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Économie et justice sociale

Le nouvel appel de l’abbé Pierre (2003)

A Gêne, au sanctuaire Notre-Dame de la Garde

Le 12 décembre 2003

Pour vaincre le malheur, osons ouvrir les yeux et combattre.

Le monde est malheureux. Ceux d’entre nous qui ne sont pas affamés, ni sans travail, ni sans logis, saurons-nous vivre ce que la détresse implacable, des autres, réclame de nous ?

Le monde est malheureux. Probablement plus que jamais.

Il l’est à l’échelle du monde entier car il y a l’aveugle refus de chefs d’États de mettre un frein à la pollution - dont s’enrichissent des chefs d’industrie - tandis qu’elle détraque irrémédiablement notre terre, comme le crient les inondations survenant à tour de rôle dans tous les continents. Et on nous dit que ce n’est qu’un début. Réagissons, il est encore temps !

Réagissons pour vaincre le malheur qui se répand avec les écarts scandaleux entre ce que l’on gagne dans les pays pauvres et dans les pays riches, provoquant l’irrésistible émigration de ceux qui ont pu acquérir une compétence universitaire.

Et encore le malheur ! Avec l’immigration toujours croissante de ceux qui ne veulent pas désespérer. Et ce n’est qu’un début. Peut-on prévoir ce que cela sera bientôt si on est attentif à l’éveil d’un million et demi de chinois et un million d’indiens ? Quant au malheur français, on le voit dans la manière de vivre de ces 200.000 familles ruinées chaque année et privées de tout, par la faillite qui frappe chaque année 200.000 entreprises, abattant un million de personnes. Voudrait-on que l’Etat réduise les budgets de l’éducation, de la santé ou quels autres ? Nous ne saurions nous arracher de nos malheurs par quelques grands travaux comme le firent les dictatures. Réagissons, il est encore temps ! C’est la guerre !

Car qui accepterait de voir annuler ses allocations de survie, alors qu’en France plus de trois millions de personnes sont indignement mal logées ? Nous savons tous que la France, comme l’Allemagne, parmi d’autres nations européennes, passe par un temps de restrictions de ses moyens. Un à un tous les budgets sont rognés.

Refusons à tous ceux qui décident, élus et ministre du logement, le droit de diminuer le budget logement. Deux millions de français sont encore mal logés ou dans des gîtes inhumains surpeuplés. 50.000 sans logis grelottent dans le froid, ou meurent écrasés de chaleur dans les canicules. Cette réalité ne peut que pousser la jeunesse au désespoir ou à la délinquance. Nous qui sommes logés, que serions-nous si, dans notre enfance, nous avions dû grandir dans cette détresse ? Où en serait notre santé ? Qu’aurait été notre scolarité ?

Oui, il faut le crier : Assez d’indifférence ou d’aveuglement ! Agissons tous, où que nous soyons, pour interdire que soit encore, cette année, réduite la construction de logements et sauvons par priorité les logements sociaux à la portée des plus démunis.

Et n’oublions pas l’Eternel. La science est certes merveilleuse. Mais elle n’a pas réponse à tout. Dans son expérience intérieure, la personne humaine peut rencontrer la présence de l’Eternel. Dans son livre, « Le hasard et la nécessité », Jacques Monod nous éclairait sur « le comment » de toute chose. Mais après ? Où plutôt avant ? Je veux dire : sur « l’Etre » de ce tout, le livre est aveugle ! Peut-on vraiment saisir l’Eternel à force de grossir la petitesse des atomes, comme les astronautes enfantins riant de ne l’avoir pas vu dans la démesure de l’espace ?

A vouloir écouter la musique avec les yeux ou respirer les couleurs ou entendre les parfums, on peut sincèrement enseigner que n’existent ni musique, ni couleur, ni parfum. Mais on se trompe ! Le microscope ne saisit pas l’Eternel ! Ni rien ne le saisit... Mais celui qui dit « non » à l’injustice... mais celui qui va, par « vrai amour », à rebours de tout profit pour que soit servi en premier le plus petit... dans la saveur inexprimable qui jaillit en lui, il sait bien que l’Eternel insaisissable le saisit et, minuscule étincelle de liberté, juste assez pour être capable d’aimer, il sait bien que, dans ce commencement d’amour, il est aimé par l’Aimable infini, dont tout en lui était autant signe, en creux, qu’impatientes faim et soif.

N’ayons pas peur. A l’heure de mourir, n’ayons pas peur ! Nous nous verrons en pleine lumière devant notre Père avec les péchés de notre vie. Mais notre Dame, la vierge Marie, aux côtés de Jésus notre Seigneur dira au Père : « Oui, il ou elle a été pêcheur. Mais, Père, regarde comme il ou elle a vécu pour les pauvres avec les pauvres, pour leur redonner leur pain et leur dignité. » Alors Jésus dira : « Père, oui, celui-ci ou celle-là sont de mes amis. » Et notre Père dira : "Merci d’avoir aimé comme vraiment un de mes fils, pour rendre croyable que je suis Amour, malgré tout ce qui, dans la nature et dans l’histoire, semble le nier.

Entre dans la pleine vie, et paix, et joie éternelle."

 
Henri GROUÈS, o.f.m. (« Abbé Pierre »)
Henri GROUÈS, o.f.m. (« Abbé Pierre »)
(re)publié: 12/12/2003