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Études spécialisées

Le temps du salut

Le sang de l’agneau

En désignant Jésus comme « Agneau de Dieu » (Jn 1,29) le quatrième Evangile le rapproche de l’agneau sacrifié lors de la Pâque (Ex 12) et du « serviteur souffrant » mené silencieux à la mort (Is 53,7). Mais dans l’Apocalypse, l’agneau est aussi un être royal à la fois vaincu et vainqueur n’est-il pas « lion », « immolé » et « debout » (Ap 5,6) ? Tourné vers le trône divin, il ouvre le Livre scellé, déroulant l’histoire humaine avec son lot de souffrances... et la certitude du bonheur final : bien avant tous les martyrs, il avait versé son sang et, au terme du récit, ses noces seront triomphales.

En cette veille de l’an 2000, temps d’anxiété, relisons l’Apocalypse. Quelques grands thèmes du quatrième Evangile y sont repris en images fulgurantes pour nous révéler le sens de l’Histoire.

Comme les prophètes de l’Ancien Testament, Jean, auteur de l’Apocalypse, se fait serviteur de la Parole reçue et nous appelle à la vigilance. Il sait de quoi l’histoire est faite, les malheurs qui la tissent et qui font douter de son sens. De ce désespoir il veut nous libérer. D’emblée, il a lancé une béatitude, la première des sept qui ponctuent son livre : « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui s’y trouve écrit » (Ap 1,3).

Pâques et l’Exode

Au chapitre 12, « la Révélation de Jésus Christ » franchit une étape décisive : la septième trompette vient de sonner, le Temple de Dieu dans le ciel s’ouvre et l’arche de l’alliance « apparaît » (11,19). Dans un livre qui « donne à voir », l’utilisation pour la première fois de ce mot est importante. Avec le mot « apparaître » nous sommes en effet mystérieusement plongés dans le vocabulaire des apparitions pascales du Ressuscité. Un axe de lecture qui se conjoint à un autre : l’Exode.

Le mot « signe » apparaît trois fois dans l’Apocalypse : ici (versets 1 et 3) et en 15,1. Son emploi n’est pas neutre. Dans le quatrième Evangile, il désigne les actes salvifiques de Dieu dans l’histoire. Or le premier de ces signes est, par excellence, l’Exode auquel nous renvoient quelques images. Le désert où s’enfuit la femme rappelle l’autre désert où le peuple, fuyant Pharaon, a expérimenté la protection de Dieu qui le nourrit de la manne. Et si la femme reçoit des ailes d’aigle pour s’échapper, c’est en écho à la parole du Seigneur : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’égypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigles et vous ai fait arriver jusqu’à moi » (Ex 19,4). Plus tard, devant la mer de cristal, les vainqueurs de la bête chanteront « le cantique de Moïse et de l’agneau » (Ap 15,3). Ainsi, sur fond d’Exode et de Pâques prennent sens les signes donnés.

Grandiose ou dérisoire

Le « signe de la femme » est grandiose. Nous devons sans doute y voir une figure du peuple de Dieu qui met le rédempteur au monde. La naissance douloureuse se comprend dans un contexte pascal : il s’agit de la passion du Christ.

Un lien fort unit d’ailleurs ce passage avec le chapitre 16 du quatrième Evangile. Jésus annonce à ses disciples d’une part la tristesse que va provoquer en eux sa passion et d’autre part la joie qui suivra sa résurrection. Cette tristesse est à vivre comme une participation aux douleurs messianiques. Elle aboutit au don de la vie au monde, au matin de Pâques. De ceux qui sont restés aux côtés du Christ durant ses épreuves un peuple nouveau va naître. Et Jésus de conclure : « En ce monde vous êtes dans la détresse, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). Tout le livre de l’Apocalypse nous conforte dans cette espérance. Aux chrétiens persécutés, il rappelle une donnée essentielle de la foi : l’église survivra à toutes les attaques de ses ennemis célestes ou terrestres, intérieurs ou extérieurs.

Face au « grand signe » de la femme, le signe du dragon paraît dérisoire. Car si la femme est enveloppée de soleil, le dragon, lui, n’est que rouge-feu, lumière de mort. Il est vite démasqué comme « l’antique serpent [...] séducteur du monde entier ». Or le quatrième Evangile l’affirme : « le Prince de ce monde est jeté dehors » (Jn 12,31). Ceci est repris dans le cri de victoire de Ap 12,11 : « il a été précipité l’accusateur de nos frères ».

Le temps du salut

Depuis Pâques, le monde est jugé et Jésus se fait lui-même notre Avocat auprès du Père, prenant sur Lui le péché du monde. Il réduit à néant les efforts de Satan pour obtenir la condamnation du genre humain. « Voici le temps du salut » (Ap 12,10) : ce temps est l’heure de la Croix (Jn 13,1), le moment où « l’agneau de Dieu » répand son sang. Voilà ce que Jean le visionnaire, avec sa force de prophète, proclame aux jeunes églises persécutées : Satan a perdu la guerre. La victoire de Michaël, de ce point de vue, n’est pas autre chose que la contrepartie céleste et symbolique de la réalité terrestre, historique, de la Croix. Le serpent peut bien encore mordre au talon la descendance de la femme (Gn 3,15), l’issue est déjà assurée.

Alors, regardons une dernière fois la femme lumineuse et douloureuse. Selon une tradition ancienne elle est Marie, la mère du Crucifié. Le Crucifié ne lui a-t-il pas confié, en la personne du Disciple bien-aimé, toute « la descendance » que nous découvrons à la fin du récit (Ap 12,17) ? Aux heures critiques, quand nous ne savons plus très bien déchiffrer les signes de Dieu dans l’histoire, appuyons nous sur elle, car, par elle, « la route est éclairée dans le désert où l’homme avance » (hymne liturgique).

 
Dominique-Emmanuel GUERY op
(re)publié: 31/05/1999