Menu
Christianisme et citoyenneté

Quelle démocratie pour l’Eglise ?

Dans son De Romano Pontifice, Robert Bellarmin affirmait que l’Eglise ne pouvait pas être une démocratie parce que, dans un tel régime, disait-il, les magistrats sont élus et révoqués par le peuple, ce que ne sont pas les évêques. Or la monarchie, ajoutait-il, est la meilleure forme de gouvernement, donc le Christ n’a pu que la vouloir pour son Eglise. Comment ne pas pressentir, sous le syllogisme qui donne une apparente rigueur au raisonnement, la force d’un préjugé ?

Examinée à la distance que nous donne l’histoire, la prémisse selon laquelle la monarchie est la meilleure forme de gouvernement est pour le moins sujette à discussion. Nombre de nos contemporains seraient pourtant tentés de renouveler le préjugé de Bellarmin, en substituant démocratie à monarchie : la démocratie n’est-elle pas, après tout, le moins mauvais régime, sinon le meilleur ? Le Christ ne peut donc que l’avoir voulue pour son Eglise...

On doit bien constater que l’Eglise catholique a largement adopté, dans son système de gouvernement comme dans son organisation interne, des éléments de monarchie, sinon par une volonté expresse, du moins à la suite d’un préjugé semblable à celui de Bellarmin : la monarchie paraissant tellement « naturelle »et propre à tout bon gouvernement, on ne voyait guère de raisons de ne pas se conformer à un modèle politique « mondain », et l’on en est venu à tenir pour acquis, par exemple, que le pape est un monarque et que l’Eglise elle-même est une immense pyramide commandée par un souverain tout-puissant. On voit mieux aujourd’hui à quel point cette soumission à un modèle emprunté fait violence à une juste ecclésiologie.

C’est aussi pourquoi se fait jour, chez nombre de fidèles, une forte aspiration à plus de démocratie interne. Les justifications ne manquent pas : non seulement, dit-on, le modèle monarchique est un conformisme au monde ou aux préjugés d’une époque, mais force est de constater qu’un style de gouvernement autoritaire inculque aux fidèles une passivité nocive au rayonnement du témoignage chrétien, qu’il contribue à en détourner un grand nombre d’une institution façonnée par des pratiques d’un autre âge et infidèle aux requêtes évangéliques les plus nettes. Ainsi ce système contredit-il des injonctions de Jésus, parfaitement claires et d’autant plus précieuses qu’elles sont rares, sur le sens du pouvoir parmi les disciples ; celui-ci doit être un service fraternel, et non prendre la forme d’une soumission à une autorité qui fait sentir son poids (Evangile selon saint Marc, 10, 42-45 et textes parallèles).

Or, si une demande de démocratie ou de démocratisation paraît légitime à cet égard, il faut aussi admettre que cette demande tient pour acquis qu’on sache parfaitement ce que recouvre le concept de démocratie. En réalité, une rapide enquête de philosophie politique montre qu’un tel concept ne constitue pas une référence simple ou univoque, mais qu’il comprend des éléments ou des niveaux qu’il importe de distinguer. On peut alors faire apparaître qu’il y a sans doute des éléments incompatibles avec la nature de l’Eglise catholique, mais que d’autres sont parfaitement « intégrables », ou le sont déjà, mais comme neutralisés ou mal honorés. Une clarification philosophique permet de mieux cerner le possible, le souhaitable et l’illusoire, et c’est celle qu’on propose dans ces pages.

Complexité du concept de démocratie

On gagnerait déjà en clarté si l’on notait que, de nos jours, le qualificatif « démocratique »désigne soit une forme de société, soit un régime institutionnel, soit encore une « culture ».
Une forme de société

C’est à Alexis de Tocqueville que nous devons cette acception large du concept de démocratie, désignant une forme de société. Voulant convaincre ses lecteurs que la démocratie représente une évolution séculaire inéluctable, Tocqueville entreprend de démontrer, dans son livre De la Démocratie en Amérique (1835-1840), que « ce fait générateur »travaille l’ensemble des rapports sociaux sur le long terme, à travers un processus d’égalité des conditions ; celui-ci présuppose, autant qu’il le provoque, un individualisme qui pousse chacun à « se figurer que sa destinée tout entière est entre ses mains ». Cette « grande révolution », dont il analyse les conséquences aux Etats-Unis, doit être « instruite », c’est-à-dire, dirions-nous, assumée par tous ceux (et notamment l’Eglise) qui ont contribué à son développement et qui peuvent éviter qu’elle ne dégénère en despotisme. Ici, la démocratie désigne un ensemble de rapports sociaux affectant sans doute la sphère politique, mais ne s’y réduisant pas. Il s’agit plutôt d’un système social dont le principe individualiste s’étend progressivement sur l’ensemble des relations humaines.

Un régime politique

De manière plus courante, on entend par démocratie une forme institutionnelle de gouvernement, un régime politique. Mais, ici encore, cette référence implique plusieurs niveaux qu’il importe de distinguer. Par souci de clarté, et pour clarifier la « demande » de démocratie dans l’Eglise, on distinguera six niveaux différents.

Gouvernement du peuple. - Si, par démocratie, on entend « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », on pressent que ce projet implique une méfiance envers toute forme d’autoritarisme, de despotisme ou d’arbitraire. Seul, selon cette formule idéale, le peuple est habilité à se gouverner lui-même. Et, effectivement, l’histoire occidentale montre bien que les régimes dits démocratiques ont trouvé leur mobile fondamental dans une critique de monarchies dont le mode de fonctionnement paraissait lié aux décisions arbitraires d’un seul. Mais on devine qu’un pouvoir, même très traditionnel dans son exercice, peut être contrôlé, sous forme de groupes de sages ou par la pression des traditions, religieuses notamment, sans qu’on connaisse pour autant les systèmes complexes de nos sociétés. En tout cas, le premier élément d’une démocratie tient dans cet a priori de vigilance, voire de défiance, envers tout pouvoir.

Contrôle du pouvoir. - Cette méfiance, qui semble constitutive du désir de démocratie, implique une certaine conception du pouvoir. Sans aller jusqu’à supposer que tout pouvoir soit mauvais, la mentalité démocratique en redoute l’exercice ; il faut donc le contrôler, exiger de lui qu’il rende compte de ses décisions et de ses actes, qu’il les justifie, et que, en toute hypothèse, il en assume la responsabilité devant la société. En exigeant qu’il se rapporte à autre chose qu’à lui-même, on refuse qu’il soit tout-puissant, et on le soumet à une instance de contrôle qui soit le recours en dernier ressort, qui figure même comme le souverain (celui au-dessus de qui il n’y a pas d’appel...). Il faut donc prévoir que le pouvoir puisse être jugé et, éventuellement, sanctionné. Tel est un second élément qui découle du premier, mais, on le devine, qui peut se traduire dans des formes institutionnelles fort diverses.

Régime représentatif. - Une telle méfiance conduit à la mise en place d’institutions qui canalisent le pouvoir : mode d’attribution, de dévolution ou de destitution, suffrages et élections, partage de ce pouvoir, ce qui suppose toutes sortes de modalités pratiques fort diverses, selon les traditions sociales et culturelles, et les attentes du peuple (assemblées du peuple, conseils de sages, Parlements, tribunaux...). La mise en place d’institutions complexes entraîne presque inévitablement que le « peuple »transmette son contrôle à des délégués ou à des représentants. Et l’on sait qu’il y a là tout un contentieux fort difficile à débrouiller : les représentants ne risquent-ils pas de trahir les représentés (question décisive pour Rousseau) ? Ne vont-ils pas constituer une catégorie sociale de professionnels qui échappera peu à peu au peuple et s’imposera à lui comme une sorte de hiérarchie inamovible, se perpétuant elle-même, y compris à travers les systèmes d’élection ? Le contrôle est-il réel, peut-il l’être ? Ce troisième élément est si caractéristique, que d’aucuns proposent même de moins parler de démocratie que de régime ou de gouvernement représentatif, puisque l’élément de représentation est essentiel et constitutif.

Arrêt du pouvoir par le pouvoir. - Comme on n’est jamais sûr que le pouvoir n’échappe pas au contrôle du peuple, on peut avancer d’un pas, et développer un autre élément de démocratie. Tout pouvoir s’avérant tenté de s’accroître toujours davantage, il importe d’opposer le pouvoir au pouvoir, ou, selon la formule de Montesquieu, d’« arrêter le pouvoir par le pouvoir », ce qu’on traduit habituellement par l’idée d’une séparation du ou des pouvoirs. Pour prévenir une accumulation incontrôlée des pouvoirs, on fragmente ce pouvoir en instances qui doivent éviter les débordements, en différant toute décision et en exigeant qu’elle soit soumise au droit de regard d’un autre, l’exécutif sous le regard du législatif et les deux sous la vigilance du judiciaire, selon une distinction infidèle à Montesquieu, mais passée dans le langage. Ici, la démocratie tente d’atteindre le pouvoir au cÅur en cherchant, sinon à le paralyser, du moins à le neutraliser dans ses débordements éventuels...

L’Etat de droit. - Mais - et voici encore un élément supplémentaire (le cinquième) - l’« arrêt »du pouvoir par le pouvoir n’est vraiment possible que si cette distribution s’opère sous la juridiction de la loi ou du droit. Tout pouvoir doit être soumis à la loi et rendre compte de ses actes devant elle ; en ce sens même, le pouvoir judiciaire doit s’exercer en application des lois existantes, et donc sous le contrôle des pouvoirs légitimes ou du droit. Le peuple aussi doit obéir à la loi, sous la condition qu’il puisse reconnaître librement le bien-fondé et la légitimité de la loi. La démocratie appelle donc un Etat de droit, c’est-à-dire un ensemble d’institutions réglées par un droit explicite. En obéissant à la loi, personne n’obéit à une personne singulière, et ainsi ne se trouve sous le risque d’une volonté arbitraire. Dans un régime démocratique, le pouvoir peut susciter l’obéissance parce qu’il est anonyme, impersonnel, identique pour tous dans ses exigences, et parce qu’il peut justifier ses actes en faisant appel au jugement éclairé des citoyens. Mais il ne peut y avoir obéissance que si le citoyen se sait respecté dans sa dignité et dans ses droits : d’où aussi le lien intime entre démocratie et système de justice écartant au maximum l’arbitraire, grâce à des procédures garantissant autant que possible de justes jugements et des recours.

Le pouvoir, « lieu vide »

L’articulation de tous ces éléments donnerait le concept complet de démocratie, et il aboutirait à circonscrire la nature d’une authentique démocratie. On serait donc en présence d’un tel régime (septième élément) lorsque, par l’intermédiaire des diverses institutions évoquées plus haut, l’on admet que le pouvoir n’appartient à personne, en un double sens : d’abord parce qu’on distingue pouvoir, droit ou loi et connaissance, ensuite parce qu’on admet qu’il constitue un « lieu vide ». Personne n’est censé occuper naturellement le lieu du pouvoir, mais il ne l’occupe que par désignation, provisoirement et symboliquement. Du coup, il ne peut prétendre savoir plus que quiconque (plus que le peuple) ce qu’il en est du social, ou de la vérité de l’homme, ou du sens de l’histoire. La démocratie refuse par principe de s’appuyer ou de se légitimer en référence à une idéologie, à une religion ou à une vérité qui serait norme référentielle et régulatrice dans l’exercice du pouvoir ou dans la prise de décision. Elle admet et le pluralisme des opinions existantes dans la société, et un relativisme quant aux fins ultimes sur lesquelles elle estime n’avoir aucun moyen de se prononcer et qu’elle renvoie à la décision personnelle privée. Puisque le pouvoir ne s’appuie pas sur un savoir, il en découle qu’une démocratie est un régime de débat et de discussion. En effet, ne sachant pas quel est le vrai ou quel est le bien, et encore moins (pour parler comme Nietzsche) quel est le vrai qui ne serait que vrai ou le bien qui ne serait que bien, une démocratie doit sans cesse en chercher une approximation dans le débat de tous et, dans la mesure du possible, avec tous. D’où la liberté d’expression, la référence à une opinion publique, un système pluraliste de la presse... On parlera donc, à cet égard, d’une société ou d’un régime de l’indétermination, ouvert à l’événement, en permanente critique de soi, puisque jamais un tel régime ne peut prétendre atteindre la perfection de sa forme institutionnelle, ni réaliser la justice des rapports sociaux, bien qu’il s’efforce sans cesse d’en approcher, mais qu’il doit rester ouvert aux sollicitations nouvelles de l’histoire et aux attentes du peuple.

Une « culture »

Mais, s’il n’est pas de démocratie sans un ensemble de règles ou de procédures qui contrôle le pouvoir et organise la libre discussion en vue de prises de décision raisonnables, comment ne pas voir que le respect de ces règles suppose dans le peuple toute une culture ; ou encore, comment ignorer que la démocratie repose sur un ensemble de valeurs ? Pas de démocratie sans démocrates, c’est-à-dire sans citoyens qui ont intériorisé une culture démocratique. Une transposition ou une imposition de règles démocratiques à des peuples qui ont peu ou qui n’ont pas intériorisé ces valeurs donnerait sans doute les apparences d’un style démocratique à des institutions importées, mais cette apparence cacherait des relations de pouvoir et des comportements pratiques fort peu démocratiques. Or, la démocratie suppose que soit admise l’importance du respect des règles (système électoral, respect des vaincus, reconnaissance des droits des minorités, etc.) ; mais, plus largement, elle ne trouve son assise que dans une acceptation large des Droits de l’Homme, qui suppose elle-même une façon hautement élaborée de se rapporter à soi-même, aux autres ou à l’Etat, dont on attend qu’il garantisse des droits, sans rechuter, pour autant, dans l’Etat paternaliste et despote.

Dans l’Eglise ?

Des vertus démocratiques - Il importe de distinguer dans la démocratie une forme de société, un régime politique et un type de culture, pour entreprendre un essai de discernement en ce qui concerne l’Eglise catholique, et c’est ce jeu de distinctions qui évite d’être soumis à la loi tyrannique du tout ou rien. Ainsi, on peut admettre que, par le message évangélique inculqué à tout baptisé, l’Eglise contribue à intérioriser une culture du respect de l’autre, du sens de la règle et du droit, de l’égalité de tous et de la fraternité, du dépassement de soi au service de la communauté ; elle donne à voir dans le Christ même un mode d’exercice de l’autorité qui passe par le service et le don de soi, non par l’autoritarisme ou le joug imposé. A ce niveau-là, on peut largement reconnaître une parenté ou une affinité forte entre vertus évangéliques et vertus démocratiques. Tel est d’ailleurs le paradoxe, et une source de difficultés pour l’Eglise : par son message, elle développe des vertus qui ont fortement à voir avec les « vertus »démocratiques ; elle pousse donc les fidèles à attendre d’elle une fidélité effective et institutionnelle à ces vertus ; mais ses structures historiquement marquées par une conception monarchique de la hiérarchie sont en porte-à-faux par rapport à leurs attentes. L’Eglise contribue ainsi à inculquer des valeurs démocratiques qu’elle est suspectée, non sans raison, de ne pas respecter en ce qui concerne sa vie interne ; elle met en place les conditions culturelles d’une démocratie qu’elle repousse dans ses structures institutionnelles. Comment mininimi-ser cette contradiction, que même les plus conservateurs, opposés à toute forme de démocratie dans l’Eglise, contribuent à aviver, volens nolens, quand ils proposent le message évangélique ?

Société d’égaux devant Dieu. - On pourrait ajouter que l’Eglise ne contribue pas seulement à développer une culture de type démocratique, mais que, comme forme de société, elle a plus à voir qu’on ne pense avec une démocratie. Tocqueville notait d’ailleurs que, depuis sept cents ans, l’Eglise avait frayé la voie à l’égalité des conditions : « Le clergé, écrit-il dans l’Introduction au premier livre de De la démocratie en Amérique, ouvre ses rangs à tous au pauvre et au riche, au roturier et au seigneur ; l’égalité commence à pénétrer par l’Eglise au sein du gouvernement, et celui qui eût végété comme serf dans un éternel esclavage se place comme prêtre au milieu des nobles, et va souvent s’asseoir au-dessus des rois »... Et, après tout, personne dans l’Eglise n’occupe par droit de naissance ou par privilège un statut quelconque, mais chacun par le baptême, qui en fait un fils ou une fille du Père, jouit d’une égalité radicale. Qu’ensuite l’accès à certaines fonctions se fasse à partir de qualités ou de titres propres n’offusque pas l’idée d’égalité des conditions, tout comme, en démocratie, l’accès à des charges publiques suppose certaines aptitudes ou qualités soumises à reconnaissance par la société.

Mais, si l’Eglise n’est étrangère ni à une culture démocratique, ni à un type de société qu’on peut qualifier de démocratique, ce n’est guère en ce sens que la demande des fidèles s’exprime. Elle porte bien sur le « régime »de pouvoir(s) et de gouvernement, même s’il est nécessaire de ne pas négliger les remarques précédentes. Et, ici, le sixième caractère que nous avons reconnu à un régime démocratique semble régler la question : si une démocratie est un régime de l’indétermination, ouvert à l’événement et relativiste par principe, il semble impossible d’appliquer cette catégorie à l’Eglise. Celle-ci n’est pas fondée sur la libre discussion d’une société indéterminée qui cherche par le débat à ouvrir un avenir sensé, mais tout relatif ; elle se reçoit d’une Parole fondatrice, celle du Christ, et elle est tout entière structurée et légitimée en tant qu’elle répand cette Parole et y est fidèle.

Société de grâce et pouvoirs. - La question est-elle réglée pour autant ? L’objection fait plutôt apparaître une idée-force qu’on ne doit jamais oublier. L’Eglise ne peut se comprendre et ne se comprend pas elle-même comme une société politique, mais comme une société de salut et de grâce. Aucun régime politique comme tel ne correspond à sa nature : ni la démocratie, ni la monarchie ne peuvent, en tant que telles, constituer les références indiscutables et structurantes de sa vie propre. L’Eglise se comprend à partir de sa vocation fondée sur la mission que le Christ lui confie : répandre la Parole de miséricorde et d’amour jusqu’à la fin des temps et à tout être humain. Ses structures doivent signifier son message et rendre compte de son origine. Or, ses sources sont apostoliques et donc collégiales - ce qui la met à distance de toute imitation mondaine d’une monarchie. Ses fondements reposent sur le groupe des Apôtres envoyés par le Christ dans l’Esprit, et si Pierre en est le principe d’unité et préside à la charité, il exerce sa charge au sein de ce groupe, ni au-dessus, ni à côté. Elle doit témoigner de la communion de ses membres dans des communautés ecclésiales de partage et de vie : d’où la synodalité, mais tout autant la subsidiarité, puisque l’Esprit est répandu sans réserve sur la communauté des croyants en tant que telle, et non sur quelques privilégiés, la hiérarchie ayant un pouvoir de confirmation de la foi commune, non d’imposition de vérités qui lui soient propres.

Or, c’est en étant vraiment fidèle à sa nature et en respectant ses éléments constitutifs (collégialité apostolique, synodalité, subsidiarité) que l’Eglise trouve - ou trouverait - un fonctionnement et une organisation de ses pouvoirs internes qui pourraient le mieux répondre aux attentes démocratiques des fidèles. Elle pourrait alors, non point importer un régime en la totalité de son concept, mais honorer réellement des éléments fondamentaux indispensables à sa crédibilité et à sa vitalité. Il serait ici possible de reprendre un à un les éléments développés plus haut ; chacun peut faire cet exercice de discernement pour son compte. Mais, puisque la démocratie se caractérise, au fond, par un désir de contrôle du ou des pouvoirs, c’est autour de ce fil qu’on peut proposer quelques remarques.

L’Eglise, le droit et les pouvoirs. - Nul n’ignore d’abord que l’Eglise est une société de droit. Point capital souvent mal compris, comme si le droit allait contre un juste exercice de la liberté. Or, on sait à quel point le Droit canon a constitué une référence dans l’avènement des Etats de droit, et donc pour des Etats de type démocratique. Certes, il importerait que ce Droit dans l’Eglise fasse réellement droit aux droits fondamentaux des fidèles, que ceux-ci puissent en appeler réellement aux abus de pouvoir, que ceux qui sont mis en cause, théologiens notamment, puissent bénéficier des garanties élémentaires propres à toute société de justice (être entendus, pouvoir défendre leur cause, connaître les raisons des critiques qu’on leur adresse, etc.., toutes requêtes légitimes qui sont loin d’être honorées aujourd’hui). Mais, comme telle, cette référence juridique est déjà une pierre d’attente pour un contrôle plus effectif des abus et pour une protection plus réelle de la liberté des fidèles, donc aussi de leurs droits.

Ainsi encore serait-il important que le peuple de Dieu soit davantage consulté sur la vie de l’Eglise et sur la nomination des responsables, par le biais d’une synodalité régulièrement pratiquée. Ici à nouveau, répondre à des demandes démocratiques s’impose, non point par idéologie, mais parce que des nominations d’évêques sans l’aval des fidèles, voire contre leur volonté expresse (les exemples actuels ne manquent pas !), aboutissent à la paralysie et à la dégradation de l’autorité, locale certes, mais aussi romaine. Cela permettrait également un contrôle des pouvoirs (second élément dégagé plus haut), même si, en matière religieuse, il est particulièrement difficile d’avoir à « rendre compte ». Mais pourquoi les responsables seraient-ils dispensés, dans l’Eglise, de justifier leur pastorale et d’en soumettre les effets au jugement des fidèles, ou d’attendre des propositions constructives desdits fidèles ? Peut-on rappeler qu’il s’agit d’ailleurs si peu d’innovations, que le Droit canon, dans sa dernière version de 1983, citant un antique précepte mis en oeuvre jadis dans la désignation des évêques, prévoit (canon 119, n° 3) que quod autem omnes uti singulos tangit, ab omnibus approbari debet (ce qui concerne tous et chacun en particulier doit être approuvé par tous). Mais qui a souci d’urger l’application d’une telle règle ? Les autorités sont-elles fidèles à leur mission quand elles posent une règle qu’elles n’appliquent pas ? Ici, une exigence démocratique est tout bonnement une exigence de fidélité à la foi catholique.

Des pouvoirs équilibrés. - Par rapport à une évolution historique de longue durée, qui a entraîné une centralisation excessive, paralysante et néfaste, et qui a survalorisé la papauté par rapport à la collégialité épiscopale, on voit bien qu’un immense et difficile chantier est ouvert pour l’Eglise catholique. Ici encore, une plus grande fidélité à sa mission et au message évangélique se trouverait assurée en assumant délibérément d’autres éléments démocratiques. L’idée chère à Montesquieu, selon laquelle le pouvoir doit arrêter le pouvoir, n’est d’ailleurs pas inconnue dans l’Eglise : à preuve les sages conseils de la règle de saint Benoît demandant à l’Abbé de savoir déléguer et de ne pas s’occuper de tout. Mais, à une monarchisation excessive de la papauté (ou du curé dans sa paroisse) il faut substituer une diversité de pouvoirs empêchant que trop de choses essentielles dépendent de la volonté d’un seul, en matière doctrinale comme en matière disciplinaire. Au paragraphe 44 de l’Encyclique Centesimus Annus, Jean Paul II affirme, à la suite de Léon XIII, que « l’organisation de la société en trois pouvoirs - législatif, exécutif et judiciaire - [...] reflète une conception réaliste de la nature sociale de l’homme », et donc qu’« il est préférable que tout pouvoir [je souligne] soit équilibré par d’autres pouvoirs et par d’autres compétences qui le maintiennent dans de justes limites ». Magnifique programme pour l’Eglise. Car si l’on n’en entreprend pas la mise en oeuvre, le pouvoir exorbitant d’un seul ne sera arrêté, comme c’est le cas de nos jours, que par le pouvoir d’inertie des fidèles qui plient patiemment sous la multiplicité des mises en garde et des textes officiels en poursuivant leur chemin propre. La monarchie fait souvent bon ménage, on le sait, avec des formes subtiles ou ouvertes d’anarchie !

La liberté dans l’Esprit

Il y a longtemps déjà que des papes ont souhaité une opinion publique vivante dans l’Eglise. Voilà encore un autre élément de démocratie, qui pose une sorte de condition culturelle et sociale à tout régime démocratique. Il suppose un réel climat de liberté, l’assurance que les paroles ne seront pas sanctionnées ou suspectées par d’anonymes bureaucrates, l’acceptation et la reconnaissance d’un sain pluralisme au sein de l’Eglise, pluralisme existant déjà, quoiqu’on dise, dans la diversité organique de la vie des ordres religieux, mais tout autant dans les écoles théologiques légitimement diverses, en vertu même de la transcendance du message. Or, au lieu de nier ce pluralisme au nom d’une conception mutilée et partiale de la vérité, il conviendrait de l’admettre franchement, et non point de suspecter a priori tout ce qui diverge, ou diverge seulement d’une théologie romaine elle-même particulière et souvent unilatérale. Un tel climat ne peut s’instaurer que si des règles de droit sont à nouveau posées avec fermeté et dirigées aussi contre les abus de pouvoirs, y compris lorsqu’ils viennent de l’autorité. Cet élément démocratique serait d’ailleurs simple fidélité à la conception évangélique du pouvoir qui, on l’a déjà dit, est service de la communauté et non structure païenne ou monarchique, qui subordonne à soi-même la communauté dont elle a la charge ou se méfie de ses initiatives. Car il n’y a pas incompatibilité entre une hiérarchie et une démocratie, puisqu’une démocratie s’ingénie aussi à instituer des autorités politiques. Or, une hiérarchie dans l’Eglise trouve son sens et son fondement à aider l’Eglise à exister et à vivre de la liberté de l’Esprit, donc à permettre la diversité la plus large dans le respect de l’unité. Que cet exercice difficile appelle des conditions juridiques précises et des contrôles, voilà aussi ce que l’esprit démocratique peut aider à reconnaître.

Faut-il redire, en terminant, qu’il ne s’agit aucunement d’introduire LA démocratie dans l’Eglise, selon un programme inventé de toutes pièces par les conservateurs qui prennent prétexte de cet alibi pour justifier les désordres existants ? Il revient à l’Eglise de se convertir toujours davantage à sa mission fondamentale et, pour cela, d’être fidèle à ce qui la constitue essentiellement. Si elle mettait réellement en jeu la collégialité et la synodalité qui lui sont essentielles, ainsi que la subsidiarité, on verrait alors qu’elle pourrait honorer certains éléments démocratiques et rejoindre, par là, l’attente légitime des fidèles. Que cette perspective suscite de fortes résistances - puisqu’il s’agit à la fois de surmonter des passivités et de déranger des habitudes séculaires -, cela va de soi. Mais les résistances ne feront pas que la culture évangélique inculquée par la prédication comme par la pratique des sacrements ne provoque, sinon une sorte de démocratie interne, du moins un mouvement inéluctable de démocratisation. Il suffit de considérer le chemin parcouru en quelques années pour apercevoir qu’il y a là « un fait providentiel », pour parler comme Tocqueville ; et, pour le parodier encore, il conviendrait que les responsables à tous les niveaux de la vie de l’Eglise, plutôt que de l’ignorer ou de prétendre le réfréner, « l’instruisent » et le conduisent à sa vérité. Car la démocratie, c’est aussi que chacun, là où il est, affirme ses droits, remplisse ses tâches et reste vigilant pour que soit honorée la liberté chrétienne, celle de fils, émancipés de la peur et des fausses soumissions (Epître aux Galates, 5, 1).

 
Paul VALADIER sj

Centre Sèvres de Paris et Institut Catholique de Lyon

(re)publié: 01/09/2005
1ère public.: 31/01/1998