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Chrétienne et sous-préfet

Ou comment essayer de vivre quelque chose de l’Evangile dans les arcanes du pouvoir local

Nommée en 1983 attachée de préfecture au cabinet du préfet de la Seine-Saint-Denis, j’ai découvert que la préfecture, que je connaissais comme service de délivrance de documents administratifs, était en fait un lieu vivant, polyvalent, animé par des hommes et des femmes qui s’investissent totalement dans leur mission. C’est en les côtoyant journellement que je me suis un jour interrogée sur mon avenir professionnel : « Et pourquoi pas sous-préfet ? » J’avais 22 ans, tout était ouvert. Quelques années plus tard, le rêve devint réalité.

Je suis maintenant en poste depuis 18 mois comme directeur de cabinet. J’ai en charge auprès du préfet des questions de sécurité publique, de sécurité civile et de tous les événements prévus (visites de ministres, organisation de manifestations diverses...) et imprévus (catastrophes, manifestations de rue, ordre public..). Un travail passionnant, prenant, envoûtant, des relations humaines fortes avec des hommes et des femmes exceptionnelles, qu’ils soient policiers, gendarmes, pompiers, médecins du SAMU, pisteurs-secouristes...

Mes premiers pas dans l’administration m’avaient préparée à l’exercice de telles fonctions. Il est difficile de passer de l’idée qu’on se fait d’un métier à sa réalité.

Les certitudes acquises les années précédentes ne se sont pas estompées, voire se sont renforcées : le service public et du public, je le vis presque comme une mission. Oui, être fonctionnaire, c’est un noble métier. Parce qu’être fonctionnaire, c’est d’abord travailler au service d’une collectivité. Pour moi, c’est l’Etat. J’ai toujours été fascinée par la grandeur de l’Etat (je fais partie du « fan-club » de Napoléon depuis toute petite) et je considère comme un honneur de servir mon pays. Les changements de majorité que j’ai connus m’ont confortée dans cet idéal de loyauté vis à vis de gouvernements issus des élections, donc choisis par les citoyens de notre pays.

A ce sujet, je peux indiquer que la question du « démettre ou se soumettre » demeure néanmoins. Les réflexions autour du procès de Maurice Papon montrent les difficultés de l’exercice. Reste une interrogation qui, je l’espère, demeurera sans réponse : qu’aurais-je fait à sa place ?

 Parce qu’être fonctionnaire, c’est ensuite travailler pour le bien commun. Cette dimension rejoint bien ce que chaque chrétien essaie de vivre au mieux : être au service des autres, c’est à dire veiller à la neutralité et à l’objectivité, traiter chacun de manière égale, mettre en œuvre les politiques publiques nécessaires à la collectivité, essayer de trouver la solution aux problèmes qui se posent.
 Enfin, parce que lorsqu’on est en plus cadre, on prend conscience de la dimension humaine de relation du travail. Là encore, je crois que l’Evangile a toute sa place et peut tenter d’être vécu : savoir écouter, déléguer les responsabilités mais aussi savoir exiger et commander et parfois réprouver. Je mesure chaque jour la difficulté du rapport hiérarchique. Parfois il me semble cependant qu’il est plus confortable d’être le subordonné que le chef...

Le sous-préfet est, à mon avis, un fonctionnaire qui peut avoir un rôle très concret dans la vie locale. La décentralisation a considérablement fait évoluer ce métier. L’expérience montre que, quels que soient les dossiers traités (sécurité, emploi, aménagement du territoire), il demeure bien le représentant de l’Etat au niveau de son arrondissement ou du département mais avec, dans sa relation avec les autres partenaires et notamment les élus, l’obligation de développer les synergies nécessaires à la résolution des problèmes. La confrontation avec la réalité locale impose beaucoup de pragmatisme et, il faut le dire, une certaine humilité : la mise en commun des compétences de chacun favorise plus l’émergence d’une solution que l’approche technocratique.

Au delà de ces certitudes, il reste les questions et les doutes.

Un sous-préfet, surtout en province, est un notable local avec tout ce que cela signifie de grisant (le pouvoir n’est pas un vain mot...), et de contraintes. Il est beaucoup demandé à un sous-préfet, notamment une disponibilité totale, mais il est aussi beaucoup donné.

Les membres du corps préfectoral rentrent dans la catégorie des nomades de l’administration : deux ans par poste en moyenne. Les conditions de vie sont exceptionnelles mais il faut souvent savoir faire fi de l’enracinement dans un lieu, d’un engagement local. Par contre, nous nous trouvons au cœur de relations exceptionnelles : élus, chefs d’entreprises, directeurs des services de l’Etat. Parfois, le cadre des strictes relations professionnelles est dépassé pour approcher celui plus plaisant de la relation cordiale, voire de l’amitié. Mais, il n’y a que chez moi, au milieu des HLM que j’ai connus, que je me sente moi sans mon uniforme de sous-préfet.

Ensuite, nous devenons vraiment, sous la direction du préfet, responsables de la mise en œuvre de la politique du gouvernement. Cela peut être facile quand il s’agit de la politique sociale. Cela peut l’être moins pour les reconduites à la frontière des étrangers en situation irrégulière par exemple. Je le savais et je l’accepte. Il faut peut-être se poser des limites comme je l’indiquais plus haut mais lesquelles ?

Enfin, il faut essayer de ne pas perdre de vue la réalité des choses. C’est déjà plus difficile, contrairement à ce que je pouvais penser. Il est donc important de rester très en lien avec la famille et les amis qui auront la charge de nous rappeler que la vie c’est aussi la misère, les difficultés, le chômage, mais aussi tout ce qui fait le quotidien et qui nous est épargné (ménage, courses, repassage....). Là encore, notre isolement relatif peut nous conduire à nous enfermer dans une prison dorée.

Et l’Evangile dans tout cela ? En fait, je ne sais plus très bien.

La première fois qu’on me proposa d’être nommée sous-préfet m’était venue la question de savoir si l’exercice de cette responsabilité était compatible avec un engagement chrétien. J’y avais alors beaucoup réfléchi, j’en avais discuté, mais j’étais restée avec ma question.

Avec le recul, je me dis qu’en fait j’avais peur de sauter le pas et que je cherchais des raisons pour refuser ce poste. Quelque part, je me dis toujours que l’exercice d’une parcelle de pouvoir n’est pas très évangélique.

Au moment où commence pour moi cette nouvelle carrière que j’ai appelée de mes vœux et qui me passionne, le fait d’être chrétienne et d’exercer une fonction d’autorité et de responsabilité m’interpelle toujours comme au premier jour où j’ai pris conscience de la possible dichotomie entre ces deux réalités.

D’un autre côté je sens bien que mon engagement professionnel et la manière dont j’essaie d’exercer ma profession sont sous-tendus par le fait que je m’affirme chrétienne et désireuse d’essayer de vivre comme telle dans cette dimension professionnelle qui m’absorbe presque 70 heures par semaine. J’entends bien ceux qui me disent que ce qui importe, ce n’est pas le fait en soi de détenir un pouvoir mais la manière de l’exercer. Pourtant, « il est plus facile à un chameau de... »

Je perçois toujours le fossé entre la conception philosophique, qui, pour faire bref, rapproche les principes évangéliques de la morale laïque, et la foi véritable qui affirme contre vents et marées que Jésus est bien le fils de Dieu mort et ressuscité et vivant avec nous, dans notre quotidien : quelle place est-ce que je laisse au Christ dans ma vie d’aujourd’hui ? La difficulté d’établir des contacts autres que formels avec une communauté chrétienne met en relief la difficulté de vivre sa foi seul. On ne mesure jamais assez la richesse de nos communautés chrétiennes que nous sommes pourtant si prompts à dénigrer. Mais quand elles ne sont plus là... les nouvelles technologies informatiques, et notamment Internet constituent, de ce point de vue, une ouverture exceptionnelle.

J’ai de tout temps fui les paroles dures de l’évangile qui nous renvoient dans nos buts mais pourtant, c’est ce à quoi je me sens confrontée. Plane toujours au dessus de ma tête l’ombre du jeune homme riche qui repartit tout triste parce qu’il avait de grands biens...

Mais je me raccroche au centurion qui sut accueillir la foi au cœur de sa fonction d’officier de l’armée romaine. Certes nous ne sommes pas des saints mais seulement appelés à le devenir, certes il faut s’engager à tous les niveaux de la société pour apporter notre pierre à la construction du Royaume, certes rien n’est impossible à Dieu mais pourtant, je ne sais toujours pas si j’ai vraiment fait le bon choix. Humainement, je suis sûre que oui, pour le reste à la grâce de Dieu !

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Marie-Françoise LECAILLON

Sous-préfet de France, ancienne de l’équipe PSN.

(re)publié: 18/11/1997