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« Femme, voici ton fils. Voici ta mère. »

« Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui. » (Jn 19, 25-27)

Des femmes au pied de la croix

« La première chose qui frappe en lisant ce texte, c’est qu’à l’exception d’un disciple que Jean est seul à mentionner et que nous ne connaissons que par une périphrase « celui que Jésus aimait », ne se trouvent au pied de la croix que des femmes. Les hommes ont fui. En Mt 26,56 ; Mc 14,50-51 : « Alors tous les disciples l’abandonnant, s’enfuirent » et Pierre, un peu plus tard, le renie. (Mt 26,69)
Les disciples hommes s’étaient fait des idées sur Jésus et, à l’exception de celui que Jésus aimait, ils sont absents.
Pour Matthieu, Marc et Luc, les femmes se tiennent à distance de la croix, pour Jean, au pied de la croix : cela ne change pas grand-chose pour nous. Elles sont là.
Je ne sais pas s’il faut s’en étonner mais, à l’exception de Marie de Magdala, on nous signale que ce sont des mères de famille. Et c’est cela qui donne la force et la volonté d’être là : une mère abandonnerait-elle son enfant ?
Plus qu’un homme, plus spontanément qu’un homme en tout cas, une femme, une mère, vit les événements avec ses entrailles, là où elle a porté son ou ses enfants… et cela nous dit une chose à chacun de nous, que nous soyons ou non femme, que nous soyons ou non mère : on n’entre pas dans le mystère de la croix, on ne vient pas au pied de la Croix avec sa tête, mais avec son cœur, avec ses entrailles, avec son corps de chair.
En tout état de cause, ceux qui restent au pied de la croix sont ceux qui aiment, qui aiment de tout leur être, de toutes leurs fibres (Fr. Hervé Ponsot, dominicain : « Marie dans le Nouveau Testament »)

L’anonymat de la mère de Jésus et du disciple qu’il aimait

Au pied de la Croix se tiennent la mère de Jésus et le disciple qu’il aimait. Etonnant anonymat dans lequel se trouvent Marie et Jean, qui ne sont jamais nommément cités dans le texte. Si des quatre Evangiles seul celui de saint Jean avait été conservé, jamais nous n’aurions su que « le disciple que Jésus aimait » était Jean, et la « Mère de Jésus », Marie ! Alors que juste après il nomme les autres femmes présentes : Marie, femme de Cléophas, et Marie de Magdala. Marie et Jean sont donc les deux seuls personnages de ce texte à n’être désignés que par leur seule référence à Jésus : l’un comme disciple, l’autre comme Mère.

Ces deux remarques nous montrent deux choses :
- c’est au pied de la Croix, au moment crucial où Jésus donne sa vie que sont rassemblés ceux qu’il aime : sa mère, des gens de sa famille, le disciple qu’il aimait et Marie de Magdala, comme si il y avait besoin de témoins. Toute la tendresse et l’affectivité de ce passage contraste avec ce qui se trouve avant : les soldats se partagent sa tunique et le coup de lance porté à son côté pour vérifier la mort.
- L’anonymat de sa mère et du disciple nous montre que saint Jean leur donne une valeur collective, ils sont représentants de tout un groupe. Cela est vrai du disciple que Jésus aimait qui, dépassant sa seule individualité, prend une valeur universelle. Il figure tous les disciples et même tous ceux qui sont appelés à devenir disciples, c’est-à-dire, en définitive, l’humanité tout entière (P. de Menthière). Et c’est à l’humanité tout entière représentée au pied de la Croix que Jésus proclame « descendance » de Marie. Marie donne naissance à l’Eglise. Le curé d’Ars aimait à dire : « La Sainte Vierge nous a engendrés deux fois, dans l’Incarnation et au pied de la Croix : elle est donc deux fois notre Mère. »

Voyant sa mère

Nous avons l’habitude de rencontrer ce verbe dans les Evangiles. Lorsque jésus voit, tout de suite après, il pose un acte, il dit une Parole. A chaque fois, il y a corrélation entre voir et dire.
Ici, ce que voit Jésus, ce n’est pas seulement « sa mère » ou « le disciple », mais précisément l’une ET l’autre, l’une PRÈS de l’autre.
Il y a de la réciprocité. Jésus aurait pu se contenter d’adresser quelques mots à sa mère en la regardant. Mais son regard se pose sur les deux.
On sait donc que ce qu’il va dire est lourd de sens. Au summum de la Passion, à bout de forces… je reprends le psaume 21 verset 16 (Ps 21,16) : « Chaque mot lui pesait car son palais était sec comme un tesson et sa langue collée à la mâchoire. »
Il n’en peut plus mais il va s’adresser avec tendresse à sa mère et à ce disciple. On sent bien que le message est plus qu’important.

Femme

Il s’adresse à sa mère en disant « Femme ». Bien sûr on ne s’attend pas à cela, nous autres occidentaux du XXIe siècle.. c’est une étrange manière, pour un fils, de s’adresser à sa mère ! On aurait attendu maman ou mère !
Il faut savoir que dans la bouche de Jésus, c’était un terme de courtoisie, qu’il employait volontiers quand il conversait avec une femme, que ce soit la Samaritaine, la Cananéenne, la femme toute courbée dans la synagogue (Lc 13,11-13) ou encore la femme adultère ou Marie de Magdala.
C’est aussi le terme qui sera employé lors des apparitions à Marie Madeleine. (Jn 20,13-15)
Cette expression manifeste une certaine distance : celle qui convient à la réalisation d’un événement important.
Les termes de maman ou de mère auraient eu un côté possessif qui n’est pas de mise. Marie n’est pas ou plus, en cet instant, la mère de Jésus, mais plus simplement, plus largement, une femme, une mère, près de son fils souffrant.
Et je reviens sur ce que je disais mardi dernier au sujet de la visitation de Marie à Elisabeth : Elisabeth ne dit pas : « Béni est ton fils », ce qui pouvait faire penser à une naissance toute naturelle. Elle parle du fruit qui germe en sa cousine et qui lui est donné par Dieu.
Dans l’Evangile de Jean, le terme « femme » pour désigner Marie est employé au début du ministère de Jésus, à Cana et au pied de la croix, à la fin de son ministère sur terre
C’est volontairement que Jésus, sur la croix, donne à sa mère, en public, non pas un nom de relation familiale, le nom tendre qu’il employait sans doute à Nazareth, mais le nom de sa fonction dans le plan de Dieu rappelons-nous le récit du péché des origines au livre de la Genèse (Gn 3) et ce que Dieu disait au Tentateur : « J’établirai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et sa race : celle-ci t’écrasera la tête. » (Gn 3,15) Cette femme annoncée, qui, par sa descendance, doit être victorieuse du Prince de ce monde, cette mère, active pour le salut des hommes, c’est celle du messie-sauveur : et c’est bien ainsi que Jésus comprend le rôle de sa propre mère.

Le message

Comme nous le disions plus haut, le regard de Jésus va de Marie au disciple. Il y a une réciprocité et c’est dans cette réciprocité que Jésus va délivrer son message, comme sa dernière volonté : « Femme voici ton fils. »
Fécondité…
Le terme « voici » est également beaucoup employé dans le quatrième Evangile. Quelques versets plus haut : « Voici l’homme… Voici votre roi » (Jn 19,5-14) et au tout début de l’Evangile : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1,15.29.35-36) etc. Ce sont des termes employés pour dire une révélation.
Tous les éléments sont présents pour que nous mesurions qu’il s’agit là d’une révélation de la plus haute importance… Sinon pourquoi saint Jean aurait-il choisi de placer cette volonté de Jésus au dernier moment, au moment crucial où il donne sa vie pour le salut de l’humanité ?

Nous aurions pu croire que Jésus, à l’heure de sa mort, se soucie du devenir de sa mère.
Guillaume de Menthière (prêtre, théologien, dans l’art de la prière) écrit : « Avant de mourir, Jésus, en bon Fils, veut confier sa mère à la garde du disciple bien-aimé. Il est fort touchant de penser que Jésus en ces circonstances, ait eu cette prévenance à l’égard de sa mère. Dans les souffrances atroces de la crucifixion, il a moins souci de lui-même que de celle qu’il va laisser seule et éplorée. Il surmonte sa douleur en un dernier effort pour porter comme acte ultime de son ministère en ce monde ce témoignage de tendresse envers celle qui l’a enfanté… Beaucoup d’hommes, dans les souffrances, en appellent très spontanément à leur mère pour qu’elle les aide, les soutienne. Mais, ici, c’est le condamné qui vient en aide à sa mère dans l’acte ultime de sa vie »…
Mais il me semble qu’il ne faut pas rester à cette lecture affective de ce passage. Le Christ n’a pas voulu seulement toucher notre affectivité : jamais il ne reste à ce niveau.
Si c’est cela qu’il avait voulu, il aurait d’abord dit au disciple : « Voici ta mère », sous-entendu « prends en soin ». Il a d’abord parlé à sa mère en disant : « Femme, voici ton fils. »
Jésus révèle un lien de mère à enfant. En ces deux versets, tout porte donc à donner à la double expression « voici ton fils, voici ta mère » le maximum de force effective et réaliste (Bible chrétienne)
Et cette révélation ne concerne pas le seul Jean qui est ici, je le rappelle, anonyme et désigné par sa seule qualité de disciple. Manière de signifier que dans la figure du « disciple », Jean doit représenter tous les disciples qui sont aimés de Jésus et du Père (A. Feuillet). En dehors de la personne du disciple, c’est donc chacun des disciples du Seigneur qui se voit confié à Marie.
C’est bien une révélation de la plus haute importance… « sur le Calvaire, c’est un enfantement dans la douleur qui s’accomplit. Combien plus que l’Apôtre, la Mère de Dieu peut-elle dire à chacun de nous : « Mes petits enfants, que dans la douleur j’enfante à nouveau » (Ga 4,19). « Marie qui avait enfanté virginalement le fils de Dieu enfante maintenant spirituellement l’humanité dans une douleur qui l’unit à celle de Jésus crucifié. » (Guillaume de la Menthière)

Là, mon cœur de mère et je sais aussi le cœur de tous les pères comprennent très bien la douleur inénarrable de Marie, impuissante devant la douleur de son fils. C’est humainement abominable.
Et je vous relate une expérience personnelle.
Pour nos 30 ans de mariage, mon mari et moi sommes allés à Rome. Un voyage que j’avais envie de faire depuis longtemps.
Parmi toutes les merveilles que j’ai vues, celle qui m’a le plus touchée est la Pieta de Michel Ange.
Je l’avais vue en photo, en statuette… mais la voir en vrai dépasse tout ce que je pouvais imaginer.
J’ai été retournée par l’expression du visage de Marie, les marques de souffrance sur le visage du Christ. Je me suis dit que Michel Ange devait bien connaître le cœur des mères… mais là, je m’avance peut-être.
En tout cas, j’ai raconté mon trouble à une amie, à mon retour. Elle m’a alors à son tour bouleversée.
Son fils est mort et elle n’a pas pu le prendre dans ses bras après sa mort parce qu’il avait eu un accident grave. Elle s’est alors confiée à Marie et dans sa prière, elle a vu son fils dans les bras de Marie, tout comme Jésus était dans les bras de sa mère au calvaire. « Femme voici ton fils » : chacun de nous, à un moment ou l’autre de vies est accueilli dans les bras de Marie.
Et là je vais citer Jean Paul II dans Redemptoris Mater n° 40 : « Les paroles si essentielles du Christ en Croix “Voici ton fils” sont d’une sobriété telle qu’elles font penser à une formule quasi sacramentelle. Marie est dès lors constituée, on dirait presque consacrée, comme Mère de l’Eglise du haut de la Croix. »

Jésus commence par donner Jean pour fils à Marie. Au moment de mourir, Jésus va au bout du don. Son détachement va jusqu’au bout du don. Non seulement, il donne sa vie, il donne aussi sa mère et il s’en sépare.
Et Jésus confie sa mère : « Voici ta mère » mais pas à n’importe qui : il la confie au disciple qu’il aimait, à ce moment dramatique près de la croix où il va mourir après une longue agonie.
Oui, il y a du féminin tout près de la mort de Jésus comme il y a du féminin tout près de la résurrection.
Oui, la mort et la résurrection du Christ est plus une affaire de femmes que d’hommes.
Peut-être parce que, tout comme Marie, la femme expérimente dans sa chair le passage. Le passage d’une vie à une autre vie.
Toute femme qui a accouché, du moins pour celles qui ont accouché avant la péridurale, connaît la crainte, puis la douleur… mais combien cette souffrance est vite oubliée devant la nouvelle vie.
Mais le passage ne se fait pas toujours tout seul.
Personnellement, j’ai connu le fameux baby blues. Il faut quitter un état pour un autre. Renoncer à cette intimité entre le bébé et sa maman, pour l’ouvrir au monde, à la vie. Et ça continue après, pour tout parent : éduquer littéralement veut dire « conduire dehors ».

Il y a de quoi être fières d’être femmes et mères parce que « C’est par la maternité que Dieu est devenu le Fils de l’homme et c’est par la maternité que l’homme devient Fils de Dieu » et je cite saint Athanase : « Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu. » Voilà ce qu’a permis Marie.

Jésus dit ensuite : « Voici ta mère et à partir de cette heure la prit chez lui. »

J’emprunte à CVX (Communauté de Vie Chrétienne) cette analyse :
Marie et Jean, s’adoptant mutuellement, confèrent à l’adoption des lettres de noblesse : l’amour construit les relations en profondeur, en vérité, en solidité et en liberté et ouvre des nouveaux espaces de vie possible. La foi véritable sous la croix, lieu de don, de vérité, d’humilité et de choix, inaugure des relations nouvelles.

Tout est accompli (Jn 19, 28)

Ce verset 28 ne fait pas partie du texte médité mais il est bon de le rappeler : « Après cela, Jésus voyant que tout était accompli… » Ainsi, ce n’est donc que lorsque Jésus a pris soin de rassembler au pied de l’arbre de la vie qu’est la Croix ceux qui l’aiment et qu’il aime, de confier ses disciples à l’Eglise et l’Eglise à ses disciples, qu’il peut dire que tout est accompli, et même plus, si l’on considère le verbe grec, que tout est mené à la perfection…

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Marité COLPART
(re)publié: 01/04/2012