je connais pour la plupart depuis 30 ans, à l’époque où nous étions militants étudiants. Plusieurs avaient eu l’idée d’organiser entre nous une sorte d’université d’été pour « refaire le monde ». Le thème était « que reste-t-il de nos amours ? » (sous entendu : des utopies pour lesquelles nous nous sommes battus). La plupart avaient été militants communistes et sont aujourd’hui dans un large éventail d’engagements professionnels et militants. J’étais, je crois, presque le seul à m’affirmer chrétien.

Ils m’ont demandé de commencer la rencontre en disant mes convictions sur l’Eglise, la laïcité et la question sociale. Dans la discussion, est revenue la question de Dieu, d’une forme de transcendance nécessaire dans la vie sociale, d’une utopie et d’une espérance nécessaires pour mobiliser les hommes pour un autre monde. Michel, un de mes amis a dit : Quand je revois ces 30 années, je me dis que, personnellement, j’ai vécu une grande chance : issu d’un milieu défavorisé et complètement élevé dans la religion, j’ai pu vivre un parcours de vie et lutter pour un projet de transformation sociale qui m’a permis de ne pas avoir recours à la notion de Dieu et de transcendance.

Le débat s’est poursuivi dans des discussions individuelles sur l’Eglise et la foi. Avec plusieurs, j’ai pu raconter ma relation à Dieu et dire ce que signifiait pour moi la résurrection. Avec certains, j’ai senti une profonde connivence, au-delà des mots balbutiés, sur l’ouverture à une altérité, sur le fait que nos vies ne se construisent pas à la force des poignets, sur la nécessité, à un moment donné, de lâcher prise, de faire confiance, confiance à la vie, confiance à quelqu’un...

Avec d’autres, j’ai mesuré combien le mot Dieu restait intraduisible dans le champ de leur expérience. Avec Michel, j’ai constaté que son refus de Dieu était resté identique, malgré les difficultés qu’il a vécues, en particulier quand sa femme l’a quitté. Oui, il y a véritablement des hommes qui n’ont pas la foi...

Ma prière, ce soir là, m’a transporté 30 ans en arrière, quand j’étais à l’université de Nancy. Au bout de quelques mois, je m’étais rendu compte que beaucoup d’étudiants avec qui je nouais amitié étaient incroyants. Ils savaient que je voulais être prêtre et ne se privaient pas de m’attaquer dans mes convictions.

Avec Michel et avec bien d’autres, nous avons passé des soirées de discussions acharnées sur Dieu et l’Eglise. Ces amis me démontraient que la religion était perverse et dépassée, que Dieu n’existait pas et que la consolation d’une vie après la mort était une illusion. Ils me disaient : Tu rêves, tu te fais ton cinéma avec ce Dieu que tu te fabriques pour ensuite mieux croire en lui. Je rentrais à la cité universitaire terrassé, mais non anéanti selon le mot de Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens, lettre qui m’a beaucoup aidé à l’époque.

Et je me jetais dans la prière en redisant au Christ ma confiance malgré tout. Je me demandais, certains soirs, s’il y avait bien quelqu’un à l’autre bout pour entendre ma prière. Mais alors, c’était encore une phrase de Paul qui me donnait la paix : Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ.

Dans cette aventure où ma foi était continuellement remise en question, je m’étais aperçu qu’au lieu de disparaître, cette foi s’approfondissait, grandissait, même si je n’avais plus bien les mots pour l’exprimer. Ma foi avait appris à traverser l’incroyance de mes compagnons.

Ma mère s’appelait Thérèse

C’est à cette époque que j’ai trouvé ma vocation : devenir prêtre pour les incroyants. Je suis entré au séminaire de la Mission de France. J’ai été très étonné que les deux premiers prêtres que j’y ai rencontrés m’ont parlé tous deux de Thérèse de Lisieux. Comment se faisait-il que ces prêtres ouvriers, qui m’impressionnaient par leur expérience de prêtres en usine et sur les bateaux, étaient tombés amoureux de la petite Thérèse ?

Ma mère s’appelant Thérèse, nous parlions souvent de Thérèse de Lisieux à la maison. Adolescent, je vibrais à sa petite voie, à son désir d’être au coeur de l’Eglise l’Amour. A l’époque, je voulais partir comme missionnaire dans le Tiers Monde, comme mon oncle missionnaire au Nord Cameroun. Et je me sentais proche de Thérèse, patronne des missions, qui priait pour les missionnaires.

C’est donc avec un grand intérêt que j’ai abordé la première récollection proposée par le séminaire de la Mission de France : c’était sur Thérèse de Lisieux et elle était animée par Jean François Six. Celui-ci nous avait demandé de lire les manuscrits autobiographiques. Quand je suis arrivé au manuscrit C et aux pages où Thérèse révèle à la prieure, Mère Marie de Gonzague, son épreuve de la foi à partir de Pâques 1896, j’ai eu tout à coup le sentiment d’une illumination : Thérèse, qui avait vécu au siècle précédent, enfermée dans son carmel, me donnait des mots nouveaux pour exprimer l’expérience spirituelle que j’avais vécue à l’université et qui m’avait conduit à la Mission de France :
- Cette découverte « qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi ».
- Ce désir qu’ils puissent un jour découvrir l’infinie tendresse de Dieu pour eux.
- Mais aussi cette prise au sérieux de la démarche des incroyants, des questions que l’amitié avec eux nous pose : et si nous allions, à travers la mort, vers la « nuit du néant » ?
- Et puis cette attitude de Thérèse de refuser le choc frontal avec la négation de Dieu à l’intérieur de soi : j’avais senti combien l’orgueil peut se cacher dans cette situation où on se sent devenir soi même le lieu d’un combat mystique entre la foi et la non-foi. Sa désertion du lieu du combat pour se « eter dans les bras de Jésus » m’a rappelé mes prières du soir dont je viens de vous parler.
- Et enfin ce choix de Thérèse de « manger à la table des pécheurs », de ceux qui refusent la perpective d’un Ciel après la mort et de « rester avec eux » jusqu’au bout.

Ainsi, avec ce grand texte du Manuscrit C, tout s’est trouvé pour moi sur la même longueur d’onde : le chemin de Thérèse, ce que j’avais vécu pendant quatre ans à l’université, et la vocation de la Mission de France, que je commençais à découvrir et que Jean François Six nous a aidés à approfondir.

Thérèse n’a jamais connu les incroyants

Mais entre ces trois expériences, il y avait quand même une différence : ces incroyants qui étaient devenus mes amis, ces incroyants avec qui les prêtres de la Mission de France vivaient chaque jour, Thérèse ne les a jamais connus en chair et en os, elle n’a jamais eu de dialogues réels avec eux. Les incroyants existent, elle ne les a pourtant jamais rencontrés, pourrait-on dire !

Depuis longtemps, je cherche à percer ce paradoxe. Il s’est doublé pour moi d’une autre question : comment se fait-il que Thérèse, à part dans cette relecture que constitue ces pages du Manuscrit C, parle très peu explicitement de cette solidarité mystique avec ces âmes qui n’ont pas la foi, alors qu’elle évoque souvent, bien qu’à mots couverts, son épreuve de la foi ?

Le mois dernier, j’ai été amené à animer une session du séminaire de la Communauté Mission de France sur Thérèse de Lisieux. Nous étions au carmel de Mazille, en Bourgogne. Nous avions invité des carmélites à nous parler de leur expérience spirituelle à l’école de Thérèse de Lisieux. J’en ai profité pour leur poser ma question : Comment Thérèse a-t-elle pu faire cette découverte mystique de l’athéisme alors qu’elle n’était pas en relation directe avec les athées ? L’une des carmélites m’a répondu sans hésiter : Elle n’avait pas besoin de les rencontrer : elle se découvre tout à coup comme eux. Elle vit la question de la mort qui peut conduire au néant et elle comprend que les athées « ne parlent pas contre leur pensée ». Et immédiatement Thérèse se sent solidaire d’eux. Une autre carmélite précise : Dans la communauté monastique, il n’y a pas d’échappatoire possible comme il y en a dans la vie ordinaire : on ne peut pas esquiver les questions quand elles viennent se poser, celle de la mort comme les autres. Avant d’entrer ici, j’étais une militante de la paix et des droits de l’homme. Je menais beaucoup d’actions. Depuis que je suis au carmel, je sens bien que vivre ensemble et dans la paix, c’est un défi permanent, fragile, mais néanmoins possible. Je comprends qu’on peut arriver à s’entretuer comme au Rwanda, car je fais l’expérience dans la vie communautaire qu’il y a des pensées qui tuent. Je ne me sens plus du bon côté de la barrière.

Ce dialogue m’a paru éclairer l’expérience qu’a vécue Thérèse à Pâques 1896. Si l’on reprend sa relecture du 9 juin 1897 dans le Manuscrit C, on peut faire l’hypothèse suivante : par les hémorragies de la nuit du jeudi au vendredi saint 1896, Thérèse vient de ressentir dans son corps que la mort n’est plus une perspective envisagée mais une réalité proche ; un peu comme un malade à qui le médecin révèle tout à coup qu’il est condamné et que c’est une question de jours. Après un moment de joie (la pensée du Ciel faisait tout mon bonheur), Thérèse est confrontée, comme tout un chacun un jour ou l’autre, à l’inéluctable. Elle est au pied du mur. Finalement, y a-t-il quelque chose après la mort ? La pensée du ciel, si douce pour moi, n’est plus qu’un sujet de combat et de tourment, écrit-elle.

Ce qu’on peut noter d’abord, c’est que Thérèse vit cette situation comme une épreuve, et une épreuve qui vient de Jésus : Il permit que mon âme fût envahie des plus épaisses ténèbres. Elle s’attendait à une épreuve, mais pas à celle là. Elle écrira un peu plus loin (C 31 r°) : Toujours (le Seigneur) m’a donné ce que j’ai désiré ou plutôt Il m’a fait désirer ce qu’il voulait me donner, ainsi peu de temps avant que mon épreuve contre la foi commence, je me disais : Vraiment je n’ai pas de grandes épreuves extérieures et pour en avoir d’intérieures il faudrait que le bon Dieu change ma voie, je ne crois pas qu’Il le fasse, pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos... quel moyen donc Jésus trouvera-t-il pour m’éprouver ? La réponse ne se fit pas attendre et me montra que Celui que j’aime n’est pas à court de moyens ; sans changer ma voie, Il m’envoya l’épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies. On retrouve bien là l’humour de Thérèse.

On peut remarquer qu’elle attribue clairement cette épreuve au bon Dieu, et non pas au démon. La preuve en est qu’elle parlera quelques pages plus loin du démon, mais pas pour parler de son épreuve contre la foi. C’est important à noter, si on se rappelle que, dans la mentalité religieuse de l’époque, le doute sur Dieu ou l’au delà ne pouvait être qu’une tentation démoniaque.

Elle vit donc sa nouvelle situation comme une épreuve. Mais ce qui est vraiment étonnant c’est la façon dont elle situe cette épreuve dans sa relecture de juin 1897. D’emblée, elle la relit comme une révélation : Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir..., et cette révélation concerne les athées de son temps : ...qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi. Au lieu de se lamenter sur son sort, elle ouvre son expérience sur celle des « impies », qu’elle comprend de l’intérieur. Thérèse découvre ce que c’est que de ne plus avoir l’espérance du ciel après la mort, elle en « sent l’amertume ».

Cette expérience est d’autant plus forte que des hommes la vivent sciemment, volontairement. Et cela rend crédible pour elle la perspective d’un possible néant après la mort. C’est ce qu’elle exprime à travers cette voix intérieure qui est la sienne et qu’elle entend avec, comme en surimpression, celle des athées : Il me semble que les ténèbres empruntant la voix des pécheurs me disent en se moquant de moi : - Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t’environnent, avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant.

Mais ce que Thérèse vit et exprime à travers cette épreuve, c’est une nouvelle fraternité. Ces athées, ces impies, ces hommes qui refusent Dieu, qui refusent la grâce, elle en fait des frères, ce qui est proprement scandaleux pour le milieu chrétien de son époque. Elle l’exprime dans un de ces glissements de style dont elle est coutumière, quand son récit se transforme en prière : Mais Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin. Thérèse n’écrit pas : « en son nom et au nom de ses frères », dans une addition, elle écrit : En son nom, au nom de ses frères. Il y a ici une équivalence entre les deux. Un peu plus loin, elle dit : « Nous sommes de pauvres pécheurs. » Elle se compte dans le lot. Elle ressent pour eux plus qu’une solidarité : une réelle fraternité.

Le doute est une « grâce venant du Christ »

Nous sommes ici au coeur de l’expérience spirituelle qu’ont fait beaucoup de membres de la Communauté Mission de France. Thérèse a vécu la découverte « qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi » comme une grâce venant du Christ. A sa suite, beaucoup d’entre nous ont reçu cette même découverte comme une grâce. Nous avons constaté que, bien avant nous, Thérèse avait reçu la grâce d’entrer dans la compréhension profonde de l’incroyance, de ce monde des « impies », si étranger pour elle, ce monde de ceux qui refusent au plus profond d’eux mêmes qu’il y ait une autre réalité que la condition humaine dans sa finitude, de ceux qui disent de façon décidée : « Il n’y a rien après la mort », ce monde de ceux aussi qui, en toute droiture, s’interrogent sur Dieu mais ne peuvent pas le pressentir comme celui en qui ils pourraient vraiment mettre leur confiance.

Mais quand on prend ainsi au sérieux l’expérience spirituelle de ces hommes, on ne peut pas rester indifférent. Et notre foi est remise en question. Ceux qui, en toute conscience, écartent Dieu-Amour de leur vie entrent en quelque sorte dans notre propre vie et nous disent de l’intérieur de nous-mêmes : « Tu rêves la lumière... » Et c’est alors que nous vivons la foi sous le registre de l’obscurité, nous devenons vulnérables à ce refus d’une lumière qui jaillirait après la nuit de cette vie.

En acceptant de rester à la table des pécheurs, comme elle dit, Thérèse s’est rendue intérieure à leur expérience spirituelle. C’est à ce charisme que la Mission de France a puisé. Je voudrais vous citer un seul exemple récent : cet été, nous avions une session de retrouvailles à Pontigny ; nous avons découvert que plusieurs d’entre nous, sans se concerter et par des biais divers, étaient interpellés par le monde des nomades, qui sont parmi les plus exclus dans notre société européenne. Dans la discussion, l’un de nous a dit : Ce qui me préoccupe, ma question, c’est : comment je vais dépendre d’eux ? Et c’est vrai que ce n’est pas évident. Avec les nomades, nous sommes quand même du bon côté des barrières sociales, nous nous méfions toujours un peu d’eux, nous nous disons spontanément : attention, il ne faut pas être naïfs... Et pourtant, si nous voulons être témoins de Jésus qui a mangé à la table des publicains et des pécheurs, il nous faut quelque part « dépendre d’eux », manger à leur table et y rester.

Thérèse ne veut pas se lever de cette table avant le jour que Dieu a marqué, dit-elle. Cette attitude a rejoint profondément les prêtres de la Mission de France dans leur engagement missionnaire : être avec ceux à qui nous sommes envoyés, nous laisser inviter par eux, leur être fidèles dans un long compagnonnage, pour devenir ensemble frères du chemin, dans nos obscurités respectives et à l’écoute de l’Esprit Saint qui nous parle aussi à travers eux, cet Esprit dont on ressent le souffle comme une brise légère dans le dialogue de vie et de foi avec ceux qui sontdevenus nos frères.

La Foi se transmet par la charité

Dans le moment même où elle accepte de rester dans l’obscurité, assise à la table des pécheurs, Thérèse exprime son désir, dans sa prière au Christ : Que ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la foi le voient luire enfin. Pendant longtemps, j’ai eu sur ce point un différend avec Thérèse, comme avec Madeleine Delbrêl, dont je reparlerai. Par refus du prosélytisme, je résistais à l’idée de vouloir convertir les athées que je rencontrais. Je les confiais à Dieu dans ma prière, mais je me refusais à projeter sur eux mon désir qu’ils découvrent la lumière de la foi telle que je la voyais.

Et puis, en lisant la suite du Manuscrit C, j’ai découvert que Thérèse donne un sens nouveau au « lumineux flambeau de la foi ». En évoquant la phrase de Jésus sur le flambeau qui ne doit pas rester sous le boisseau, elle écrit ceci : Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont les plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne. (C 12 r°) Ainsi, le flambeau de la foi, pour Thérèse, n’est pas d’abord la proclamation, mais la charité, l’amour vécu sur le registre des actes les plus humbles de la vie quotidienne. Elle en donnera de multiples exemples dans son manuscrit. Il me semble d’ailleurs que tel est le sens de sa phrase : Jésus sait bien que tout en n’ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d’en faire les oeuvres. Je crois avoir fait plus d’actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. Ses actes de foi sont des actes d’amour gratuit, vécus au quotidien, qui disent en acte ce qu’elle « veut croire ». Thérèse veut signifier ardemment que Jésus désire, à travers les siens, aimer d’une inexprimable tendresse tous les êtres humains quels qu’ils soient, ses soeurs religieuses dans son carmel ou les impies de la société anticléricale de son temps. Le flambeau de la charité doit éclairer tous ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne, précise-t-elle : on sent là l’amour universel auquel aspire Thérèse, et en même temps cet amour n’est pas évaporé, idéaliste, il se traduit par l’amour de chaque personne en chair et en os avec qui elle vit.

Thérèse m’a fait donc découvrir que la tâche du missionnaire est d’aimer. Aimer les gens à qui nous sommes envoyés, aimer chacun sans choisir ceux qui mériteraient notre amitié, vivre humblement la bonté du coeur du Christ... En disant cela, j’ai le sentiment de glisser vers les textes spirituels de Madeleine Delbrêl, dont la spiritualité s’est mélangée, dans ma vie de prêtre à Ivry sur Seine, avec celle de Thérèse : Madeleine, cette femme toute proche de chez nous, cette femme de notre paroisse d’Ivry, cette femme qui a vécu la « nuit du néant » dans son poème écrit à l’âge de 17 ans : Dieu est mort, vive la mort, cette femme qui a été éblouie par le Christ et qui l’a aimée passionnément, cette femme qui, comme Thérèse, lisait et relisait l’Evangile comme le livre du Christ vivant aujourd’hui, comme le livre de la présence réelle de Jésus, cette femme qui a aimé comme Jésus a aimé, comme Thérèse a aimé...

Toutes les deux ensemble m’ont obligé, et avec moi bien d’autres membres de la Communauté Mission de France, à ne pas baisser la garde, à ne pas nous contenter d’une amitié et d’une solidarité avec ceux à qui le Christ et l’Eglise nous envoient, à ne pas nous contenter de « l’être avec », de la « communauté de destin », comme nous disons. Elles nous poussent à être comme elles au coeur de l’Eglise, dans ce coeur brûlant d’Amour. Car si cet amour du coeur de l’Eglise venait à s’éteindre, les missionnaires que nous sommes n’annonceraient plus l’Evangile.

J’aime les lointains

Cet aiguillon missionnaire, nous sommes plusieurs à l’avoir ressenti en regardant le film d’Alain Cavalier « Thérèse ». Dans une séquence du film, on voit la main de Thérèse écrivant deux phrases qui se trouvent à deux endroits différents du Manuscrit A, au début et à la fin. La première est : J’aime les lointains. Il s’agit pour Thérèse d’exprimer comment, quand elle était enfant, son coeur se dilatait en voyant de grands espaces, de lointains paysages. Mais pour nous, membres de la Mission de France, cette phrase prenait le sens de notre désir missionnaire d’aller à la rencontre des lointains, de ceux dont l’Eglise est le plus loin. Et voici que, dans le film, la main de Thérèse écrivait cette autre phrase : Mais le pur amour est-il dans mon coeur ? Oui, dans notre aventure missionnaire, quelle est la qualité de notre amour ?

Je voudrais, à ce point où je suis arrivé, laisser la parole à un ami prêtre de la Mission de France, Jacques Leclerc, qui est en Chine et qui a écrit il y a 5 ans un livre : « J’aime les lointains, itinéraire spirituel d’un prêtre en Chine ». En juin 1896, Marie de Gonzague, la prieure, avait proposé à Thérèse de correspondre avec un jeune prêtre missionnaire, Adolphe Roulland. Cent ans après ce dernier, Jacques Leclerc partait pour la Chine, et justement dans cette province du Se Chuan, en emportant les lettres de Thérèse au Père Roulland. Dans son livre, Jacques Leclerc s’attarde sur la deuxième lettre de Thérèse, du 30 juillet 1896, à la veille de l’embarquement de son « frère » prêtre pour la Chine. On ne peut pas ne pas remarquer, écrit-il, que Thérèse met la barre haute en proposant d’emblée à Adolphe une méditation d’Isaïe. Thérèse, dans sa lettre, écrivait : Ce soir, pendant mon oraison, j’ai médité des passages d’Isaïe qui m’ont paru si bien appropriés à vous que je ne puis m’empêcher de vous les copier : « Prenez un lieu plus spacieux pour dresser vos tentes... Levez les yeux et regardez autour de vous ; tous ceux que vous voyez assemblés viennent vers vous... Alors vous verrez cette multiplication extraordinaire, votre coeur étonné se dilatera lorsque la multitude des rivages de la mer et tout ce qu’il y a de grand parmi les nations sera venu vers vous. » N’est ce pas le centuple promis ? Et ne pouvez-vous pas vous écrier à votre tour : « L’esprit du Seigneur s’est reposé sur moi, il m’a rempli de son onction. Il m’a envoyé pour annoncer sa parole, pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, pour rendre la liberté à ceux qui sont dans les chaînes et consoler ceux qui pleurent... » Mon peuple sera un peuple de justes, ils seront les rejetons que j’ai plantés... J’irai parmi les îles les plus reculées, vers ceux qui n’ont jamais entendu parler du Seigneur. J’annoncerai sa gloire aux nations et je les offrirai comme un présent à mon Dieu.

Jacques Leclerc commente : Voilà de nouveau devant les yeux de Thérèse la multitude des « âmes qui n’ont pas la foi »... Un certain regard est requis pour discerner le Royaume qui vient. Seul ce regard rend le croyant apte à reconnaître des frères, fils du même peuple d’humanité, dans les visages des lointains. Il faut toujours regarder alentour, cesser de se regarder. La beauté de l’Eglise ne vient pas d’elle-même, elle la reçoit des nations, des peuples des mers lointaines, au grand large de ses murs... Saisi par l’Esprit, le missionnaire est chargé d’une mission de compassion, de libération, d’amour du frère blessé. Ce que le missionnaire transmet, c’est l’amour. Ainsi Thérèse place au plus haut le projet missionnaire en l’identifiant à la mission du Christ et en donnant comme contenu à cette mission d’aimer de l’amour même de Dieu.

La prophétie d’Isaïe reprend la figure du juste. A la lumière de ce que Thérèse nous donne à comprendre de nos frères humains qui n’ont pas la foi, cette figure du juste se développe de façon particulière. Le juste n’est pas d’abord, ou pas seulement, le fidèle d’une Eglise. Le juste est une figure universelle. Le juste est l’homme d’une âme qui est source d’amour. Il n’était pas facile pour un jeune français, à l’époque d’Adolphe, d’avoir le regard libre de tout à priori colonialiste, donc de pessimisme ou au pire de mépris, pour l’autre, colonisé ou « missionné », en l’occurrence le Chinois. Un siècle plus tard, notamment après les grands textes de Vatican II, il est possible de reconnaître en tout homme un être appelé à la figuredu juste. La liturgie de l’Eglise, son action de grâce seraient aux dimensions de la géographie du coeur de Dieu si leur litanie s’enrichissait des noms de tous les justes de l’histoire de l’humanité, ceux qui ont accompli leur vocation d’hommes et de femmes en mettant leur vie au service de leurs frères humains et de la vérité ! Le missionnaire ne serait-il pas alors celui que l’Eglise envoie au loin pour qu’en retour il en élargisse le coeur et la louange en lui murmurant les noms de tous les justes, les biens aimés de Dieu que l’Eglise ne connaît pas et qu’il a entendus au loin du chemin chrétien ? Au long de ce chemin d’amour sur lequel les hommes se reconnaissent dans leur vocation commune à être des justes, la parole de l’homme de Dieu devient prononçable et audible. Ce qu’il dira de la gloire de Dieu à son frère qui ne le connaît pas sera authentique et reçu comme tel. Ce sera reçu comme une parole offerte à un frère, digne de leur commune humanité, précisément dans la dignité même qui autorise le croyant à porter devant Dieu l’offrande du monde.

Prêtre c’est faire aimer l’amour

Dans sa méditation sur la correspondance entre Thérèse et Adolphe Roulland, Jacques Leclerc insiste aussi sur l’eucharistie : L’évocation de l’eucharistie jalonne toute la correspondance. Ce n’est pas le reflet d’une spiritualité d’époque. C’est la mise au centre, au foyer, au creuset de l’aventure de l’humanité, de l’acte de mémoire de l’amour. L’eucharistie n’est pas le moment étrange d’une doctrine ésotérique. C’est l’acte de mémoire de l’aventure d’un Dieu qui aime tellement le monde où nous vivons qu’il fait de chaque jour le temps de sa venue... Thérèse voulait « faire aimer Jésus », particulièrement aux prêtres. Faire aimer Jésus, c’est toujours selon Thérèse faire aimer la bonté, c’est faire aimer l’amour. Comment un prêtre pourrait-il être missionnaire s’il n’aimait lui-même l’amour, s’il n’en avait pas une grande faim ? Comment un prêtre en Chine vivrait-il s’il n’allait pas chaque matin chercher cet amour auprès de l’Ami à la table de l’eucharistie, comme il va le chercher chaque jour aussi en s’asseyant au travail, dans les petits restaurants qui font office de cantine, et partout ailleurs où la vie l’emmène, à la table des incroyants !

Voilà donc comment l’un d’entre nous, membre de la Communauté Mission de France, puise à la source du charisme missionnaire de Thérèse. Je pourrais en citer bien d’autres. Mais je voudrais, en conclusion, revenir sur Pâques 1896. Thérèse a vécu là l’épreuve, l’épreuve de l’imminence de la mort et de la nuit du néant, l’épreuve d’un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé. Dans cette épreuve, nous pouvons tous nous y retrouver. Peut-être la connaîtrons-nous un jour ? En tout cas, nous connaissons certainement des personnes, croyantes ou non, qui l’ont ressentie à l’approche de la mort. Nous savons comment Thérèse a traversé cette épreuve qui ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s’éteindre qu’à l’heure marquée par le Bon Dieu et... cette heure n’est pas encore venue, écrit-elle deux mois et demi avant sa mort. Cette épreuve, elle ne s’en lamente pas. Elle ne cherche pas à en sortir. Elle veut, comme elle le dit dans le manuscrit B, rester là à fixer l’invisible lumière qui se dérobe à sa foi. Elle veut « rester à la table des pécheurs ». Bien sûr elle souffre, mais fondamentalement elle considère cette épreuve comme une nouvelle étape que Jésus l’invite à vivre pour la structuration de sa foi. Souvent quand Thérèse écrit : Jésus m’a fait sentir ou le Bon Dieu m’a fait comprendre, il s’agit pour elle d’une étape dans sa vie spirituelle. Cette épreuve l’a conduite à l’extrême de l’amour : Je n’ai plus de grands désirs si ce n’est d’aimer jusqu’à mourir d’amour (C7v°) Cette épreuve lui a permis d’écrire les pages inouïes du manuscrit de septembre 1896 (manuscrit B), elle l’a conduite à vouloir revenir sur la terre pour faire aimer Jésus, elle lui a fait oser demander à ses frères prêtres de dire chaque jour après sa mort cette prière étonnante : Père miséricordieux, au nom de notre doux Jésus, de la Vierge Marie et des Saints, je vous demande d’embraser ma soeur de votre Esprit d’amour et de lui accorder la grâce de vous faire beaucoup aimer.

Thérèse, la soeur des athées

Mais ce qui reste stupéfiant pour moi, c’est que d’emblée elle ait vécu cette épreuve comme une révélation de ce que ressentent au fond de leur âme ces athées dont elle était si loin, au point qu’elle les appelle sanshésiter ses frères.

On pourrait se dire que, logiquement, cette révélation aurait pu être une conséquence de son épreuve : parce que je ne sens plus rien et que je suis dans les ténèbres, je comprends ceux qui disent que la mort conduit au néant. Or dans sa relecture de juin 1897, Thérèse place cette révélation en exergue de son épreuve : Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi. Et seulement ensuite : Il permit que mon âme fût envahie des plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment.

Ce que des missionnaires ont découvert après de longs mois ou de longues années de compagnonnage, ce que des moines et des moniales peuvent peu à peu sentir dans les murs de leur monastère en découvrant leur propre part d’incroyance, comme nous tous dans notre vie apostolique, Thérèse de Lisieux l’a senti d’emblée : Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi.

Nous pouvons vraiment et légitimement y voir, comme Thérèse d’ailleurs, une révélation venant du Christ. Une révélation qui ne pouvait être comprise ni par ses soeurs, ni par la plupart des gens dans l’Eglise de l’époque : on ne pouvait concevoir (et Thérèse était dans le lot avant Pâques 1896) qu’il y ait des êtres véritablement non religieux, hors de toute croyance, qui construisent la vérité de leur vie en dehors d’une référence à une transcendance et en tout cas à Dieu. Cette solidarité mystique avec ceux qu’on appelait les impies et que Thérèse appelle maintenant ses frères était certainement inaudible, voire blasphématoire. C’est peut être ce que pressentait Thérèse quand elle écrit, après avoir évoqué cette voix intérieure qui emprunte la voix des pécheurs et qui lui parle de la nuit du néant : Je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... j’ai peur même d’en avoir trop dit... (C7r°)

Telle est, me semble-t-il, une première raison pour laquelle, en dehors du Manuscrit C qu’elle écrit uniquement pour Marie de Gonzague, elle ne parle pas de cette solidarité avec les impies et les incrédules, alors qu’elle évoque souvent l’épreuve, le brouillard, la nuit qu’elle est en train de traverser.

C’est une réponse à la question que je posais au début de mon intervention. Si je la posais, c’est parce que, si la fraternité mystique avec les athées n’est exprimée que dans ce passage du manuscrit C écrit le 9 juin 1897, on pourrait en conclure qu’elle n’était pas si importante que cela pour Thérèse, puisqu’elle n’en dit plus rien après. Or, si la première réponse que je viens de donner est plausible, il en est une autre, qu’une discussion avec Jean François Six m’a fait découvrir.

Cette réponse est contenue dans une phrase que j’ai déjà citée, dans la prière jaillie de son épreuve : Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la foi le voient luire enfin... Pour Thérèse, il n’y a plus maintenant d’un côté les croyants et de l’autre les incroyants, d’un côté les pécheurs, les impies, les âmes à sauver, et de l’autre les âmes justes qui prient pour la conversion des pécheurs, celles qui sont du bon côté. Pour Thérèse, athées, incrédules ou croyants, nous nous découvrons frères, nous sommes tous à la même table, nous sommes tous des âmes à sauver, nous avons tous à être pardonnés. Du sein de l’épreuve, nous avons tous à découvrir le lumineux flambeau de la foi dans l’amour fraternel, à nous laisser attirer dans le brasier divin de l’amour.

C’est pour cela que les mots « impies » ou « incrédules », qu’elle emploie dans la page où elle exprime son expérience de Pâques 1896, n’apparaîtront plus ensuite, mais uniquement les mots « pécheurs » ou « sauver des âmes », dans lesquels elle inclut ceux qui ne connaissent pas le Christ, les Chinois que rencontre Adolphe Roulland, ses soeurs carmélites et...elle même !

Thérèse est bien la patronne des missions

Un siècle après Thérèse, on peut dire la fécondité de la révélation de Pâques 1896. Cette révélation reçue du Christ, vécue par Thérèse, pressentie par des hommes comme le cardinal Suhard quand il a fondé la Mission de France, exprimée par Paul VI quand il disait, dans sa rencontre avec le patriarche Athénagoras, que l’Esprit Saint nous parle aussi à travers l’incroyance de tant de nos contemporains.

Oui, Thérèse est vraiment patronne des missions, en tout cas de la mission telle que l’Esprit l’a insufflée à nos Eglises au 20e siècle avec le Concile Vatican II et avec des figures comme Madeleine Delbrêl.

Au moment où va commencer l’année Madeleine Delbrêl, à l’occasion du centenaire de sa naissance, je voudrais la citer, dans un texte intitulé « Athéisme et évangélisation » qu’elle a écrit à l’occasion de l’ouverture du Concile en 1962. Ce texte, où je retrouve en filigrane Thérèse, de Lisieux, je l’ai médité au retour de ma rencontre avec ces amis de 30 ans dont je parlais au début : "Le mot Dieu est intraduisible en milieu communiste. Il faudra le cerner, l’approcher, le faire présumer, le faire pressentir. Il faudra en témoigner par toute une attitude de vie, par des options, par des actes qui supposent Quelqu’un, invisible mais vivant, intouchable mais agissant (...) La bonté du coeur venue du Christ a, pour le coeur incroyant, le goût inconnu de Dieu. Elle est, pour l’incroyant, insolite, liée à cet insolite absolu que Dieu est pour lui. Elle réveille, interroge les forces assoupies de son coeur, des forces inconnues de lui dont il constate en lui la réalité vivante. Elle sympathise avec ce qui, dans le coeur de l’incroyant, est à la fois le plus solitaire et le plus apte à se tourner intérieurement, secrètement, vers Dieu comme un possible.

Et Madeleine continue en écrivant ce qui peut être pour nous aujourd’hui tout un programme : L’Evangile n’est annoncé vraiment que si l’évangélisation reproduit entre le chrétien et les autres le coeur à coeur du chrétien avec le Christ de l’Evangile. Mais rien au monde ne nous donnera la bonté du Christ sinon le Christ lui-même. Rien au monde ne nous donnera l’accès au coeur de notre prochain sinon le fait d’avoir donné au Christ l’accès au nôtre.

 
Dominique FONTAINE

Prêtre de la Mission de France. Curé d’Ivry-sur-Seine, France

Dominique FONTAINE

Prêtre de la Mission de France. Curé d’Ivry-sur-Seine, France

(re)publié: 26/10/2003