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La Visitation

Marie vient de vivre quelque chose d’incroyable. Un ange est venu la voir. Elle qui n’a pas connu d’homme, il lui a été annoncé qu’elle allait avoir un enfant. Et qu’en plus, cet enfant sera appelé « fils du Très Haut », recevra le Trône de David. Cet enfant sera saint !

En voilà une nouvelle extraordinaire, de quoi vous retourner.
Que fait alors Marie ?

Elle visite sa cousine Elisabeth, enceinte de six mois ( à noter que c’est aussi l’ange qui a annoncé qu’elle allait avoir un fils mais c’est à son mari Zacharie que l’annonce a été faite). Pour elle aussi cette annonce est inouïe : elle n’a plus l’âge d’enfanter…et pourtant… rien n’est impossible à Dieu. Toutes les deux vont découvrir la possibilité de l’impossible selon le Père Thomas Rosica.

L’événement de la visitation est tellement simple : une femme en rencontre une autre. Pourtant, Luc le raconte dans le premier chapitre de son Evangile, comme un point important du message qu’il a livré à la communauté des premiers chrétiens.

Lecture de Luc 1,39-45

Marie fit route, en hâte.

Lorsqu’il décrit le départ de Marie pour la Judée, Luc emploie le verbe « anistemi » qui signifie « se lever, se mettre en mouvement ». C’est ce verbe qui est employé par les évangélistes pour indiquer la résurrection de Jésus. Nous pouvons supposer alors que Luc veut souligner l’élan vigoureux qui conduit Marie, sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Marie est la première à avoir reçu l’Esprit en disant oui à la présence de Dieu en elle.

Elle fait preuve d’audace parce que, comme le dit Benoit XVI, Dieu est en elle. Elle se dirige vers le haut pays : un village de Judée au sud de Jérusalem (des théologiens pensent qu’il pourrait s’agir de Hébron ou de Aïn Karim à plus de 170 km de Nazareth !). La rencontre avec Dieu ne centre pas Marie sur elle-même, ne la replie pas sur sa grossesse mais la pousse plutôt à entrer en relation, à faire 170 km pour visiter Elisabeth.

Cette hâte anticipe celle des bergers pour les mêmes raisons : aller « voir » la parole annoncée. Marie est poussée par la joie de partager la Bonne Nouvelle, la perspective de se réjouir ensemble.

Nous faisons tous cette expérience : une nouvelle incroyable, inouie nous est annoncée : nous ne pouvons la garder pour nous-mêmes. Nous avons besoin de communiquer, de téléphoner, d’envoyer un mail ou un SMS.. d’aller rendre visite pour le dire. Et aussi pour vérifier que cette nouvelle est aussi une bonne nouvelle pour les autres.

Et puis, pour Marie, l’interpellation directe de la part de Dieu ne suffit pas. Elle a besoin d’une confirmation par les humains. Elle ne va pas voir un grand prêtre, un psy, ou un coach qui vont lui indiquer la signification de tout cela…Non, elle va voir Elisabeth.

Elle entre dans la maison de Zacharie

Luc éprouve le besoin de préciser que c’est la maison de Zacharie. Or la présence de celui-ci n’est pas mentionnée. Zacharie est seulement nommé. Rappelons que c’est à Zacharie que l’ange est apparu pour lui annoncer que Elizabeth allait avoir un enfant qui s’appellera « Jean : Dieu est favorable ». Il n’a pas cru l’ange (luc 1,20) et devant sa non foi, le récit se déplace vers deux femmes à hauteur de la situation : elles ont cru en ce que Dieu avait fait pour elles dans l’aujourd’hui de leur histoire. Luc introduit une nuance entre Zacharie, le prêtre, lent à croire, à l’esprit cartésien et Elisabeth, figure des gens simples qui accueilleront spontanément Jésus.

Et on reconnaît bien là Marie et je reprends les propos de Jean Marc Bocquet lors de la neuvaine, ici même en 2008 : elle est apparue à des simples, des enfants, des filles de préférence, des mal-aimés du système social, des anti héros : à Guadalupe, au Mexique : un indien, issu d’un peuple vaincu, déchu, esclave. A Beauraing, à Banneux : des enfants très ordinaires au long d’une voie ferrée. A Fatima, à la Salette : des bergers pas scolarisés. A Lourdes : Bernadette, une gamine qu’on regardait de haut dans le beau Lourdes.

Marie nous visite aussi à Valenciennes, nous des gens normaux, sans prestige particulier. Des gens qui recherchent comme tout être humain, l’apaisement et la santé, la tendresse ou la concorde. A être reconnus, considérés, pas méprisés ou niés. Marie est une anti-héroïne « une femme dont on ne dit rien » Une femme : déjà une infériorité pour son peuple (à cette époque les femmes n’avaient pas d’état civil), chassée de toutes ses sécurités, poussée dehors tout au long de sa vie. Une femme qui sort ! et qui fait 170 km pour aller visiter sa cousine…

Et il advint

La rencontre des deux cousines présente un curieux dialogue : Marie ne dit pas un mot. Le texte précise juste qu’elle salue Elisabeth. Elle la salue comme l’ange l’avait saluée, elle. Personne ne demande des nouvelles de l’état de santé ou de l’évolution de la grossesse de l’autre… ce qui nous paraîtrait naturel… Luc garde le silence sur ce qui nous semble, à nous, important. L’important pour Luc n’est pas là…

Et c’est un bébé, pas encore né, qui, en entendant la salutation de Marie va bondir d’allégresse dans le sein de sa mère. Luc nous montre que Jean est prophète jusqu’à l’intime de lui-même ; aucune fibre de sa personnalité n’échappe à la mission qu’il réalisera une fois devenu adulte : dès son sixième mois, il reconnaît et annonce le Christ. A ce moment, Elisabeth est remplie de l’Esprit Saint. L’esprit se donne dans la relation.

Elle pousse un grand cri et dit

Le cri d’Elisabeth s’oppose au silence de Zacharie. La seule condition pour se confirmer les uns aux autres, c’est d’oser nous parler de ce que le Seigneur fait en nous.

Le long discours d’Elisabeth ne cherchera pas à nous renseigner sur l’enfant que porte Marie. Bien qu’il ne soit pas encore né, Jésus est le Seigneur. Voilà la profession de foi d’Elisabeth.

Toute décentrée d’elle-même et de son propre enfant, elle trouve les mots pour dire le mystère de Marie et de son enfant. Elle est unique, Marie. Elle a été visitée par Dieu d’une manière tout à fait personnelle comme aucune autre femme ne l’a été avant elle et ne le sera jamais. Elisabeth le proclame en une parole d’heureuse surprise :

Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de ton sein est béni !

Salutation étonnante ! elle n’est pas de l’ordre des bénédictions quotidiennes que l’on échangeait à cette époque lorsqu’on s’accueillait ou se quittait. Elle n’est pas non plus une bénédiction solennelle au nom du Seigneur, comme pouvait le faire un prophète ou un prêtre (comme pour Judith dans le premier testament). Elisabeth est plus réservée tout en allant beaucoup plus loin. A sa simple place, femme de foi, elle déclare à Marie que Dieu lui-même l’a bénie (forme passive) comme il avait béni Abraham en lui promettant un fils, puis Isaac en lui annonçant la naissance de Jacob. Elle donne ainsi à Marie sa place aux côtés de Sara et de Rachel qui avaient suscité la généalogie de la promesse d’Israël. Mais il y a de l’inédit : jadis, Dieu avait donné sa bénédiction aux Pères d’Isaac et de Jacob. Aujourd’hui, il l’accorde à Marie, la mère de Jésus. Dans la culture patriarcale de l’époque, c’était tout à fait surprenant. Marie fait décidément exception.

Voilà pourquoi Elisabeth la confirme aussitôt dans ce qu’elle vient de vivre : « le fruit de ton sein est béni. » La promesse de l’ange s’est réalisé en toi : tu es enceinte. Voilà la confirmation humaine attendue par Marie.

Le même mot « béni » unit la mère et le fils. En ce temps qui précède la naissance de Jésus, Marie n’est pas simplement un instrument impersonnel qui permet au Fils de Dieu de venir parmi nous et qu’on pourrait, au fond, négliger. Sa personne humaine est concrète, sa nature et son histoire sont liées à l’incarnation de Dieu. Et c’est cela que signifie la double exclamation conjuguée d’Elisabeth : « tu es bénie et il est béni »… la maternité divine de Marie est une véritable maternité humaine, au sens profond de l’unité de la mère et du fils, de la mère humaine du Fils de Dieu et du Dieu fait homme.

Très finement, Elisabeth ne dit pas « béni est ton fils », ce qui pouvait faire penser à une naissance toute naturelle. Elle parle du fruit qui germe en sa cousine et qui lui est donné par Dieu et elle appelle Marie, la mère de MON Seigneur : Elisabeth donne à Marie de pouvoir être à ses propres yeux comme aux yeux des autres ce qu’elle est en réalité : Marie est ici reconnue par Elisabeth, représentante de l’humanité, comme la mère du Christ. Dans la relecture du narrateur, Elisabeth anticipe la foi de la communauté chrétienne en Jésus, le Seigneur, ressuscité d’entre les morts.

Bienheureuse celle qui a cru

La joie explose dans le récit ! joie d’être enceinte, mais surtout joie d’accomplir de plan de Dieu.

A ces mots, pour la première fois, Marie sort de sa réserve : elle chante à Dieu sa foi dans la candeur d’une jeune fille qui vient d’être confirmée par son aînée. Elle pense à Anne la stérile qui avait demandé à Dieu de lui donner un garçon. Sa prière avait été entendue, elle avait mis au monde le petit Samuel et elle avait chanté sa reconnaissance au Seigneur. Marie s’inspire de son cantique (1 S 1,1-2,11) en l’enrichissant de nombreuses paroles de psaumes.

Je vous propose de dire ensemble ce beau chant de Marie parce que chacun a des raisons de le proclamer. Je me souviens d’une dame qui n’avait pourtant pas eu une vie facile. Elle me disait : si je passe mon temps à dire à Dieu toutes les merveilles qu’il fait pour moi chaque jour, je ne trouve plus de temps pour me plaindre !

Mon âme exalte le Seigneur, 
Exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! 
Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. 
Le Puissant fit pour moi des merveilles : Saint est son nom ! 
Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. 
Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. 
Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. 
Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. 
Il relève Israël, son serviteur ; il se souvient de son amour, 
De la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais. 
 
Elle commence par grandir le Seigneur, elle exalte son nom, elle le célèbre et le magnifie. Elle exulte d’allégresse, car il est intervenu en sa faveur ; il a regardé l’humilité de sa servante ; il est vraiment son Sauveur, le Puissant, il a opéré en elle de grandes choses. L’ange avait raison : ce que Dieu dit, il le fait, même si c’est impossible à vue humaine. Désormais toutes les générations la proclameront heureuse.

Puis elle élargit son regard. A partir de son expérience personnelle, elle relit l’histoire de son peuple. De génération en génération, le Seigneur entoure de sa miséricorde ceux et celles qui le craignent. Depuis toujours, il déploie la vigueur de son bras en faveur des humbles et des affamés : il abaisse les orgueilleux, les puissants, les riches… Il élève les uns, les comble de bonnes choses ; il disperse les autres, les renverse de leurs trônes, les renvoie vides… Il révèle ainsi son vrai nom. Il est Saint, non parce qu’il est séparé de tous, là haut, au plus haut des cieux, mais parce qu’il œuvre au long de l’histoire pour le bien de ceux qui mettent leur confiance en Lui. Israël est son enfant, il l’a secouru et s’est souvenu de sa miséricorde, comme il l’avait promis à Abraham et à sa descendance pour toujours.

BELLEZZA
Ne souriez pas, frères et sœurs, et ne haussez pas les épaules :
Notre Dieu est fascinant et ce qu’Il fait dépasse toujours l’impossible.
Dieu s’est penché sur une femme et l’aima,
Et celui qui aime, même avant de regarder le visage cherche la beauté qui se trouve dans le cœur.
Dieu regarda une femme qui était de la race des plus petits, des sans nom, ceux qui vivent loin des palais,
ceux qui travaillent dans les cuisines, ceux qui viennent du nombre des humbles et des oubliés,
ceux qui n’ouvrent jamais la bouche et qui sont habitués à la pauvreté.
Dieu la regarda et la trouva belle et cette femme a été donnée à lui comme si elle était sa bien-aimée pour la vie et la mort.
À partir de maintenant toutes les générations la diront bienheureuse.
Dieu regarda une femme. Son nom était Marie.
En tant que femme qui se donne, elle crut, et pendant la nuit, dans une grotte, elle cria de douleur,
et de son ventre Dieu lui-même est né, apportant avec lui le salut et la paix, comme des trésors pour l’éternité.
Comme une femme qui se livre et ne regrette jamais, elle a cru malgré toute l’obscurité qui l’enveloppait, malgré les doutes qui l’envahissaient.
Désormais son nom sera chanté, parce que Dieu la prit et elle s’est donnée à lui, elle, Marie, l’une des nôtres.
Et Dieu la couronna d’étoiles et la vêtit du soleil, et sous ses pieds, Dieu a placé la lune.
Son nom est Marie, et si vous regardez son Seigneur, c’est parce que sur notre terre remplie de femmes et d’hommes, vous avez trouvé une telle beauté.

C’est un hymne d’espérance et de joie ; il ne contient rien de savant, ni d’obscur, rien qu’une jeune fille d’Israël ne puisse apprendre par cœur au cours de son éducation : les psaumes, la prière la plus populaire en Israël, le cantique d’Anne et c’est tout. Mais Marie personnifie cet hymne : elle relit l’histoire de son peuple à la lumière de ce que Dieu fait pour elle : c’est simple, c’est joyeux, c’est jeune et très personnel.

Et cependant, quelque chose nous laisse perplexe : Marie ne parle pas de son fils dans cet hymne. Elle ne dit rien de l’enfant qu’elle porte. Ni de sa filiation divine, ni de sa sainteté, ni de la promesse qui lui est faite de recevoir la royauté de David ! ce qui n’est pas rien et c’était là l’essentiel du message de l’ange. Elle parle uniquement d’elle et de ce que le Seigneur a fait pour Israël tout au long de son histoire.

Ce faisant, le narrateur rapproche Marie de chaque lecteur de ce récit. En ne mentionnant pas son fils, elle laisse de côté ce que sa propre vie a d’extraordinaire et d’unique. Elle reste très humble ; elle s’exprime en termes généraux qui peuvent être repris par tous les croyants de l’histoire. Une Marie toute simple, toute vraie, une jeune fille heureuse de ce que le Seigneur a fait pour elle et qui luis chante son bonheur sans se poser de questions… Toute femme, tout homme peut s’identifier à cette Marie là. Dieu peut opérer de grandes choses dans la vie quotidienne la plus simple, la plus banale et nous en avons tous sans doute des exemples. L’important est de s’ouvrir à la Parole et de la laisser travailler à son rythme. Marie devient la figure de tous ces humbles qui mettent leur confiance en Dieu, un Dieu qui regarde leur humilité et accomplit pour eux des merveilles.

Grâce à leur foi, ils permettent à Dieu de devenir, pour eux aussi, le Sauveur et le Puissant

En mettant cet hymne de louange sur les lèvres de Marie, le narrateur présente à Théophyle les convictions qu’il illustrera au cours de sa narration : le bonheur des pauvres et des petits, le malheur des riches, la miséricorde de Dieu envers les pécheurs. Jésus reprendra ces mêmes accents durant son ministère lorsqu’il enseignera les foules ou racontera aux pharisiens les paraboles de la miséricorde. A ce moment, Marie n’apparaîtra plus dans le récit, mais sa manière d’être restera présente dans les paroles et les gestes de son fils, en chacune des ses rencontres.
Et Marie, plus mère que Reine comme le dit la petite Thérèse de Lisieux, nous apparaît là encore, profondément humaine. Comme tous les parents de la terre, elle a transmis ce qui est essentiel pour que cet enfant soit pleinement heureux. Elle lui a transmis l’amour d’une maman, amour qui a pour source Dieu.

A notre tour, prenons le temps de la visitation. J’ai récemment fait l’expérience des merveilles accomplies par le Seigneur au cours d’une visite que j’ai faite à un couple dont l’épouse est malade. Nous avions des relations suivies et très amicales avant sa maladie mais cette maladie nous a éloignées. J’ai éprouvé le besoin de la rencontrer, de lui rendre visite mais je n’osais pas trop aller frapper chez elle sans prévenir, je n’osais pas non plus téléphoner… cela faisait si longtemps que je n’avais pas pris de nouvelles directement. Alors j’ai écrit. J’ai mis sur papier ce que j’avais sur le cœur, mon désir de la voir, de parler avec elle de lui dire que ce que je suis aujourd’hui, je lui dois, en partie car elle est de ces personnes qui vous marquent et nos échanges sont gravés à jamais dans ma mémoire et dans mon cœur. Elle fut heureuse de mon courrier, étonnée d’apprendre qu’elle avait pu m’apporter quelque chose. Elle me demandait de l’appeler pour convenir d’un rendez vous. Avec mon mari, nous y sommes allés récemment et je vous assure : lorsque nous nous sommes embrassées, j’ai ressenti quelque chose de ce qu’Elisabeth a pu ressentir en voyant Marie… une rencontre en vérité et avec Marie ce fut un moment où au fond de moi, j’ai dit comme Marie : le Seigneur a fait pour moi des merveilles… une histoire simple qui est arrivée à une multitude de personnes, mais comme nous le disions tout à l’heure : osons nous parler de ce que Dieu fait en nous et nous en réjouir ensemble ?

J’ai commencé en disant que Marie et Elisabeth ont fait la découverte de la possibilité de l’impossible. Je terminerai en citant ce poème intitulé « Belezza » d’une religieuse italienne. Belezza signifie « beauté » et ce texte parle du choix de Dieu de Marie pour une mission spéciale.

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Marité COLPART
(re)publié: 01/11/2011