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Le Temps - Édition de mars


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Il chasse les marchands du Temple
A peine arrivé à Jérusalem, Jésus a stupéfait la ville en chassant tous les marchands qui commercent au Temple. Puis il a fait des miracles.
« Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations, mais vous, vous en faites un repaire de brigands », leur crie-t-il au cœur de la dispute qu’il a lui-même provoquée. Dans Jérusalem, bondée des pèlerins affluant du monde entier pour fêter la Pâque dans le Temple, la bagarre ne tarda pas à se répandre. Celui qu’on surnomme le Messie, si calme habituellement, qui répond toujours aux questions, même injurieuses, avec patience ou par des miracles a soudain été pris d’une énorme colère. Le fils de Joseph, bâti comme un charpentier, a détruit en quelques instants tout le marché. Il s’est saisi d’une corde dont il a fait un fouet et a renversé, violemment, tous les étals des vendeurs et des changeurs. L’atmosphère bigarrée des veilles de Pâque donne toujours à Jérusalem un air de joyeux désordre. Mais là, entre les cris des marchands, ceux de Jésus, le beuglement des vaches libérées, la course des brebis, les pièces des changeurs qui roulaient sur le sol et derrière lesquelles les enfants couraient, les rires de la foule et le vol majestueux des colombes brusquement lâchées, plus personne n’y comprenait rien. Plusieurs, dans la foule des scribes et des prêtres qui marchaient, comme à l’accoutumée, dans l’enceinte du Temple, ont hésité à intervenir. Personne n’a osé prendre le risque de généraliser la bagarre. Le prétexte aurait été rêvé pour les Romains, qui ne demandaient qu’à pénétrer dans le Temple pour y rétablir l’ordre. Et puis la foule s’est d’autant plus mise rapidement du côté du Nazaréen furieux qu’il n’avait pas foncièrement tort de comparer les marchands aux brigands. « A tout prendre, confie un habitant d’Alexandrie, venu exprès pour Pâque avec ses sept enfants, ils peuvent aller commercer sur d’autres marchés qu’autour du Temple. Même si, évidemment, c’est ici qu’on trouve le plus de badauds et que toute la ville converge. » Un vieux rabbi, sidéré et ravi, ne cesse de répéter qu’on est revenu à l’époque du prophète
Amos, dont le père de son père lui avait récité et fait apprendre par cœur toute l’histoire dans son jeune temps. « Amos l’avait dit, a rabâché le vieillard tout l’après-midi, que ceux qui faussent leurs balances, ceux qui vendent les déchets du froment et qui achètent les faibles à prix d’argent encourraient les foudres du Très-Haut. » D’autres badauds montrent moins d’enthousiasme. « Les prêtres et les rabbis savent ce qu’ils font quand ils laissent les marchands s’installer au Temple. D’ailleurs ils contrôlent eux-mêmes les taux de change et fixent les prix en interdisant aux vendeurs de se coaliser. De même, ils vérifient que les poids des balances sont justes. Alors, la loi dit : “Tu ne voleras ton prochain”, et les prêtres font respecter la loi. Comment cet homme, qui n’est même pas de Jérusalem, peut-il vouloir imposer ses idées ? Qu’il aille gouverner dans son royaume, s’il pense qu’il en a un. » Jésus, soudain redevenu aussi calme qu’à l’accoutumée, regarde avancer vers lui un groupe de prêtres et de scribes, manifestant par leur pas lent qu’ils se seraient bien évités un tel aléa en pleine préparation des fêtes. Devant la foule, les prêtres lui tendent un piège en lui demandant de témoigner, par un signe, de la puissance dont il se réclame. Il leur répond alors, à la stupéfaction générale : « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. » Beaucoup, en entendant cette phrase, éclatent de rire et le tiennent pour un fou. Pour d’autres, fulminants, c’est un blasphémateur. Certains demandent, perplexes ou amusés : « Il a fallu quarante-six ans pour reconstruire le Temple, et en trois jours tu le relèveras ? » La scène commence à lasser, chacun retourne à ses affaires et le petit groupe se disperse, quand survient un événement extraordinaire. Des boiteux et des aveugles qui ont entendu parler de Jésus se fraient un chemin vers lui. Il les guérit. Alors le Temple vibre, jusqu’au plus profond de son marbre précieux, des cris de la foule en joie, qui hurle : « Hosanna au Fils de David ! »
Résurrection de Lazare

Ce matin, Jésus s’est mis en marche vers Béthanie non loin de Jérusalem. A ses disciples il a dit, parlant de Lazare qui venait de mourir, qu’il allait le réveiller.
La troupe, à son arrivée dans le bourg, a appris que Lazare avait été enseveli quatre jours auparavant. En s’approchant de la demeure de Marthe et Marie, les sœurs de Lazare, Jésus a pu constater qu’elle débordait de monde, d’amis, de proches venus apporter leur consolation. Aussi s’arrêta-t-il un instant. Il était encore en haut de la rue que Marthe, avertie de sa venue, l’a rejoint, laissant Marie assise à terre en signe de deuil. Et, s’adressant à Jésus, elle a dit que s’il avait été présent, son frère ne serait pas mort. Alors, se penchant vers elle, celui-ci a promis que Lazare se lèverait. Comme il disait cela, Marthe est allée prévenir Marie. Secouant sa torpeur, la plus jeune des sœurs s’est à son tour précipitée au devant de Jésus. En larmes, accompagnée des visiteurs qui pensaient qu’elle se rendait au sépulcre, elle s’est immobilisée face à celui qu’elle appelle Maître et lui a dit que s’il avait été présent son frère ne serait pas mort. Et Jésus a été troublé par les paroles et par les pleurs. Emu jusqu’au fond de l’âme, il a demandé où avait été placée la dépouille de son ami. On l’a conduit hors de la ville, à une grotte fermée d’une pierre. Et là, proche du tombeau, Jésus a demandé que l’on déplaçât la pierre. Marthe a bien objecté que le corps s’était probablement déjà corrompu, il fut fait comme il l’avait voulu. Alors, après une brève prière, il a ordonné à Lazare de se lever et de sortir. A l’étonnement général, on a vu apparaître, hors du caveau, une silhouette aux pieds et aux mains liés de bandelettes et au visage enveloppé d’un suaire. Se tournant vers l’assemblée Jésus a fait signe qu’on le déliât et le laissât aller.

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Mode : la folie romaine
Billet de notre correspondant à Rome

Les nombreux Juifs qui s’installent dans la Ville Éternelle ne tardent pas à constater qu’un monde sépare la mode de Rome de celle de Jérusalem, et qu’elle est source de grandes difficultés. Soit ils adoptent l’allure romaine et endurent les sarcasmes devant leur aspect déguisé. Soit ils gardent leur vêtement traditionnel et endurent le mépris des nobles et des chevaliers romains qui les confondent avec des affranchis. La plus pénible des inventions romaines est sans nul doute le rasage, qui stupéfie et outrage tous les peuples des provinces, de la Gaule à la Palestine. Installés en plein vent ou dans une petite boutique, les barbiers ne se contentent pas de raser barbes et moustaches, ils coupent courts les cheveux, que les hommes les plus frivoles se font, en plus, friser au fer.
De toutes les provinces où sont allés les Romains, ils ont ramené de nouveaux vêtements qu’ils préfèrent systématiquement à leur toge. De Grèce ils ont copié le pallium des philosophes, grande bande de tissu de laine qu’on passe sur une épaule puis qu’on enroule autour des reins. Le pallium est plus facile à plisser que la toge, même si, par contrecoup, la gestuelle romaine perd de sa retenue. De la Gaule Cisalpine ils ont ramené la poenula, grand manteau surmonté d’un capuchon, qu’on porte directement sur la tunique, fait

d’un lainage épais hérissé de longs poils. Au demeurant très laide, cette invention gauloise a le mérite d’être commode l’hiver. De Gaule ils ont surtout ramené les braies, sorte de jupe ridiculement cousue autour de chaque jambe. Bien qu’un ancien édit d’Auguste interdise l’accès du Forum à tous les citoyens portant cette tenue grotesque, de plus en plus de jeunes l’adoptent de nos jours, prétextant qu’elle est plus commode, en particulier pour les voyages. Il faut dire que plus personne, sauf les représentants des vieilles familles, n’a l’idée de circuler en toge, de
flaques de boue ou les plaques de glace l’hiver, et surtout les risques croissants d’accidents, expliquent que, à pied, à cheval ou allongé dans un char à boeuf, on préfère se couvrir les membres. De la mode qui concerne les femmes nous n’oserons pas même parler. Une Romaine qui se promènerait autour du Temple de Jérusalem dans la tenue où elle déambule dans les rues de Rome, le visage, les mains, les pieds et les cheveux peints de couleurs violentes, les épaules nues et le corps étroitement ceint de voiles transparents, encourrait la lapidation.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE

Le Temple constitue le centre spirituel et politique d’Israël. Ce Temple édifié par Salomon et une première fois détruit a été reconstruit. Les travaux en ont été entrepris par Hérode il y a vingt ans de cela. Si le sanctuaire lui-même a été rebâti en moins de deux ans, les travaux d’ensemble viennent tout juste d’être achevés. Avec ses pierres blanches, dont certaines pèsent plusieurs tonnes et ses toits dorés, le Temple est certainement l’un des bâtiments les plus imposants de tout l’Empire.

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La perte de Jésus
Les prêtres ont décidé de mettre fin aux agissements du prophète de Galilée. Une révélation du TEMPS
Des heures d’enquête serrée, des confidences, des assertions invérifiables, des rumeurs, et, pour finir, la confirmation par l’un des plus hauts personnages du Temple, nous permettent d’affirmer que le sort de Jésus le Nazaréen est arrêté. Les grands prêtres et les scribes se sont réunis à plusieurs reprises et discrètement. Il doit mourir, mais pas en pleine fête, de peur qu’il y ait du tumulte parmi le peuple. Depuis son baptême par Jean, aujourd’hui décapité, le fils du charpentier de Nazareth n’a cessé de multiplier les signes et de heurter la sensibilité des gardiens de la loi. L’ire des prêtres a commencé dès le début des prêches du Galiléen. Ses commentaires, limpides mais très personnels, des Écritures ont provoqué la colère de ceux qui enseignent.
Appel à la rébellion

Jésus a, par exemple, expliqué aux foules : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. », appel à la rébellion martelé à plusieurs reprises : « Méfiez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens. » Il s’est même permis de rabrouer ceux qui sont venus lui demander les preuves de ce qu’il avance : « Génération mauvaise et adultère. » Ou encore, citant Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur coeur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » Amos le sacrilège aurait pu en dire autant.
Récemment encore, on l’a entendu s’en prendre publiquement aux scribes : « Gardez-vous d’eux, qui se plaisent à circuler en longues robes, à recevoir les salutations sur les places publiques, à occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premiers divans dans les festins, qui dévorent les biens des veuves et affectionnent défaire de longues prières. Ils subiront, ceux-là, une condamnation plus sévère. »
La volée continue de gifles verbales a poussé les prêtres et les scribes à envisager d’un œil

de plus en plus sombre la popularité grandissante de Jésus.
Éléments séditieux

Celui-ci, rappelons-le, a choisi les plus crédules pour asseoir son message. Les guérisseurs sont légion en ces temps troubles, mais lui semble avoir multiplié les prodiges pour s’attirer la sympathie de ceux qui le suivent : aveugles, lépreux, possédés, paralytiques, jusqu’à l’enfant du centurion romain. Il s’est permis de soulager les souffrances humaines tout en remettant les péchés. Il a agi le jour de sabbat ; il aurait marché sur les eaux, apaisé une tempête. Il aurait joué, tour à tour, au nouveau Moïse, au fils de Dieu, au maître du Temple.
L’audience rencontrée par ce prophète pourrait ne pas troubler la quiétude des prêtres si ne s’y glissaient d’inadmissibles éléments séditieux.
En vrac. Jésus ne se prive pas de prendre place à la table des impurs. Il y a quelques jours encore, à Jéricho, a partagé le repas de Zachée, chef des publicains. Il a séjourné chez les Samaritains, a dialogué avec des femmes, pas toujours de grande vertu, les a autorisées à le suivre.
Le réquisitoire s’est alourdi avec la « résurrection » de Lazare, à Béthanie. A proximité de Jérusalem, un mort s’est levé sur une injonction de Jésus. Aux portes de la cité il a accompli son miracle le plus spectaculaire. Des témoins sont venus se confier aux pharisiens. Les têtes se détournent du Temple pour guetter l’arrivée du Nazaréen pour les fêtes de la Pâque. Il semble bien que l’avis de recherche lancé par les religieux sur le territoire de Judée ne l’ait pas dissuadé de se rendre dans la ville sainte pour la Pâque.
L’autre soir, les pharisiens et les grands prêtres se sont réunis avec la ferme intention de régler l’affaire Jésus. Deux attitudes les ont d’abord divisés.
Les premiers ont eu peur des Romains. Laisser la croyance en Jésus prospérer, cela signifie, à plus ou moins longue échéance, des troubles généralisés, un

désordre dont profiteront les occupants pour supprimer le lieu saint, massacrer la nation d’Israël, se débarrasser à jamais du problème. L’analyse apparaît bien sommaire. Elle fait sourire Caïphe, le grand prêtre, sadducéen pur et dur, qui ne supporte pas Jésus et ses sermons sur la vie éternelle. Le grand prêtre a emporté la décision de tous par ces mots : « Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. » Il a ajouté avec subtilité que Jésus allait mourir, non seulement pour la nation, mais pour rassembler les enfants de Dieu dispersés. Démontrer par sa mort à ceux qui lui ont emboîté le pas qu’ils se sont trompés de prophète et que la vérité jaillit toujours du Temple. Son arrêt de mort est signé. Il suffit de mettre discrètement la main dessus. La cupidité d’un des disciples représente un atout majeur. L’un des proches de Jésus aurait pris contact avec des prêtres et les chefs des gardes. Il le livre contre une copieuse compensation financière. Reste à arrêter la somme. Trente pièces d’argent feront l’affaire. Soulagés, les notables du Temple attendent le signe du traître. La Pâque s’annonce sous les meilleurs auspices.
Complot

Comme Pâque, la fête des Azymes est prévue pour bientôt, les prêtres et les scribes, qui n’ont toujours pas trouvé le moyen de perdre définitivement Jésus, sont dans l’embarras. Ils ne peuvent ni ne veulent qu’il soit arrêté durant les fêtes saintes. Ils craignent les réactions du peuple.
C’est alors que Judas, l’un des Douze, est venu contacter les officiers commandant la garde du sanctuaire et leur offrir un marché. Après s’être concerté avec eux, il a convenu, contre rétribution, de leur livrer Jésus en les avertissant lorsque celui-ci se trouverait à l’écart de la foule. Le pacte passé, Judas s’en est retourné auprès de ses compagnons.

 
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Jean-Michel DI FALCO LÉANDRI

Evêque émérite de Gap et d’Embrun.
Fondateur du groupe de chanteurs « Les Prêtres ».

(re)publié: 01/03/2021