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Économie et justice sociale

Face à la crise - Quelques lieux communs à relativiser... voire même à corriger.

Extraits de quelques prises de paroles ecclésiales

« La complexité des circuits économiques interdit les vues simplistes. » [1]

Il s’agit ici de relever quelques mauvais réflexes et affirmations un peu rapides... pour mieux les éviter !

1. Ne chercher que dans le seul magistère du pape et des évêques la réponse à la question « Que dit l’Église à ce sujet ? »

La « doctrine sociale de l’Église » ne se limite pas à la doctrine sociale de son magistère ! Toute la communauté ecclésiale concourt à constituer cette doctrine sociale.

« C’est aux fidèles laïcs qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles », disait le concile Vatican II [2].

De fait, le comportement des baptisés (choix en matière de consommation, d’épargne, d’engagement politique, etc) « dit » quelque chose de l’Eglise et de son message ; et ce qu’il est convenu d’appeler la crise a, d’ores et déjà, suscité des prises de paroles diverses : document du service national pour les questions familiales et sociales de la Conférence des évêques de France, publié en mai 2008 et intitulé « La face multiple des crises financières » ; mais aussi : Message de Noël des Églises chrétiennes en France ; campagne « Noël autrement » menée par plusieurs mouvements d’Église ; ou encore la tribune intitulée « Un rendez-vous pour l’Espérance », signée par une vingtaine de personnalités chrétiennes [3] et publiée dans plusieurs quotidiens dont La Croix en date des 24-25 décembre 2008.

2. La résolution de cette crise ne serait l’affaire que de spécialistes…

Même si nos choix personnels n’ont qu’une incidence très modeste dans un processus aussi vaste et complexe, il ne faut pas les sous-estimer : nous sommes tous concernés, ne serait-ce que comme consommateurs, épargnants, citoyens ! [4]

« La spéculation financière ne concerne pas seulement de grandes institutions et des individus fortunés. Tout épargnant, quelle que soit la taille de son portefeuille, y participe via les fonds de placement, les sicav, les contrats d’assurance-vie auxquels il souscrit. (…) Chacun doit alors s’interroger sur ses comportements lorsqu’il veut faire fructifier son épargne. La recherche du rendement le plus élevé et le plus rapide conduit à exercer une pression excessive et des contraintes déraisonnables sur l’outil économique en exigeant des entreprises des plans sociaux drastiques, une politique tournée vers la rentabilité à court terme, des restructurations. » [5].

3. Notre baisse du pouvoir d’achat serait seulement la faute de méchants spéculateurs…

Les 2 principales causes de la hausse des prix se résument à une hausse de la demande des matières premières : forte croissance de la demande venant des pays émergents et développement des biocarburants. Il s’agit bien là d’économie réelle et non d’une quelconque spéculation.

La spéculation amplifie le phénomène, mais n’en est pas la cause.

4. Nous serions tous perdants dans cette crise…

Des aspects positifs existent pour certains (les pays producteurs de matières premières sont souvent des pays en voie de développement)… et peut-être même pour tous ! [6]
Cette dépression généralisée peut provoquer un choc salutaire (Message de Noël des Églises chrétiennes en France) et, par exemple, accélérer les changements nécessaires en matière de développement durable !

5. La frontière entre riches et pauvres serait seulement celle entre pays riches et pays pauvres…

« On ne peut ignorer que les frontières de la richesse et de la pauvreté passent à l’intérieur des sociétés elles-mêmes, qu’elles soient développées ou en voie de développement. En effet, de même qu’il existe des inégalités sociales allant jusqu’au niveau de la misère dans des pays riches, parallèlement, dans les pays moins développés on voit assez souvent des manifestations d’égoïsme et des étalages de richesses aussi déconcertants que scandaleux. » [7]

6. Il n’y aurait qu’à changer de système économique, le libéralisme ayant montré son incapacité à éviter cette crise et ne faisant que creuser les écarts entre riches et pauvres…

En économie comme en politique ou en d’autres domaines, les chrétiens ne trouveront dans l’Évangile aucune recette ou directive qu’il n’y aurait qu’à appliquer sans réfléchir. Aucun système politique ou économique ne peut se prévaloir d’être tiré directement et nécessairement de l’Évangile : l’heure n’est plus aux partis ou syndicats chrétiens !

« Il n’est pas possible d’imaginer une conception d’ensemble de la vie sociale qui allie, dans une synthèse équilibrée, toutes les valeurs essentielles. » [8]

Les chrétiens sont donc condamnés à réfléchir, à analyser, à inventer… et à s’engager pour des causes passionnantes mais toujours relatives.

7. Pour lutter contre la concurrence commerciale internationale, il n’y aurait qu’à « acheter français » !

Sans nier les solidarités les plus immédiates parce que les plus proches, il convient parfois de mettre en avant d’autres solidarités exprimant mieux les exigences du bien commun (cf. le commerce équitable).

« Le vrai patriotisme se distingue de sa forme dégradée, le nationalisme, par le respect de la dignité de toutes les personnes humaines (ce qui exclut le racisme sous toutes ses formes), par l’ouverture à l’amitié avec les autres peuples et par une solidarité, la plus efficace possible, avec ceux qui souffrent dans le monde. (…) Les chrétiens ne peuvent donc que refuser tout nationalisme étroit, et cela d’autant qu’ils expérimentent dans l’Eglise une communauté vraiment catholique, répandue à travers le monde, à la fois une et diverse. » [9]

La parabole du riche et de Lazare (Lc 16, 19-31) a pris une dimension mondiale !

8. La sauvegarde de l’emploi serait le seul objectif légitimement poursuivi par les syndicats…

« Les organisations syndicales (…) ont un rôle essentiel à jouer pour la défense des travailleurs, mais leur action doit demeurer ouverte au bien commun et ne pas s’enfermer sur une sorte d’égoïsme de groupe ou de classe. » [10]

9. Le salut s’identifierait à la reprise de la consommation…

Dans leur communiqué commun de Noël 2008, les responsables des Eglises chrétiennes en France ne se font aucune illusion : « il serait cynique ou illusoire d’envisager une sortie de crise durable par une simple ‘relance de la machine’. La ‘solution’ toujours plus de consommation est une fuite en avant. Outre un épuisement accéléré des ressources de la planète, cette recherche effrénée de la croissance génère une augmentation des inégalités entre continents et au sein même de notre pays, facteur de violence. » (…) « Notre société est globalement malade de réduire les relations humaines aux échanges marchands. »

Ce diagnostic était déjà celui du pape Jean-Paul II : « le développement ne peut pas être réduit à un simple processus d’accumulation de biens et de services. » [11]

10. Plaindre ceux qui n’ont pas la chance de vivre comme nous

Notre modèle de société est-il à ce point réussi qu’il faille le souhaiter pour les autres ?

« Pour que le développement devienne progrès pour l’homme, il ne doit pas se limiter aux réalités économiques. » [12]

« La naissance de Jésus-Christ, c’est un appel à la vie nouvelle. Prenons le temps de nous interroger sur notre façon de vivre et de consommer ! » [13]

 

[3Parmi lesquelles Jacques Delors, Xavier Emmanuelli, Sylvie Germain, Jean-Claude Guillebaud, Alain Juppé, Patrick Peugeot, Michel Rocard.

[6cf. le titre de La Croix daté du 27/11/08 : « Et si la crise était une chance ? »

[8Assemblée plénière des évêques de France, 1972, Pour une pratique chrétienne de la politique, I,2

[9Les évêques de France, Catéchisme pour adultes, n°574.

[10Les évêques de France, Catéchisme pour adultes, n°617.

[12Les évêques de France, catéchisme pour adultes, n°625. Cf. également Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, Bayard-Cerf-Fleurus, 2008, n° 563.

[13Campagne « Noël autrement » 

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

(re)publié: 01/09/2011
1ère public.: 01/01/2009