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Le texte biblique

Pour lire l’Ancien Testament

L’Ancien Testament, un long combat contre les idoles

"Plus tu connaîtras Dieu,
et plus tu avoueras que tu peux toujours moins exprimer ce qu’il est."

Saint Jean de la Croix

C’est toujours avec beaucoup de pudeur que l’on parle de celui ou de celle que l’on aime... car l’être aimé - à en croire les confidences d’un certain nombre de fiancés - même si je le fréquente quotidiennement, même si je sais des quantités de choses sur lui, me surprend toujours et échappe à toutes les images dans lesquelles je serais tenté parfois de vouloir l’enfermer. En amour, l’autre est toujours mystère... du moins tant qu’il n’est pas devenu un objet que je prétends pouvoir posséder !

Il en est de même de Dieu, l’Autre par excellence...

"D’après qui pourriez-vous imaginer Dieu ?
Et quelle image pourriez-vous en offrir ?"

Isaïe 40,18

Pour respecter le mystère de Dieu, la Bible interdit de Le représenter et même de prononcer son nom. Tout au long de son histoire, le peuple d’Israël, conduit de surprise en surprise, voit d’ailleurs surgir des prophètes, des scribes et des sages pour dénoncer toutes les caricatures de Dieu qui seront néanmoins apparues.

Par respect pour la lecture juive de l’écriture et le nom divin, il ne paraît plus opportun d’employer “Yahvé” comme le faisaient les éditions catholiques de la Bible... qu’il vaut mieux remplacer soit par “YHWH” (le tétragramme imprononçable), soit par “Le Seigneur” comme le fait la TOB.

C’est ce long combat contre les idoles que voudraient évoquer ces quelques pages... un long combat qui, à la fois maintient l’altérité de Dieu et qui, en même temps, au fil des siècles, prépare Israël à recevoir la déroutante révélation de Dieu en Jésus :

"Nul n’a jamais vu Dieu ;
le Fils unique qui est dans le sein du Père,
lui, l’a fait connaître."

Jean 1,18

Pour chacun des grands chapitres de cette histoire biblique, nous évoquerons un “contexte”, nous devinerons une “tentation” et nous recueillerons une “affirmation de foi”.
Précisons tout de suite que par “contexte”, nous entendrons celui du récit biblique qui, ainsi que les développements récents de l’exégèse le manifestent clairement, n’est pas nécessairement celui, souvent bien plus tardif, de son ou ses auteur(s).


Le temps des patriarches

Dieu n’est pas l’objet d’une religion,
mais le sujet d’une histoire !

Le contexte

En ces temps reculés formant comme la “préhistoire d’Israël”, la vie est rude pour les peuples du Moyen-Orient. Avoir une terre représente une sécurité (on est à l’abri des famines), et la vie est si précaire que chacun cherche à s’assurer une nombreuse descendance qui pourra subvenir à ses besoins dans ses vieux jours.

La tentation

Installé sur une terre fertile au bord de l’Euphrate, Abram était en relative sécurité et espérait sans doute jouir de sa tranquillité, quand Dieu lui demande de quitter sa terre pour une destination inconnue... et un peu plus tard de risquer la vie d’Isaac, son unique héritier !

La tentation était donc, pour Abram, de refuser d’entendre de tels appels, d’autant que son pays, la Mésopotamie, lui offrait des divinités solaire et lunaire plus faciles à satisfaire que ce Dieu dérangeant !

L’affirmation de foi

Abram devenu Abraham - un changement de nom symbole d’un changement de vie... comme Jacob qui deviendra Israël et, plus tard, Simon qui deviendra Pierre - découvre d’abord que Dieu est unique.

Il découvre ensuite que ce Dieu unique n’est pas l’objet d’une religion, mais le sujet d’une histoire : c’est Dieu qui l’appelle et non l’inverse ! C’est Dieu qui vient vers les hommes, et non les hommes qui vont à Lui.

Le problème n’est donc pas de savoir comment s’approcher de Lui, mais d’apprendre à Le reconnaître, là où on ne L’attendait pas. C’est la découverte du patriarche Jacob : « Dieu était là, et je ne le savais pas ! » (Gn 28,16).

L’avenir est ouvert et une histoire commence avec cette triple promesse :
- promesse d’une terre : « Pars, et va vers le pays que je te montrerai ! »
- promesse d’une descendance « aussi nombreuse que les étoiles du ciel et le sable au rivage de la mer »
- promesse d’une alliance : « en toi seront bénies toutes les familles de la terre ».


L’Exode

Dieu n’est pas d’abord le dieu du soleil et de la nature,
mais d’abord le Dieu sauveur de son peuple !

Le contexte

L’histoire est censée se dérouler au 13ème siècle avant J.-C., à l’époque du pharaon Ramsès II (1301-1234).
Les Hébreux, descendants des Patriarches venus en Egypte à la suite d’une famine, sont présentés comme faisant partie de ces minorités utilisées comme réserves d’esclaves par le puissant empire égyptien dans sa politique de grands travaux.
La religion égyptienne ne manquait d’ailleurs pas de grandeur : le pharaon Aménophis IV (1377-1358) n’avait-il pas tenté d’en faire un quasi monothéisme autour du culte solaire du dieu Aton ?

La tentation

Moïse, que le récit nous présente comme ayant été élevé à la cour de Pharaon et donc pétri de culture égyptienne, pouvait être tenté de renier ses frères de race devenus esclaves... d’autant que ceux-ci semblaient se résigner à leur sort et ne comprenaient manifestement pas sa révolte et son sens de la justice (Ex 2,11-14).

Ebloui par le culte d’Amon à Thèbes, la capitale égyptienne, il pouvait aussi être tenté d’abandonner le Dieu de ses pères au profit de la divinité égyptienne, aux apparences plus prestigieuses.

L’affirmation de foi

Sans nier le rôle créateur de Dieu (cf. Ps 103, calqué sur une hymne égyptienne au dieu solaire), les Hébreux, grâce à Moïse, découvrent un Dieu capable d’« entendre leurs cris sous le fouet des chefs de corvées » (Ex 3,7-10), un Dieu qui s’intéresse à son peuple au point de vouloir le libérer.

Le passage de la mer Rouge restera à tout jamais gravé dans la mémoire d’Israël, qui commémorera chaque année lors de la Pâque cette sortie d’Egypte, cet exode, cette libération.

Le Dieu qui se révèle à Moïse, c’est bien « YHWH, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Ex 3,6), le Dieu qui s’est révélé dans l’histoire des patriarches et qui, sur le mont Sinaï, conclut une alliance avec tout le peuple d’Israël.


Le temps de la conquête et de l’installation en Canaan

Non pas le dieu qui se lasserait de pardonner,
mais le Dieu fidèle au-delà des infidélités d’Israël

Le contexte

Après Moïse et le temps d’errance dans le désert, le récit biblique, avec l’histoire de Josué et des Juges, ouvre un autre chapitre : celui de la longue période de la conquête et de l’installation dans le pays de Canaan, la terre autrefois promise à Abraham et à sa descendance. Cette conquête est longue et plutôt anarchique : « En ce temps-là il n’y avait pas de roi en Israël ; chacun faisait ce qui lui plaisait. » (Jg 17,6).

La tentation

En guerroyant contre les Philistins, les Cananéens et les Hittites, les tribus d’Israël - au moins telles que nous les présente le récit biblique - entraient en contact avec une multitude de peuples et risquaient fort de se laisser contaminer par leur idolâtrie. Pour limiter les risques, la loi de Moïse interdisait les mariages avec les étrangères, ainsi que toutes pratiques magiques ou divinatoires ; mais les chefs d’Israël eux-mêmes ne tardèrent pas à enfreindre cette loi et à rompre l’alliance conclue au mont Sinaï : ainsi Samson qui épouse une femme originaire de Philistie ; ainsi Gédéon qui fabrique une idole.

Le peuple fait donc l’expérience de son infidélité : « Les fils d’Israël recommencèrent à faire ce qui est mal aux yeux de YHWH : ils servirent les Baals et les Astartés, les dieux de Syrie, les dieux de Sidon, les dieux de Moab, les dieux des Ammonites et les dieux des Philistins ; ils abandonnèrent YHWH et ne le servirent plus » (Jg 10,6).

L’affirmation de foi

Même si YHWH sanctionne ce péché en livrant Israël aux mains des Philistins, ce n’est pas pour exterminer son peuple, mais lui faire prendre conscience de son péché. Le refrain du livre des Juges revient inlassablement : « Alors les fils d’Israël crièrent vers YHWH, disant : “Nous avons péché contre toi, car nous avons abandonné YHWH notre Dieu et servi les Baals” (...) et YHWH leur suscita un libérateur pour les délivrer. »

Un enseignement que les chrétiens n’oublieront pas... témoin ce que saint Paul écrira : « Si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même » (2Tm 2,13).


David et la royauté

Non pas le dieu des puissants,
mais le Dieu qui triomphe dans l’apparente faiblesse !

Le contexte

Saül ayant été proclamé roi par le peuple en 1030 environ, il constitue une armée de métier. Son successeur, David (1010-970), est sacré roi de Juda et d’Israël, c’est-à-dire d’un royaume uni, avec Jérusalem pour capitale.

C’est - au moins dans la reconstruction qu’Israël, autour de l’Exil, fait de son passé - l’âge d’or de la royauté en Israël, un royaume dont le commerce est présenté comme florissant et qui vaut au roi Salomon (successeur de David) un grand renom auprès des princes des pays voisins.

La tentation

La tentation pour le peuple, c’est d’abord d’oublier que YHWH seul règne sur Israël, et donc de vouloir imiter les peuples voisins en mettant à sa tête un roi (1S 8). Et lorsque la monarchie est ainsi établie en Israël, la tentation pour les Israélites est d’attribuer leurs succès militaires et commerciaux à leur organisation politique et à la valeur de leur armée, plutôt qu’à la bienveillance de YHWH.

L’affirmation de foi

Au temps des Juges, l’histoire de Gédéon contre l’armée de Madiane l’avait déjà laissé entrevoir (Jg 7) : Dieu se moque de la puissance des armes.

Le Dieu qui se révèle à travers David prend maintenant un malin plaisir à choisir le plus jeune des fils de Jessé, celui auquel personne ne songeait (1S 16), et à triompher du géant philistin Goliath par un tout jeune berger muni seulement d’une fronde (1S 17).

Les psaumes, pour la plupart attribués à David, nous le disent sur tous les tons :
« Mensonge qu’un cheval pour avoir la victoire, toute sa force ne permet pas d’échapper » (Ps 32,16-20 ; Ps 51,9-10) ; « la force des chevaux n’est pas ce qu’il aime, ni la vigueur des guerriers ce qui lui plaît ; mais le Seigneur se plaît avec ceux qui le craignent, avec ceux qui espèrent son amour. » (Ps 146,10-11).


Les prophètes d’avant l’exil (931-587)

A la mort de Salomon, un schisme survient qui divise le pays et le peuple en deux royaumes : au nord, Israël avec Samarie pour capitale ; au sud, Juda avec Jérusalem pour capitale.

Elie

Dieu n’est pas seulement le Dieu terrible du Sinaï,
mais encore un Dieu qui sait être discret.

La Bible nous raconte que, entre 870 et 850 avant J.-C., ce prophète du royaume du Nord est obligé de rappeler la révélation du Sinaï au moment où la reine Jézabel introduit en Israël le culte naturiste de Melqart, le dieu du pays de Sidon.

Mais son histoire n’est pas la simple répétition de celle de Moïse : au désert il découvre que Dieu n’est pas seulement le Dieu terrible qui se révélait sur la montagne fumante du Sinaï par l’orage, les éclairs et les tremblements de terre. Dieu sait aussi être discret et laisser deviner sa présence dans le simple murmure d’une brise légère... (1R 19).

Dieu ne parle pas seulement par des miracles ou des choses extraordinaires ; celui qui sait voir et écouter Le découvrira dans un quotidien très ordinaire !

Amos

Dieu n’est pas seulement le Dieu du culte,
mais encore le Dieu de la justice.

Ce paysan du royaume de Juda est envoyé au Nord au temps du roi Jéroboam II (787-747), à une époque où la prospérité économique d’Israël se faisait sur le dos des plus pauvres. La richesse, qui s’étalait à Samarie, était en fait concentrée dans les mains d’un petit nombre. Ceux-là abritaient d’ailleurs leur bonne conscience derrière des signes extérieurs de grande piété.

Amos se dresse, au nom de YHWH, contre cette « confrérie des avachis » (Am 6,7), « allongés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans » qui se permettent de chanter comme David au son de la harpe, mais qui n’ont aucun scrupule dès qu’il s’agit de fausser les balances et d’exploiter les plus démunis !

Dieu veut la justice et ne se laisse pas acheter par quelques belles offrandes :
« Je déteste, je méprise vos pèlerinages ; je ne supporte pas vos rassemblements quand vous faites monter vers moi vos sacrifices... éloigne de moi le brouhaha de tes cantiques ; le jeu de tes harpes, je ne veux pas l’entendre, dit Dieu. Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable ! » (Am 5,21-24)

Osée

Dieu n’est pas le tyran auquel il faut se soumettre,
mais le partenaire d’une alliance.

Une dizaine d’années après Amos, survient Osée.

Après la justice de Dieu, Israël découvre la tendresse d’un Dieu qui a décidé de l’aimer comme un amoureux aime sa fiancée. L’alliance s’est intériorisée et les commandements sont devenus un don mutuel : « Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans l’amour ; je te fiancerai à moi dans la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur. » (Os 2,21-22). Certes le climat pernicieux d’une société de confort - que dénonçait déjà Amos - a fait oublier YHWH à Israël, mais ce n’est pas par la force que Dieu veut ramener Israël dans l’alliance ; c’est par l’amour : « Je vais la séduire ; je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. » (Os 2,16).

Isaïe

Dieu n’est pas une invention des hommes,
mais le Dieu Saint, le Tout-Autre.

Contemporain d’Amos, cet aristocrate judéen vit à l’ombre du temple de Jérusalem. Nourri des traditions religieuses de son peuple, il sait bien que Dieu reste le même et que, comme au temps de Gédéon, puis de David et de la royauté, Dieu se moque de ceux qui comptent sur la seule force des armes.

Aussi Isaïe invite-t-il le roi Achaz à ne pas trop compter sur l’appui de l’Égypte pour sauver la nation de la menace assyrienne. C’est YHWH, et YHWH seul, qui sauvera la nation : « Si vous ne croyez pas, vous ne tiendrez pas ! » (Is 7,9).

Impressionné par les liturgies du temple, le prophète Isaïe se représente YHWH sous les apparences d’un monarque oriental, entouré d’une troupe de séraphins qui proclament sa sainteté. Il rêve d’ailleurs du jour où toutes les nations pourront affluer vers le temple de Jérusalem pour y célébrer le Seigneur.

Mais il ne convient pas de durcir les images : Dieu est le Saint par excellence, c’est-à-dire Celui que l’on ne peut pas comparer aux hommes, même aux plus puissants de l’époque : « L’Egyptien est un homme et non un dieu, ses chevaux sont chair et non esprit » (Is 31,3).

Dans la deuxième partie du recueil qui porte son nom (livre d’Isaïe, chapitres 40 à 55), un de ses disciples formulera plus tard très clairement la question : « D’après qui pourriez-vous imaginer Dieu ? Et quelle image pourriez-vous en offrir ? » (Is 40,18)... Ce message d’Isaïe sera entendu au Nord, où le prophète Osée va jusqu’à entrevoir que Dieu, même lorsque son amour est bafoué et méprisé, ne se venge pas... précisément parce qu’Il ne ressemble pas aux hommes : « Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère... Car je suis Dieu, moi, et non pas homme » (Os 11,9).

Jérémie

Non pas le dieu du “paraître” extérieur,
mais Celui dont le feu nous brûle intérieurement !

Depuis la prise de Samarie par les Assyriens (en 721) et la disparition du royaume du Nord, les traditions religieuses d’Israël sont venues se réfugier en Juda, autour de Jérusalem. Parmi celles-ci, il y a les échos de la prédication du prophète Amos : comme lui, en effet, Jérémie s’en prend violemment au culte dès qu’il devient hypocrite. Ses propos virulents contre le temple de Jérusalem seront d’ailleurs repris par Jésus (cf. Jr 7 et le récit des vendeurs chassés du temple dans les évangiles).

Mais si Jérémie nous touche autant, c’est qu’il manifeste un visage insoupçonné de Dieu et complète ainsi le message de ses prédécesseurs : Dieu est Celui qui ne se contente pas d’appeler les hommes de l’extérieur, mais qui les travaille de l’intérieur !

Cette profondeur de Dieu, Jérémie ne la découvre pas tout seul : lorsqu’il reçoit de Dieu sa vocation, en 626, c’est le pieux roi Josias qui règne à Jérusalem. C’est aussi le moment de la grande réforme religieuse exprimée par l’édition du Deutéronome (“la 2ème loi”). Or ce livre du Deutéronome insiste précisément sur la proximité de Dieu : « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, qu’il te faille dire : Qui montera pour nous aux cieux nous la chercher, que nous l’entendions pour la mettre en pratique ? Car la Parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique. » (Dt 30,11-14).

Jérémie en fera la douloureuse expérience : Dieu nous est tellement intérieur, qu’on ne peut pas être pleinement heureux tant qu’on résiste à son appel : « Tu m’as séduit, YHWH, et je me suis laissé séduire ; tu m’as maîtrisé : tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à moquerie, la fable de tout le monde. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier et proclamer : Violence et ruine ! La parole de YHWH a été pour moi opprobre et raillerie, tout le jour. Je me disais : Je ne penserai plus à Lui, je ne parlerai plus en son Nom ; alors c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, je ne pouvais le supporter. » (Jr 20,7-9)


Les prophètes de l’exil (587-538)

La chute de Jérusalem en 587 et la déportation à Babylone marquent un tournant décisif dans l’histoire de ce qu’on appellera désormais le judaïsme. Toutes les médiations traditionnelles par lesquelles s’exprimait, en effet, l’Alliance entre YHWH et son peuple disparaissent d’un coup : le roi, qui était considéré comme l’Oint du Seigneur, est traîné en exil, où il meurt lamentablement après qu’on lui eût crevé les yeux... Quant au temple, demeure sacro-sainte de la gloire de YHWH, il est brusquement profané par les armées de Nabuchodonosor, puis incendié et rasé. Les vainqueurs emportent avec eux les vases sacrés et tous les objets précieux qui faisaient la splendeur du temple construit jadis par Salomon.

Loin de la terre pourtant promise aux descendants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, les déportés s’interrogent : YHWH, Dieu d’Israël, serait-il donc moins fort que Mardouk, le dieu national de Babylone ? Aurait-il oublié ses promesses ?

Ezéchiel

Dieu n’est pas enfermé dans un temple ;
il accompagne son peuple en exil.

Avant que la crise ne survienne, Ezéchiel, un prêtre exilé à Babylone dès 598 (après le 1er siège de Jérusalem), a cette vision inouïe : la gloire du Seigneur - portée par des chérubins qui ressemblent étrangement aux animaux mythiques qui ornaient les palais de Babylone - quitte le temple de Jérusalem pour aller rejoindre les exilés en Babylonie (Ez 11). Le Dieu de l’Alliance ne peut être enfermé dans des murs, même dorés et remplis d’encens... Son lieu de résidence n’est pas un sanctuaire fait de main d’homme, mais bel et bien le peuple qui lui est consacré.

Saint Paul, un rabbin converti, n’oubliera pas cela quand il écrira aux chrétiens de Corinthe : « C’est nous qui le sommes, le temple du Dieu vivant ! » (2Co 6,16)

Deuxième Isaïe ou “Deutéro-Isaïe” (Is 40-55)

YHWH n’est pas le dieu national du royaume d’Israël,
mais le Dieu de tous les peuples.

Une vingtaine d’années après Ezéchiel, un disciple d’Isaïe resté à Jérusalem se moque des idoles babyloniennes que l’on doit porter au cours des processions. Le Dieu d’Israël n’a pas besoin d’être porté, puisque, au contraire, c’est Lui qui porte et soutient son peuple ! (Is 46,1-7)

L’empire babylonien tombera, et ses idoles avec lui ; déjà se profile à l’horizon l’ombre de Cyrus et de l’empire perse... YHWH, lui, est stable et fidèle : « Il ne faiblit pas, ne se lasse pas » (Is 40,28).

Aucune tendresse humaine n’est d’ailleurs à la mesure de celle de Dieu, pas même l’amour maternel : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas ! Je t’ai gravé sur les paumes de mes mains » dit YHWH à son peuple (Is 49,15-16).

Mais ce rappel de la fidélité et de la tendresse de Dieu ne suffit pas à ce prophète qui voit en YHWH le maître de l’histoire et qui, à ce titre, ose qualifier Cyrus - un roi païen - de “messie” envoyé par Dieu pour mettre fin à l’exil de son peuple. C’est en effet en 538 qu’un édit de Cyrus autorisera le retour des exilés.

Si Israël a été choisi comme peuple, ce n’est pas pour posséder Dieu, mais pour être le témoin de son salut offert à tous les peuples de la terre, depuis le Nord et l’Occident jusqu’au pays d’Assouan au sud de l’Égypte (Is 49,12).

Les poèmes du Serviteur de Dieu

Pas le dieu qu’on rejoint dans l’insouciance et la facilité,
mais le Dieu qui vient donner sens à la souffrance du juste...

Insérés dans le livret du 2ème Isaïe (les chapitres 40 à 55 du livre d’Isaïe), quatre poèmes évoquent la figure énigmatique d’un Serviteur, fidèle à l’alliance, innocent et pourtant méprisé, abandonné, accablé de douleurs, écrasé par la souffrance... un Serviteur dont les blessures valent au peuple le pardon de ses péchés et la réconciliation avec Dieu.

On atteint là peut-être le cœur du mystère de Dieu : « Qui peut croire une chose pareille ? Qui pouvait se douter de la puissance du Dieu d’Israël ? » (Is 53,1). Une stupéfiante prophétie qui aidera les disciples à comprendre le scandale de la mort de Jésus. A la lumière de la Résurrection, ils pourront dire en effet : c’est Jésus le Serviteur de Dieu !


Le judaïsme après l’exil

Si l’on excepte la brève période d’indépendance (entre 152 et 63 avant J.-C.) conquise de haute lutte par les frères Maccabées en révolte contre la persécution syrienne d’Antiochus Epiphane (en 167 avant J.-C.), on peut dire qu’Israël ne connaît plus, en 5 siècles, que des dominations étrangères successives : d’abord celle de la Perse, puis celle de l’Égypte, ensuite celle de la Syrie, enfin celle de Rome.

Le retour d’exil lui-même n’a pas été aussi glorieux qu’on l’imaginait : certains déportés se sont installés en Babylonie et n’ont guère envie de rentrer en Judée ; ceux qui rentrent constatent que leurs maisons et leurs terres ont été occupées par leurs frères de race non-exilés et que ces derniers ne sont guère soucieux de reconstruire le temple de Jérusalem (ce n’est qu’en 515 qu’il est achevé)... Cette amère constatation entraîne un scepticisme croissant à l’égard des prophètes : où sont les belles promesses du 2ème Isaïe parlant du retour d’exil comme d’un nouvel exode, plus merveilleux encore que le premier ?

Le souffle prophétique s’éteint après les derniers oracles d’Aggée, Zacharie et Malachie, et l’on en vient à croire et à enseigner, dans les derniers siècles avant J.-C., que les cieux “s’étaient fermés” depuis la disparition des derniers prophètes. Une idée courante était alors que les cieux ne s’ouvriraient à nouveau que lors de la venue du Messie, afin que le Prophète des temps nouveaux puisse recevoir l’Esprit (cf. les cieux ouverts dans le récit du baptême de Jésus, en Mt 3,16)...

En attendant, d’autres personnages surgissent en Israël pour prendre le relais des prophètes ; ce sont les scribes, les prêtres et les sages, qui continueront, à leur manière, de dénoncer les caricatures de Dieu.

Jonas

Pas le dieu que nous servirions par intérêt,
mais le Dieu gratuit qui aime tous les hommes !

Ce récit merveilleux met en scène un bien curieux prophète : Jonas, en effet, fait tout l’inverse de ce que Dieu lui demande, et ne prend la parole que pour rouspéter contre ce Dieu qu’il juge trop bon !

A quoi cela sert-il de se donner tant de mal à garder les commandements, si Dieu aime aussi ceux qui ne connaissent pas la Loi ?

Avec ce petit conte plein d’humour, Israël découvre un « Dieu bienveillant et miséricordieux, lent à la colère et plein de fidélité » (Jon 4,2) pour les païens comme pour les Juifs, un Dieu gratuit qui demande à être aimé gratuitement, un Dieu que les jaloux ne peuvent pas connaître ! (cf. le frère aîné dans la parabole dite du fils prodigue en Lc 15,11-32, ou encore les ouvriers de la première heure en Mt 20,1-16).

Job

Pas le dieu d’un catéchisme en questions-réponses,
mais Celui dont le mystère nous dépasse !

En cette période de crise et de désappointement qui suit le retour d’exil, au moment où la communauté de Jérusalem est opprimée par le pouvoir perse, par les tracasseries des Samaritains et des Edomites, le personnage de Job offre le modèle d’un homme en proie à la souffrance et qui, pourtant, tient bon dans sa foi en refusant de se séparer de Dieu.

Cet homme qui souffre ne manque pas de grandeur : refusant toutes les consolations faciles du catéchisme de l’époque, qui prétendait faire des malheurs des hommes la punition par Dieu de leurs péchés, et ne voir dans le succès des méchants qu’une apparence éphémère, Job est conduit au bord du blasphème ; devant les défenseurs de la théologie traditionnelle, il n’hésite pas à se plaindre de Dieu comme d’un ennemi : « Il m’a dressé pour cible. Ses flèches m’encadrent. Il me transperce sans pitié » (Jb 16,11-14) ; « sa colère a flambé contre moi, il m’a traité en ennemi » (Jb 19,9-13).

Le regard de Dieu dont les psaumes se plaisaient à dire la bienveillance devient, pour Job, insupportable. Paraphrasant méchamment le psaume 8 (Ps 8), Job demande à Dieu : « Qu’est-ce qu’un mortel pour en faire un si grand cas, pour fixer sur lui ton attention au point de l’inspecter chaque matin, de le tester à tout instant ? Quand cesseras-tu de m’épier ? Me laisseras-tu avaler ma salive ? Ai-je péché ? Qu’est-ce que cela te fait, espion de l’homme ? » (Jb 7,16-21).

Il va même jusqu’à soupçonner Dieu de malveillance dans son dessein créateur : « Rappelle-toi, tu m’as façonné comme l’argile et c’est à la poussière que tu me ramènes (...) Or voici ce que tu dissimulais dans ton cœur, c’est cela, je le sais, que tu tramais : si je pèche, me prendre sur le fait, ne me passer aucune faute (...) Tu renouvelles tes assauts contre moi, tu redoubles de colère contre moi » (Jb 10,8-17).

Peut-on aller plus loin dans la révolte contre Dieu ? Et pourtant, Job ne blasphème pas. Il continue, même avec cette violence, à poser ses questions à Dieu. Sa révolte demeure une prière.

A la fin du livre, devant le mystère de Dieu, Job ne peut que se taire...

Du moins, avec lui, Israël a-t-il appris à ne pas trop vite répondre à la place de Dieu ! Nos discours sur Dieu sont sans doute utiles, mais ils ne font pas le poids devant ce qu’est Dieu et ce qu’Il fait !

Siracide (ou livre de Ben Sirac le Sage ou L’Ecclésiastique)

Pas un dieu dans les nuages,
mais Celui qui s’intéresse de près à la qualité
des relations entre les hommes.

Vers 180 avant J.-C., Ben Sira - d’où le nom de Siracide donné à cet ouvrage tardif de l’Ancien Testament - insiste sur la traduction morale de l’Alliance : il ne s’agit pas seulement de savoir de belles choses sur Dieu, mais encore de « réformer ses mœurs et vivre conformément à la Loi » (cf. le prologue).

L’auteur invite d’ailleurs ses lecteurs à ne pas trop vite s’abriter derrière la miséricorde de Dieu pour vivre n’importe comment : le Dieu de l’Alliance n’est pas un vieux papa-gâteau, tellement mou qu’il céderait à tous nos caprices et fermerait les yeux sur toutes nos incartades ! Ce n’est pas parce que Dieu est miséricordieux, qu’il en est moins juge. « N’essaie pas de le corrompre par des présents, il les refuse, ne t’appuie pas sur un sacrifice injuste. Car le Seigneur est un juge qui ne fait pas acception des personnes. » (Si 35,14-15).

La tendresse immense de Dieu laisse en effet les hommes responsables de leurs actes : « Ne sois pas si assuré du pardon que tu entasses péché sur péché. Ne dis pas : Sa miséricorde est grande, il me pardonnera la multitude de mes péchés ! Car il y a chez lui pitié et colère et son courroux s’abat sur les pécheurs ». (Si 5,5-6) Cette responsabilité morale des hommes est à la mesure de leur liberté, clairement réaffirmée dans le Siracide : « Ne dis pas : C’est le Seigneur qui m’a fait pécher, car il ne fait pas ce qu’il a en horreur. Ne dis pas : C’est lui qui m’a égaré, car il n’a que faire d’un pécheur (...) Si tu le veux, tu garderas les commandements : rester fidèle est en ton pouvoir. » (Si 15,11-15).

La Sagesse

Pas un dieu qui se réjouirait de la perte des vivants,
mais Celui qui a créé l’homme pour l’immortalité !

Quelques dizaines d’années seulement avant la naissance de Jésus, un Juif d’Alexandrie, pétri de culture grecque, poursuit le combat des prophètes d’Israël en se livrant à une violente critique de l’idolâtrie : séduits par le spectacle du monde, des hommes en viennent à diviniser les éléments de la nature, au lieu de reconnaître Celui qui les a créés (Sg 13,3-7) ; d’autres encore ont pris de vulgaires objets pour des images divines ! (Sg 14-15).

Comme en lointain écho au prophète Isaïe, il affirme la transcendance de Dieu : « Nous avons peine à nous représenter les réalités terrestres, même ce qui est à notre portée, nous le découvrons avec effort. Mais les réalités célestes, qui les a explorées ? Et ta volonté, qui donc l’aurait connue, si tu n’avais donné toi-même la Sagesse et envoyé d’en haut ton saint esprit ? » (Sg 9,16-17)

Mais l’originalité de ce livre de la Sagesse est sans doute ailleurs...

Face au scandale de la souffrance et de la mort que dénonçait Job, la Bible affirme ici solennellement, au seuil de l’ère chrétienne, que la mort ne saurait avoir le dernier mot : « Dieu n’a pas fait la mort et il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Car il a créé tous les êtres pour qu’ils subsistent. » (Sg 1,13-14)

La prière de l’auteur du livre de la Sagesse s’adresse au Dieu d’Israël qu’il sait être un Dieu passionné de vie : « Tu aimes tous les êtres et ne détestes aucune de tes œuvres : aurais-tu haï l’une d’elles, tu ne l’aurais pas créée. Et comment un être quelconque aurait-il subsisté si toi, tu ne l’avais voulu, ou aurait-il été conservé sans avoir été appelé par toi. Tu les épargnes tous, car ils sont à toi, Maître qui aimes la vie. » (Sg 11,24-26)


Début de la lettre aux Hébreux (He 1, 1-3)

"Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières,
parlé autrefois aux pères dans les prophètes,
Dieu,
en la période finale où nous sommes,
nous a parlé à nous en un Fils
qu’il a établi héritier de tout,
par qui aussi il a créé les mondes.
Ce Fils est resplendissement de sa gloire
et expression de son être et il porte l’univers
par la puissance de sa parole."

 
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
(re)publié: 01/05/2005