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Le texte biblique

La Bible : mode d’emploi

C’est le plus grand monument de l’histoire des hommes...

En disant cela, je ne dis pas encore tout le bien que j’en pense, car je l’appelle aussi “Ecriture Sainte”, “Parole de Dieu”, Livre de l’Alliance, Bonne Nouvelle, etc. Sans oublier jamais qu’elle est d’abord, au milieu de tant d’autres monuments remarquables, un monument de la culture universelle qui “n’appartient pas” aux croyants. Un livre humain étonnant, une bibliothèque spécialement riche, par la diversité de ses genres, l’étendue de sa rédaction dans le temps, par le concentré ou l’écho de cultures et de civilisations différentes qu’on y trouve, par son message spirituel...

Comme tout grand monument, on peut conseiller de l’aborder petit à petit et sans indigestion. De le regarder, de l’écouter, de le parcourir à sa façon... Je souhaite bien sûr que tout le monde la connaisse et la lise. Mais je sais qu’on peut perdre cœur en cours de visite. On dégoûterait de la cathédrale de Chartres en obligeant à regarder chaque pierre l’une après l’autre et dans l’ordre ! Il m’arrive de conseiller d’abord des “extraits”. Par exemple “Pierres Vivantes”, “Ta Parole est un trésor", un Evangile, les Actes des Apôtres, quelques psaumes bien adaptés à telles circonstances...

Un “guide” est sans doute utile...

Un guide bibliographique compétent et pratique vient de paraître : “1000 livres sur la Bible”, Cahiers Evangile n° 124, juin 2003, du SBEV (Service Biblique Evangile et Vie), pour trouver aussi bien des introductions simples (marquées *) que des études savantes (***), sur l’ensemble de la Bible, sur chacun des livres, sur de grands thèmes... On cite p. 20-21 des introductions simples à l’ensemble de la Bible, par exemple :

- Une première approche de la Bible, Cah. Evang. 35 (1981) qui suit “Pierres Vivantes”
- Pour lire les textes bibliques (collège et lycée), du CRDP de l’Académie de Créteil (1988) excellente présentation de 20 textes bien choisis dans l’ensemble de la Bible
- E. Charpentier, Pour une première lecture de la Bible, Cahiers Evangile 10 (1974)

Comme pour beaucoup de visites et de randonnées, l’idéal est de se lancer à plusieurs pour s’encourager et profiter des découvertes des autres...

Le “lieu” le meilleur pour l’accueillir...

Dans les milieux croyants, on appelle avec raison la Bible “Parole de Dieu”. Une parole est faite pour être écoutée, avec les oreilles et avec le cœur, plus encore que pour être lue. La Bible peut être lue partout. Jean-Paul Kaufmann l’a découverte comme une lumière et une force, dans sa solitude d’otage au Liban. Les moines la “ruminent” à longueur de vie. Elle a “inspiré” une foule de peintres, de musiciens. C’est le livre le plus traduit au monde...

Mais son “lieu” privilégié est une assemblée de croyants qui accueille sa proclamation pour y trouver nourriture et appel à la conversion. Cela évoque chaque dimanche. Et chaque groupe biblique, chaque lieu de “partage de la Parole”. On y fait l’expérience que la Parole accueillie “donne la parole”, réveille, provoque des expressions renouvelées et parfois inattendues de la foi.

Mais cela ne signifie pas que la Parole de Dieu est comme enfermée dans un livre.

« Parole de Dieu »...?

Pour la tradition biblique depuis le début, avant d’être un livre la Parole de Dieu est action, « événement », histoire... Manifestation continue de Dieu dans la création, et manifestation de son grand projet de salut dans l’histoire des héritiers d’Abraham. Histoire lue et exprimée par les Prophètes. Et tout au long de cette histoire, sous l’action de l’Esprit de Dieu, de multiples porte-paroles, prophètes, poètes, conteurs et chantres, ont exprimé, aprofondi, précisé, ce grand projet.

C’est l’histoire de l’Alliance ; c’est la Bible, née dans le peuple des croyants. La Parole prend chair dans une histoire, résonne dans un peuple de croyants. Elle s’y donne à voir, à entendre.

Dans la même ligne et comme un « accomplissement », on trouve en Jean 1,14 : La Parole s’est faite chair. Chair, personne vivante en Jésus Christ, et non pas « livre » ! Et même si le Christ a été bien compris, contemplé, raconté, dans le Nouveau Testament, il reste « celui qui vient »... donc à découvrir et à exprimer mieux encore en se fondant toujours sur cette source.

Des histoires connues...? Plutôt une source qui peut rester vivante, surprenante.

En des temps anciens (mais dont je garde parfaitement le souvenir) un bon catholique pouvait se passer de la Bible, en pensant que tout l’essentiel avait été mis en formules de catéchisme et de théologie : « les vérités à croire, les commandements à pratiquer, les sacrements à recevoir ». On ouvrait la Bible pour y retrouver une histoire connue qui illustrait bien ce que la formule théologique était supposée dire mieux. Cela reste toujours un risque.

A-t-on bien noté par exemple que la parabole de « l’enfant prodigue » ne s’adresse pas en premier lieu au plus jeune fils pour lui faire prendre conscience de son péché, mais au frère aîné à la fois très fidèle et incapable de s’ouvrir à la miséricorde du Père (c’est pourtant dit clairement en Luc 15,1-3 !)

Jésus tel que nous l’imaginons est-il bien celui dont nous parle Marc ? Ainsi lorsqu’il est mal reçu à Nazareth et jugé de haut, Marc note : Il ne pouvait faire là aucun miracle... Et il s’étonna de leur manque de foi (6,5-6). Ou lorsqu’il guérit un aveugle : Après lui avoir mis de la salive sur les yeux et lui avoir imposé les mains, il lui demandait : « Aperçois-tu quelque chose ? » (8,23). Et, toujours chez Marc, sa seule parole en croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

En lisant les Actes des Apôtres, pensons-nous : en ce temps-là l’Esprit se manifestait souvent et fortement, ou bien sommes-nous aidés à le reconnaître là où il « souffle » aujourd’hui ? Là où il nous appelle et nous parle ? Les récits anciens sont faits pour cela.

Différentes approches légitimes et utiles... Différentes traductions

Une des caractéristiques des études bibliques actuelles est de souligner la complémentarité de différentes méthodes de lecture. Toutes les sciences humaines peuvent utilement y concourir. En rejetant toutefois les lectures « fondamentalistes » dont nous voyons les ravages en divers courants religieux d’aujourd’hui : elles ne cherchent qu’à justifier une forme de pratique. Cela attire l’attention sur ceci : toute façon de lire la Bible est liée à une façon de « faire Eglise ». C’est pour cela sans doute que les évêques de Créteil ont toujours souhaité que se rencontrent et s’écoutent les « groupes bibliques » légitimement différents.

Dans les Traductions diverses, on connaît les grands classiques : Bible de Jérusalem, TOB Traduction Oecuménique de la Bible, Bible Osty... toutes recommandables.

La « Nouvelle Bible Segond » (2002), qui réactualise un grand classique protestant de la fin du 19e siècle, est un travail de très grande qualité (pour la traduction et les multiples outils mis à disposition pour l’étude : notes, illustrations, tableaux et encadrés historiques, géographiques, index de près de 300 pages, de Aaron à Zorobabel)... Un grand regret : on cite seulement çà et là, en notes et en petits extraits (d’après la TOB) les livres dits « deutérocanoniques », ne dépassant pas un raidissement typique du 19e (l’introduction p. 16 précise bien que jusqu’au 18e siècle ces écrits figuraient, à part des autres, souvent en plus petits caractères, dans la majeure partie des bibles protestantes de France !).

Une traduction nouvelle n’est pas forcément meilleure... Ainsi « LA BIBLE nouvelle traduction » des éditions Bayard, qui a fait tant de bruit publicitaire en 2002. Elle veut échapper aux lourdeurs convenues d’une langue érudite et d’un français académique... On pourrait citer des trouvailles heureuses (et souligner ici encore l’intérêt des 340 pages d’annexes). Ainsi le Fils unique appuyé contre le cœur du Père qui nous a “raconté” Dieu en Jean (Jn 1,18) ; ou dans la Genèse (Gn 18,25) dans le plaidoyer d’Abraham pour Sodome : Confondre l’innocent et le coupable : pas toi, pas ça. Mais il faut souvent pas mal d’érudition et d’académisme pour comprendre pourquoi on a traduit ainsi. La lecture est rendue malaisée, parfois comme à plaisir : pourquoi présenter ainsi Isaïe 22,1 (Is 22,1) :

Toi, qu’as-tu donc à monter
tout entière sur les toits
ville hurlante, emplie de tumulte...?

Voici quelques exemples de textes connus, à gauche... et leur “nouvelle traduction” à droite. Est-ce à la fois juste et plus lisible ?

Gn 1,1-2 Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux. (BJ) Premiers Dieu crée ciel et terre terre vide solitude noir au-dessus des fonds souffle de Dieu mouvements au-dessus des eaux.
Is 6,3 Saint, Saint, Saint le Seigneur le tout-puissant. Sa gloire remplit toute la terre ! (TOB) Saint ! Saint ! Saint ! YHWH des troupes Toute la terre est sous son poids.
Mt 4,1 Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert,
pour être tenté par le diable. (TOB)
Jésus suivit le Souffle dans le désert pour y être tenté par le Rival.
Mt 5,3-4.10 Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. (TOB) Joie de ceux qui sont à bout de souffle, le règne des cieux est à eux. Joie des éplorés leur deuil sera plus léger.
Joie des justes que l’on inquiète, le règne des cieux leur appartient.
Mc 8,11-13 Les Pharisiens sortirent et se mirent à discuter avec lui ; ils demandaient un signe venant du ciel pour le mettre à l’épreuve. Gémissant en son esprit il dit : « Qu’a cette génération à demander un signe ? En vérité je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération. » Et les laissant là, il s’embarqua de nouveau... (BJ) Les Séparés surgirent pour engager avec lui une de leurs controverses, le mettre à l’épreuve, exiger de lui un signe du ciel. Pour lui-même, il soupira. Puis il leur dit : "Quelle engeance ! Exiger un signe ! Plutôt crever ! Et, les plantant là, il s’embarqua de nouveau...
(voir note p.3004 : explication profonde, érudite, pour une expression... au moins peu académique ! Il est vrai que « Plutôt mourir ! » aurait utilement donné à penser)

Traduction encore : selon le « genre » des écrits, il est plus ou moins difficile de passer d’une langue dans une autre. Il faudrait traduire poétiquement les poèmes, les Psaumes par exemple. Chanté en chœur, Il jette sa glace par morceaux évoque moins bien que l’original les petits cristaux de neige ou de grêle tombant du ciel ! De même : Tant ils m’ont traqué dès ma jeunesse, ils n’ont pas eu le dessus (Ps 129,2) ; L’impie se loue des désirs de son âme (Ps 10,3) ; Il assied la stérile en sa maison, mère en ses fils heureuse (Ps 113,9)... Pour pouvoir prier habituellement les psaumes, il serait même utile de les prendre un à un, une fois, tranquillement, en les « retraduisant » dans notre langage personnel. Plus largement, il serait très souvent bon d’essayer, sans prétention et sans remplacer le texte de l’Ecriture, de « traduire » avec les mots de notre foi les textes que nous avons à accueillir (en étant prêt à corriger si un jour on comprend mieux). Ainsi là où il y a « crainte » de Dieu, il faudrait toujours comprendre « vraie connaissance », « respect » et même « amour » ! Là où on dit du Seigneur il aime l’étranger, il est compatissant, il protège le pauvre, la veuve et l’orphelin, penser : puisqu’il nous a créés à son image, « à moi d’aimer... de compatir, de protéger... »

La traduction liturgique a un statut particulier : en plus de son caractère « officiel », elle est faite pour être comprise à la simple audition et elle réussit parfois très bien.
Ainsi en Ephésiens 4,11 : Le Christ Seigneur, monté aux cieux, veille à bâtir son Eglise comme son « corps » en « faisant des dons » aux hommes. Paul continue (traduction BJ) : Il a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes... pasteurs... La traduction liturgique est ici plus juste et plus profonde « il a donné certains comme apôtres...prophètes ...pasteurs ». Cela n’invite pas l’intéressé à se regarder comme détenteur exclusif de tel privilège ; cela invite l’Eglise à le comprendre comme un don de Dieu pour le service de tous, « signifiant » d’une façon particulière la présence du Christ Seigneur bâtissant son Eglise.

Mais cette traduction ne donne pas toujours le bon exemple. Ainsi pour 2 Timothée 3,14 : Tu dois en rester à ce qu’on t’a enseigné et dont tu as acquis la certitude. Tu sais de quels maîtres tu le tiens. Le texte recommande à Timothée de « rester dans » ce qu’il a reçu, de le garder fidèlement. La bonne façon de bien tenir sera parfois de ne pas « en rester à » ! La distinction entre tradition et traditionalisme est justement là ! Quant aux « maîtres », le mot n’est pas dans le texte. Sont-ils seuls à enseigner ? Paul a évoqué en 1,5 ta mamie Loïs (sic en grec) dont Timothée a tant reçu dès son jeune âge, et il rappelle ici même au verset suivant ce bel héritage, source de « sagesse ». Le mot « maîtres » serait-il dans la tête de ceux qui ont traduit ou donné l’imprimatur ? On sait bien pourtant que les « petits » (et donc parfois les mamies) en savent souvent plus que « les sages et les savants ».

En vérité elle est vivante, la Parole de Dieu...

 
Fernand PROD’HOMME p.s.s.

Prêtre de St Sulpice, diocèse du Val de Marne.

Fernand PROD’HOMME p.s.s.

Prêtre de St Sulpice, diocèse du Val de Marne.

(re)publié: 25/11/2003