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Le christianisme comme religion de paix et de liberté pour tous

Intervention du P. Philippe LOUVEAU, curé de Villejuif, dans le cadre de la conférence interreligieuse organisée par l’association ASN France, le dimanche 30 septembre 2012, à l’espace des congrès des Esselières de Paris-Sud (Villejuif)

Pour traiter devant vous ce sujet, il me faut pas mal de douce inconscience et de l’amitié pour mes amis musulmans de Villejuif et d’ailleurs.

Je prends en effet quelques risques :

Le premier, c’est de provoquer plein de frustrations dans l’auditoire en ne faisant que survoler un sujet qui mériterait beaucoup plus de temps que celui qui m’est imparti : je suis donc condamné à être concis, à forcer les traits au risque d’être caricatural.

Le deuxième risque, c’est, sur un thème pareil, ne rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà : qu’un chrétien vous dise en effet que sa religion est une religion de paix ne devrait pas être trop pour vous surprendre ! A la limite, il eut été plus intéressant (peut-être pour une autre conférence ?) de faire des exposés croisés avec un musulman nous partageant ce qu’il admire dans le christianisme et un chrétien ce qu’il admire dans l’islam…

Il y a un 3ème risque évident à ma prestation de ce soir, c’est que je parle « comme un livre » et que vous vous disiez en m’écoutant : « C’est bien beau ce qu’il dit de la Bible et de la théologie, mais tout cela n’a pas empêché les croisades et l’inquisition et bien d’autres infidélités à l’Évangile ! ». Je n’ai ni le temps ni la compétence de me faire historien devant vous ce soir, mais comme je ne peux pas ignorer cette inévitable objection, j’ajouterai une petite réflexion de mon cru à la commande qui nous a été faite ce soir.

Trois parties donc à mon intervention : les 2 premières traiteront, de façon un peu cavalière, de ce qui m’a été strictement demandé : « Le christianisme comme religion de paix et de liberté pour tous » ; et puis, dans une 3ème partie, j’essaierai de ne pas rester dans la théorie et m’exprimerai sur les conditions auxquelles le christianisme peut, de fait, se manifester aujourd’hui comme religion de paix et de liberté pour tous.

1. Un Dieu de paix qui invite les hommes à une paix inouïe

1.1. Le Dieu de la Bible comme « le Dieu de paix »

Déjà dans la première alliance, on voit Gédéon bâtir un autel à « YHWH Shalom » (Jg 6,24). Quand on invoque la bénédiction de Dieu, on lui demande de tourner vers nous son regard et de nous donner la paix. La paix est un tel attribut divin que St Paul parlera aussi bien de « la paix de Dieu » que du « Dieu de la paix » (Ph 4,7-9) et qu’il terminera certaines de ses lettres par cette bénédiction : « Que le Dieu de la paix soit avec vous tous ! » (Rm 15,33 ; 2 Co 13,11 ; 1 Th 5,23). Ailleurs encore, il dit que « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix » (1 Co 14,33).

Dans la Bible, la paix apparaît comme le don messianique par excellence : Isaïe rêvait du « Prince-de-la-Paix » (Is 9,5), qui donnera « une paix sans fin » (Is 9,6), qui ouvrira un nouveau paradis, car « c’est lui qui sera la Paix » (Mi 5,4).

Pour les chrétiens, qui reconnaissent en Jésus le messie attendu par Israël, la paix abonde avec Jésus. Dès sa naissance, le chant des anges associe la gloire de Dieu dans le ciel avec la paix pour les hommes sur la terre (Lc 2,14). En bon juif, Jésus passe son temps à formuler des salutations de paix, mais, s’il aime à dire à celui ou celle qu’il rencontre : « Va en paix ! » (Lc 8,48), il accompagne cette parole de gestes de guérison, voire même de pardon. Pour ses disciples, Jésus révèle pleinement le « Dieu d’amour et de paix » (2 Co 13,11). Il est en sa personne la paix promise (Ep 2,14), déjà dans son ministère itinérant dans cette Palestine du premier siècle, mais plus encore après sa Résurrection (He 13,20). « En sa personne, il a tué la haine » écrit St Paul (Ep 2,14-22). Pour les chrétiens, la paix est liée à la présence du Ressuscité qui rejoint ses disciples pour leur dire : « N’ayez pas peur… La paix soit avec vous ! » (Jn 20,19-21) et encore : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14,27).

1.2. Dieu, en Jésus-Christ, invite les hommes à la paix

Dans son discours-programme - les béatitudes -, Jésus déclare « heureux ceux qui font la paix ! » (Mt 5,9). St Jacques le répète : il s’agit de « faire œuvre de paix » (Jc 3,18).

Jésus invite ses disciples à être « en paix les uns avec les autres » (Mc 9,50) et St Paul fera de même (1 Th 5,13), les exhortant même à « vivre en paix avec tous les hommes » (Rm 12,18) « autant qu’il dépend d’eux », à « rechercher ce qui convient à la paix » (Rm 14,19).

S’il faut qualifier l’évangile dont les chrétiens ont à témoigner, c’est « l’évangile de la paix » (Ep 6,15).

1.3. Mais l’audace de cette paix est telle, qu’elle peut faire peur et sembler complètement utopique !

La paix à laquelle invite Jésus n’est pas la simple absence de conflits. Jésus sait très bien que sa manière de parler et d’agir va lui attirer des ennemis ; et il prévient ses disciples : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division » (Lc 12,51). « La paix que je vous laisse, je ne vous la laisse pas à la manière du monde » (Jn 14,27).

Et pour cause ! Jésus dit ce qui semble être une énormité et invite à un comportement qui peut sembler fou, totalement irréaliste et même irresponsable :
« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre. À celui qui te prend ton manteau, laisse prendre aussi ta tunique. Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas à celui qui te vole. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez quand vous êtes sûrs qu’on vous rendra, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Dieu très-haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » (Lc 6,27-36)

On touche ici au cœur de l’Évangile et à ce qui me semble être la contribution la plus originale du christianisme à la cause de la paix entre les hommes et entre les peuples… puisque tel était l’objet de la première partie de mon intervention.

En invitant au pardon et à l’amour des ennemis - et ceci par souci d’imiter Dieu qui ne connaît pas la vengeance - Jésus ouvre en effet une voie nouvelle dans l’histoire des relations entre les hommes : il s’agit de ne pas enfermer l’ennemi dans l’injustice qu’il commet ou le mal qu’il me fait, de croire que son humanité est plus belle que ce qu’il m’en montre dans son actuel comportement injuste. Il s’agit de rompre l’engrenage de la violence en choisissant de ne pas rendre le mal pour le mal.

Et s’il me faut, pour conclure cette 1ère partie, faire un lien explicite avec la devise de la République française, je dirai simplement ceci : En invitant à voir en tout homme un frère, lui aussi créé à l’image de Dieu, un frère pour lequel aussi Jésus a donné sa vie, le christianisme me semble avoir été et être encore un puissant ferment, non seulement de fraternité, mais aussi d’égalité, puisque à chacun est reconnue la même inaliénable dignité.

Reste la liberté, me direz-vous ?

2. Un appel à la liberté

2.1. Le Dieu de la Bible est perçu comme libérateur avant d’être créateur

À l’origine d’Israël, nous dit la Bible, il y a deux événements fondateurs.

Il y a d’abord l’expérience de l’exode, la sortie de l’esclavage égyptien : « Rappelle-toi que tu fus esclave en Égypte… et, pour cette raison, le jour du sabbat, tu laisseras se reposer ton serviteur, ta servante et même l’étranger qui réside chez toi » (Dt 5,8) ; et, pour cette raison encore, tu ne garderas pas éternellement ton frère hébreu esclave. La septième année, tu le renverras libre » (Dt 15).

Le second événement fondateur, c’est le don de la Loi, les Dix Paroles qui interdisent notamment le culte des idoles, ces faux absolus dont les hommes se rendaient eux-mêmes et se rendent encore esclaves. Juifs et chrétiens sont invités à résister à tous les pouvoirs - y compris politiques et religieux - qui exigent pour eux-mêmes l’obéissance absolue qui n’est due qu’à Dieu.

Le Dieu de la Bible se révèle comme libérateur, avant d’être reconnu comme créateur. Et quand il est reconnu comme créateur, sa toute-puissance ne fait pas de l’homme une marionnette, mais le partenaire libre d’une alliance. Dieu, qui a créé l’homme à son image, l’a créé libre comme lui !

2.2. Jésus, homme libre

Sa liberté apparaît stupéfiante par rapport au judaïsme de son temps et à tout ce qui lui était le plus sacré.

Les interdits alimentaires et la distinction entre aliments cachers et aliments impurs ? « Jésus déclarait purs tous les aliments » (Mc 7,19) ; le sabbat ? Mais, ce n’est qu’un moyen : « Le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ! » (Mc 2,27) ; le temple ? Mais « Il n’en restera pas pierre sur pierre ! » (Mt 24,2) et les vrais adorateurs de Dieu ne le chercheront ni sur le mont Garizim ni à Jérusalem, dit Jésus à la samaritaine (Jn 4,23) ; la loi ? « Vous avez appris qu’il a été dit… Moi je vous dis » (Mt 5).

Au fond, Jésus subvertit la religion en son principe même, puisqu’il rend poreuses toutes les distinctions que les religions voudraient établir entre le monde sacré et le monde profane (les aliments purs et ceux qui ne le sont pas, les temps sacrés et les temps ordinaires, les lieux sacrés et les lieux du quotidien, les personnes consacrées et les simples laïcs, etc.).

Même la distinction que nous posons parfois entre croyants pratiquants et croyants non-pratiquants n’a plus de sens avec Jésus, qui prend un malin plaisir à nous dire que les plus proches de lui ne sont pas toujours ceux qu’on croit ! (Mt 25,31-46)

2.3. « Comportez-vous en hommes libres » (1 P 2,16)

Jésus nous révèle un Dieu qui ne force personne à le suivre. Il laisse repartir le notable riche qui ne se décide pas à vendre ses richesses pour le suivre (Lc 18,18-23). Dans l’Apocalypse, il se présente comme celui qui quémande notre hospitalité et n’entre pas chez nous sans y avoir été invité : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3,20).

Tel est bien le message du Nouveau Testament : « Frères, vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5,13) ; « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3,17) ; « Comportez-vous en hommes libres » (1 P 2,16). Au 4ème siècle l’évêque St Augustin résumera cet enseignement avec l’une des formules-choc dont il avait le secret : « Aime et fais ce que tu veux ! »

Une telle liberté peut donner le vertige et, en matière de mœurs, il ne faut pas se tromper de liberté ! « Tout est permis… mais tout n’est pas profitable » (1 Co 6,12 ;10,23) avait déjà été obligé de préciser St Paul. Dans tous les cas, c’est resté, au long des siècles, le grand principe de la morale catholique : en dernier recours, chacun n’est tenu d’obéir… qu’à sa conscience, même s’il a aussi le devoir de l’éclairer. S’il y a conflit entre ce que lui dit sa conscience et le discours tenu par les autorités politiques ou même religieuses, c’est sa conscience qu’il doit suivre (Concile Vatican II, Déclaration « de libertate religiosa » et CEC n° 1782 et 1800).

3. À quelles conditions le christianisme peut-il, de fait, être reconnu comme religion de paix et de liberté pour tous ?

3.1. D’abord mesurer la difficulté du défi !

La première difficulté tient à l’enjeu même de la Bonne Nouvelle de Jésus : non seulement la gloire de Dieu, mais le salut du monde ! L’annonce est tellement grande, sérieuse, vitale, existentielle, que notre engagement dans la foi ne peut pas souffrir de demi-mesure. Dans la foi comme dans l’amour, il y a forcément de la passion - et donc un risque de violence ! Plus le message est grand et beau, plus il est susceptible des pires perversions !

Il y a aussi cette donnée incontournable et paradoxale que ce message de paix est porté par des hommes remplis de violence et bourrés de contradictions : « Ils disent, mais ne font pas ! » dit Jésus en parlant des pharisiens. La même chose arrive souvent à ses disciples !

Outre l’enjeu de la Bonne Nouvelle, son contenu même exprime très nettement une vocation à l’universalité. « Allez, de toutes les nations faites des disciples ! » dit Jésus (Mt 28,19) ; et St Paul a bien entendu cet envoi : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » (1 Co 9,16). D’une certaine manière, les disciples de Jésus seront toujours des prosélytes !

Il y a aussi, dans la théologie catholique, la conviction que l’Église telle qu’elle est - y compris avec ses lourdeurs, faiblesses et péchés - est néanmoins « sacrement du salut » offert dans le Christ, conviction qu’elle donne à voir le Christ. Elle se reconnaît donc une mission et une responsabilité incroyables, mission et responsabilité qui risquent toujours de lui tourner la tête !

3.2. Se rappeler toujours quelques affirmations théologiques fondamentales

Ne pas confondre Dieu et les idoles ! On n’a pas de prise sur lui et on le possède encore moins. Respecter le nom de Dieu, comme nous y invite le Décalogue, c’est déjà ne pas vouloir trop vite parler à sa place et, a fortiori, ne pas invoquer Dieu pour justifier nos violences. Cf. le n° 1 du « décalogue d’Assise »

Maintenir un écart entre le Christ et l’Église ! Si la théologie catholique affirme avec ses saintes Écritures, que Jésus est le « seul médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2,5) et qu’il n’y a « pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés » (Ac 4,12), cela vaut pour Jésus, mais n’est pas applicable tel quel à l’Église !

Ne rien imposer au nom de Dieu qui ne puisse aussi se justifier au nom de l’homme ! Tout homme, créé à l’image de Dieu, est doté d’une boussole intérieure - sa conscience - qui le rend capable de mener sa vie morale de façon correcte. C’est le même Dieu qui parle à notre intelligence et dans la Révélation. Il nous faut respecter l’autonomie de la raison humaine et ne pas prétendre soumettre la science, le droit ou l’art à la théologie. Il s’agit pour nous de « proposer la foi dans la société d’aujourd’hui », mais pas de l’imposer.

3.3. Adopter l’attitude spirituelle qui convient

Servir le prochain et défendre les opprimés comme le Christ nous invite à le faire, c’est-à-dire de façon désintéressée, sans limiter notre engagement aux seuls chrétiens ou à ceux qui seraient susceptibles de le devenir.

Nous ne sommes que les intendants des mystères de Dieu… pas les propriétaires ! Dieu seul convertit. À nous, il est simplement demandé de témoigner. Nous avons une obligation de moyens, pas de résultats !

Il nous faut concevoir l’évangélisation comme un authentique dialogue : l’Esprit-Saint nous précède chez les autres croyants… et même chez les athées ! Nous pouvons aussi recevoir d’eux !

Notre Église ne sera crédible en matière de paix et de liberté que si elle est humble, qu’elle sait se reconnaître pécheresse, souvent infidèle à l’Évangile. Elle doit être bien convaincue d’avoir à témoigner davantage du pardon de Dieu que de sa propre perfection morale.

Ne pas trop vite jouer les martyrs et se considérer comme injustement persécutés ! Il y a certes aujourd’hui des croyants discriminés en raison de leur foi et d’authentiques martyrs véritablement persécutés alors même qu’ils prennent la défense des opprimés. Mais Jésus lui-même précise les choses : ne sont proclamés heureux que les disciples dont on dit faussement du mal à cause de Jésus (Mt 5,11) et St Pierre insiste lui aussi : « Si l’on fait souffrir l’un de vous, que ce ne soit pas comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme dénonciateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu à cause de ce nom de chrétien » (1 P 4,15).

En concluant mon intervention, je me dis que, au fond, peut-être aurais-je pu, ce soir, me contenter de relire devant vous la déclaration intitulée « Dix points pour la paix », que nous - juifs, chrétiens catholiques et protestants, musulmans - avons solennellement signée le 11 novembre dernier, lors d’un rassemblement interreligieux dans une autre salle de Villejuif. Elle exprime bien en effet les conditions pour que le christianisme et, avec lui, chacune de nos traditions religieuses, soit crédible dans sa belle et noble prétention à être facteur de paix et de liberté pour tous.

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(re)publié: 01/01/2013