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Études spécialisées

La Passion de Jésus selon « Corpus Christi »

Un événement médiatique marquant de cette Semaine Sainte, c’est la projection de Corpus Christi sur Arte ! Cinq émissions de près d’une heure, sans décor, sans musique. Seulement la reproduction de manuscrits et d’objets archéologiques. Avant tout, les visages de 27 savants, d’appartenance confessionnelle variée, tous passionnés par l’étude du livre.

Une remarque d’importance s’impose : après de longues interviews, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ont sélectionné les phrases qui répondaient à leur objectif et disposé les répliques. Il serait injuste de juger de la pensée profonde des auteurs simplement par ce qui a été entendu. Il faut se reporter à leurs oeuvres, d’ordinaire beaucoup plus nuancées. Quant à la thèse des réalisateurs, elle s’exprime clairement à la fin du 5ème livret accompagnant les émissions :

Jésus est mort crucifié par les Romains... Le grand miracle qu’il espérait n’a pas eu lieu... Le royaume d’Israël n’a pas été restauré, au contraire... Pendant ce temps, les Evangiles et les premiers chrétiens vont enlever Jésus à la Palestine et au judaïsme, le prophète galiléen va se muer en Christ universel...

Comment un tel retournement de l’histoire a-t-il pu se produire, sinon par l’écriture ?

Avec cette citation, certains penseront que la cause est entendue et qu’il n’y a pas à prendre trop au sérieux une telle compilation.

Pourtant nous aurions grand tort de négliger une émission qui, au moins par les analyses parues dans les magazines (à signaler l’excellente production de Télérama), atteint un large public et manifeste l’intérêt pour la personne de Jésus.

Le texte du IVème Evangile nous est transmis dans des conditions infiniment supérieures à celles de tous les classiques de l’Antiquité. Nous avons vu, dans le sanctuaire de la Bibliothèque de Manchester, le plus ancien fragment connu ! Trente ou quarante ans après sa rédaction à Ephèse, l’Evangile de Jean était déjà diffusé en Egypte ! Deux manuscrits presque complets (collection Bodmer) des années 200. C’est extraordinaire !

Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate.C’est la donnée de base, déroutante. Déjà Saint Paul reconnaissait que le message de la croix est scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs (1 Co 1,23). A juste titre on rappela que, au 2ème siècle, le philosophe Celse multiplia les attaques contre la foi en un supplicié, abandonné par ses propres disciples. Origène se donnera beaucoup de mal pour lui répondre pied à pied. Les chrétiens n’ont dissimulé ni la honte de la croix, ni la fuite des apôtres.

La date de la mort de Jésus a été longuement discutée : question tout à fait classique. Les meilleurs auteurs se partagent entre le point de vue des Synoptiques (le jour de la Pâque) et celui de Jean (la veille de la Pâque). Plusieurs des intervenants ont fait remarquer que ces deux datations étaient liées à deux manières d’exprimer la relation de la mort de Jésus avec la pâque juive : « Ce n’est pas sur la date de la Pâque qu’il y a débat dans la première communauté chrétienne, c’est sur le sens à donner, c’est sur l’accent théologique à mettre sur la mort de Jésus. Le génie du recueil néo-testamentaire, c’est de rassembler des textes, qui, à lecture première, se contredisent ». (G.P. Lemonon, dans livret 3, p. 28).

La condamnation par Pilate rendait le christianisme suspect aux autorités romaines. Le récit primitif de la passion, que l’on reconnaît à la base des quatre évangiles, n’élude pas le fait.

Mais l’on constate, d’un Evangile à l’autre, la tendance à disculper partiellement Pilate pour faire retomber la plus lourde responsabilité sur les Juifs. L’Evangile de Pierre (apocryphe de la fin du 2ème siècle) le manifeste encore plus clairement.

Nous aimerions reconstituer le détail du procès romain. Plusieurs intervenants ont évoqué l’accusation politique, telle qu’elle apparaît en Lc 23,2. En ce qui concerne le IVème Evangile, il faut reconnaître l’art dramatique de Saint Jean, qui vise le sens profond de l’événement. Tentons une comparaison : dans son Dialogue des Carmélites, Bernanos s’appuie sur des documents historiques indéniables, mais quelle profondeur il leur donne en reconstituant le dialogue de la Prieure avec Blanche de la Force !

L’Evangéliste résume ainsi la mission de Jésus par ces paroles : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». Tel est l’essentiel du message chrétien, proclamé devant le représentant de l’Empire. Le procès d’un jour devient le procès du monde.

Que penser du procès juif ? L’Evangile de Jean est-il responsable de « l’antisémitisme chrétien » ? Un fait est bien établi : ce sont les grands prêtres et leurs partisans qui ont mené l’affaire ; les pharisiens sont restés en retrait.

Pour quels motifs les grands prêtres ont-ils agi ? L’attitude et les paroles de Jésus au sujet du Temple ont joué un rôle déterminant. En annonçant la destruction du Temple, comme Jérémie l’avait fait en son temps, Jésus mettait en cause l’ordre religieux et politique, les deux étant alors inséparables.

Est-ce pour un blasphème que Jésus a été condamné ?

Les Synoptiques ont condensé en quelques mots les raisons de l’opposition religieuse des juifs contre Jésus : son comportement, ses paroles mettaient en cause la conception que l’on se faisait du Dieu unique. Pour sa part, Jean nous dévoile en plusieurs scènes de l’Evangile la dimension religieuse du procès (5,18 ;10,31-39), dimension que le temps a mieux mis en lumière. C’est ainsi que les « juifs » deviennent souvent les représentants du « monde », dans la mesure où il se ferme à la lumière. Et pourtant « le salut vient des juifs » (Jn 4,22). En aucun cas, on ne peut imputer aux juifs en général ce qui fut la faute de juifs au temps de Jésus. Cette vérité élémentaire, trop souvent oubliée, le concile Vatican il l’a heureusement rappelée.

Cette émission oblige à réfléchir sur le rapport entre la science historique, toujours en mouvement, et la signification religieuse des événements. En quoi la mort d’un innocent me concerne-t-elle aujourd’hui ? Comment peut-elle changer ma vie ? Nul ne peut répondre à ma place.

La 5ème émission d’Arte a dépassé de beaucoup le cas du procès de Jésus et a présenté un dossier délicat : Jésus s’est-il ou non affirmé comme le Messie et en quel sens ? Pourquoi les disciples ont-ils privilégié ce titre ? La juxtaposition des points de vue, l’orientation propre de G. Mordillat et J. Prieur ont pu faire dire à plus d’un téléspectateur :

« Qu’est-ce que la vérité ? »

Essayons de mettre un peu de clarté dans le débat. Messie, messianisme sont des mots piégés. Nous risquons toujours de mettre sous ces mots un contenu chrétien, quand nous lisons les textes de l’Ancien Testament ou les textes juifs.

La religion juive se caractérise par un sens dynamique de l’histoire, fondé sur la promesse de Dieu, mais elle comporte une grande variété dans les représentations de l’avenir. Pour nous en tenir à l’époque proche du christianisme, la complexité des espérances juives apparaît clairement dans les textes de Qumrân. Si l’attente du jugement de Dieu y est prédominante, le messianisme proprement dit ne tient qu’une place restreinte. Plusieurs figures apparaissent : un Prophète (précurseur : Elie ?), un Messie sacerdotal, qui aura le rang suprême, un Messie davidique et aussi, selon un texte isolé, un Messie angélique (Melchisédech). Par contre l’espérance populaire, bien attestée par les Psaumes de Salomon (milieu du 1er siècle avant J.C.), se concentre sur la figure du Fils de David, qui chassera l’envahisseur et assurera au peuple d’Israël, dans la foi et la justice, un état de bonheur et de paix.

Au début de notre ère, les prétendants messianiques n’ont pas manqué en Israël. Outre Judas le Galiléen et Theudas, dont parlent les Actes (5,36s)et Flavius Josèphe, il faut mentionner Ben Koséba salué par le rabbin Akiba comme Messie sous le nom de Bar Kokéba (fils de l’Etoile), lors de la seconde guerre juive (131-135). Aucun de ces prétendus Messies n’a été condamné par les Juifs comme blasphémateur, mais tous ont été exécutés par Rome comme des rebelles.

Jésus lui-même s’est exprimé sur sa personne avec une grande réserve. Saint Marc le souligne en tous ces passages où, après des miracles, Jésus ordonne le silence (ainsi Mc 1,25.34 ;5,43 etc). La confession de Pierre à Césarée marque un tournant (Mc 8,27-30), mais à peine l’apôtre a-t-il reconnu en Jésus le Messie que le Maître annonce sa passion et morigène Pierre qui proteste (Mc 8,33). Malgré l’enthousiasme populaire (Mc 10,47 ;11,10), la figure à laquelle Jésus se réfère n’est pas celle du Fils de David. Par contre, en termes voilés, Jésus revendique la mission du Serviteur de Yahvé et du Fils de l’Homme. Typique à ce sujet la déclaration faite après la demande des fils de Zébédée à siéger dans le Royaume : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Dans le cadre du procès devant le Sanhédrin, les Synoptiques ont condensé les déclarations par lesquelles Jésus annonçait qu’il siègeraît à la droite de Dieu comme Fils de l’Homme (Mc 14,61s).

Quand les premiers chrétiens ont-ils privilégié le titre de Messias, Christos (Jn 1,41) ? Le fait date des origines. En effet la première aux Thessaloniciens, écrite en l’an 50, soit 20 ans après Pâques, offre un repère indiscutable. Paul y emploie la formule solennelle « Notre Seigneur Jésus Christ » (1 Th 1,3) pour désigner le Fils de Dieu, dont on attend le retour prochain (1 Th 1,9-10). Le contenu de la formule est « dépolitisé », comme dit C. Perrot, au profit d’une interprétation religieuse.

Autre attestation indirecte sur cet emploi caractéristique de Christos : le sobriquet de Christianoi donné à Antioche au groupe chrétien, dès le moment où il commence à se distinguer de la communauté juive (Ac 11,26). Les chrétiens sont ceux qui appartiennent « au parti du Christ ». Autre écho, l’agitation dans les synagogues de Rome au sujet d’un certain Chrèstos (mot prononcé par iotacisme comme Christos : selon Suétone (Vie de Claude 25), Claude exila les meneurs (vers l’an 49).

Dans ces conditions, marquées par le danger d’interprétation politique, pourquoi la tradition chrétienne a-t-elle donné tant d’importance au titre de Christos ? La conviction, fondée sur la prédication de Jésus, c’est qu’il transmettait la Bonne Nouvelle du salut (selon Es 61, Isv : texte-clef pour la notion d’Evangile) et accomplissait les Ecritures. Mais cet accomplissement, consacré par la résurrection, n’est pas de l’ordre de la similitude : à tel texte correspondrait tel événement ! Un recentrement radical est réalisé par l’action de Dieu qui ressuscite le condamné d’hier. Pour comprendre ainsi les Ecritures, il faut une lumière nouvelle. C’est ce que Saint Luc montre avec insistance en rapportant comment le Ressuscité instruit les disciples d’Emmaüs et les Apôtres sur le sens de l’Ecriture (Lc 24,25-27,45). Accomplissement paradoxal, qui ouvre l’avenir.

Alors qu’un titre comme Seigneur ne manifestait pas directement le lien avec la première Alliance, Messias, Christos établit le rapport à la fois de continuité et de discontinuité entre la promesse et la réalisation.

Aujourd’hui encore, Christos est là pour nous empêcher de détacher le Seigneur, à l’autorité divine, au rayonnement cosmique, de ses racines juives. Jean en est pour nous le témoin privilégié : lui qui insiste le plus sur la relation filiale entre Jésus et le Père, choisit avec soin les signes qui manifestent en quel sens Jésus est « le roi d’Israël » (1,49), le roi qui témoigne de la Vérité au monde (18,37).

Pour le dire en d’autres termes, ce n’est pas l’Ecriture qui suffit à rendre compte de l’élan du christianisme naissant, c’est bien l’événement de Pâques qui bouscule toutes les conceptions antérieures et lance les disciples désorientés vers la proclamation que « Dieu a fait et Seigneur et Christ ce Jésus que vous, vous avez crucifié » (Ac 2,36).

A Lire :

- A. VANHOYE, I. DE LA POTTERIE, C. DUQUOC : La Passion selon les quatre Evangiles (coll. Lire la Bible 55), Cerf
- P.M. BEAUDE : Qu’est-ce que l’Evangile ? (Cahier Evangile 96)
- Le Monde de la Bible no. 87 (avril-juin 1994) : La Passion de Jésus

Plus techniques :

- S. LEGASSE : Le procès de Jésus - Tome I
- S. LEGASSE : L’histoire - Tome II
- S. LEGASSE : La Passion dans les quatre Evangiles (commentaire), Cerf
- C. PERROT : Jésus et l’histoire, Desclée
- C. PERROT : Jésus, Christ et Seigneur des premiers chrétiens, Desclée 1997
- P. GRELOT : Les Juifs dans l’évangile selon Jean, Gabalda 1995
- P. GRELOT : L’espérance juive à l’heure de Jésus (2ème édition), Desclée 1994
- G. STANTON : Parole d’Evangile ? Cerf / Novalis, Paris / Montréal 1997

 
Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

edouard.cothenet3 worldonline.fr
(re)publié: 30/04/1998