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Études générales

Jésus et le témoignage des Evangiles

Les évangiles ont retenu de la vie de Jésus un certain nombre de scènes et de paroles qui sont d’abord des témoignages de foi et dont l’historicité peut à bon droit être questionnée. Mais histoire et foi y sont à tel point mêlées qu’il est impossible de les départager sans détruire le récit qui les constitue.

A partir de toutes les sources existantes - les plus complètes et les plus anciennes sont les évangiles canoniques - il nous faut tenter de préciser comment le récit de Jésus de Nazareth s’inscrit dans un cadre qui lui donne une consistance historique. On tiendra compte des limites de l’histoire comme science, car elle n’a pas forcément les moyens d’appréhender tous les événements réels du passé.

Naissance et mort

L’élément le plus assuré de la vie de Jésus est paradoxalement sa mort. Elle fait intervenir Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée de 26 à 36, un personnage connu par ailleurs des historiens antiques. Les chrétiens ne nient pas sa crucifixion (à la différence des musulmans), ils s’appuient même sur elle pour donner corps à la résurrection, qui est le pivot de leur foi. On peut la dater avec un bon degré de probabilité, sachant que les sources écrites attestent unanimement que Jésus mourut à Jérusalem un vendredi (Mc 15,42 ; Jn 19,31).

Une divergence existe cependant entre les témoignages des évangiles canoniques. Selon les trois évangiles synoptiques, ce vendredi correspondait au jour même de la fête de la Pâque juive, le 15 du mois de nisan, puisque Jésus avait pris le repas pascal avec ses disciples, la veille au soir (Mc 14,12). Selon le témoignage de Jean, au contraire, Jésus mourut l’après-midi qui précédait la fête, le 14 (Jn 18,28), à quoi correspondent les données fournies par le Talmud de Babylone (Sanhédrin, 43a). Malgré les essais tentés à partir d’études sur les calendriers de l’époque, ces données sont difficilement conciliables. Il est probable que Jean a historiquement raison : exécuter en effet trois condamnés juifs le jour de la plus grande fête de l’année aurait été une faute politique majeure de la part de l’occupant romain. En conséquence, Jésus mourut le vendredi 14 nisan, et le dernier repas qu’il prit avec ses disciples ne fut sans doute pas le repas pascal proprement dit, bien qu’il baignât déjà dans l’atmosphère de la fête toute proche. Et parmi les 14 nisan qui tombèrent un vendredi pendant le mandat de Pilate, celui qui convient le mieux pour l’exécution de Jésus correspond au vendredi 7 avril de l’année 30, selon le compte actuel.

Plus difficile est la détermination de l’année de naissance de Jésus, un homme du peuple ne sachant en général pas, à l’époque, quand il était né. Si l’on en croit Matthieu et Luc (Mt 2,1 ; Lc 1,5), Jésus naquit sous le règne d’Hérode le Grand, qui mourut lui-même en 4 avant notre ère. Si l’on tient compte que Jésus avait environ trente ans quand il commença à prêcher (Lc 3,23), et qu’Hérode mourut peu de temps après sa naissance (Mt 2,19), on peut émettre l’hypothèse vraisemblable qu’il naquit autour de 5 ou 6 avant notre ère, et qu’il avait 34 ou 35 ans à sa mort.

Cette proposition pose deux questions. La première est que Jésus est né « avant Jésus-Christ », ce qui est pour le moins étonnant. On s’étonnera moins en apprenant que le fait de compter les années à partir de la naissance de Jésus est tardif (il s’imposa progressivement en Europe à l’approche de la fin du premier millénaire), et qu’il se fonde sur les calculs d’un moine du 6e siècle, Denys le Petit, dont on ne découvrit que longtemps après sa mort qu’il s’était trompé.

La seconde question porte sur la date proposée, peu conciliable avec une indication fournie par Luc, à savoir que le déplacement de Marie et Joseph à Bethléem eut lieu à l’occasion du recensement conduit en terre juive par Quirinius, légat de Syrie. Or, selon des indications fournies par Flavius Josèphe, Quirinius n’occupa ce poste qu’à partir de l’an 6 de notre ère, soit dix ans après la mort d’Hérode. L’indication de Luc est-elle fautive ? Ou celle de Josèphe ? Ou bien Quirinius, expert en politique orientale pour le compte de l’Empire, exerça-t-il deux fois la même fonction à quelques années d’intervalle ? Les points d’interrogation s’accumulent, et l’historien doit reconnaître qu’il est quasi impossible de faire coïncider toutes les données. La date la plus vraisemblable de la naissance de Jésus reste finalement celle qui a été proposée, malgré les points obscurs : autour de 5 ou 6 avant notre ère. Quant au lieu de cette naissance, Bethléem est attestée par deux évangélistes, Matthieu et Luc (Mt 2,1 ; Lc 2,4), tandis que Marc et Jean n’en disent rien, ce dernier insistant plutôt sur l’origine galiléenne de Jésus (Jn 7,41 42). L’indication de Bethléem, patrie de David, pourrait avoir été influencée par le titre de Fils de David communément donné au Messie. Les historiens hésitent donc entre Bethléem en Judée et Nazareth en Galilée, sans que l’une des deux hypothèses parvienne à s’imposer.

Les années d’enfance et de formation

Jésus passa toute sa jeunesse à Nazareth. Les auteurs qui l’expédient en Inde, au Tibet, en Haute Egypte ou ailleurs pour expliquer sa science bâtissent là des hypothèses sans aucun fondement. Bien que les évangiles n’en disent rien, on peut aisément reconstituer les conditions de son éducation, celles d’un Juif de Galilée appartenant à un milieu artisanal relativement aisé. Il savait lire - on le voit à la synagogue de Nazareth (Lc 4,17-19) ; en plus de sa langue maternelle, l’araméen, il avait des notions d’hébreu, langue de la Bible juive, et sans doute de grec. La maison dans laquelle il grandit devait grouiller d’enfants et de gens de passage, comme toutes les maisons orientales.

Les raisons pour lesquelles il quitta Nazareth vers 30 ans, l’âge d’un homme en pleine maturité, relèvent du secret de sa personne. Le rayonnement de Jean Baptiste, prédicateur populaire et contestataire du culte établi dont la réputation s’étendait à travers le pays, n’y fut certainement pas pour rien. Jésus le rejoignit sur les bords du Jourdain et fit sans doute un temps partie de ses disciples, au point de recevoir de lui le baptême de repentir pour le pardon des péchés que Jean administrait à ceux qui recevaient favorablement son message. C’est sans doute dans les milieux baptistes que Jésus recruta ses premiers disciples (Jn 1,35-51), avant de prendre lui-même la tête d’un petit groupe au sein duquel se pratiquaient des baptêmes proches de celui de Jean (Jn 3,22-26 ;4,1-3). Cette période, considérée par les évangélistes comme celle des « commencements », peut être située autour de l’automne de l’année 27. En effet, en se fondant sur l’évangile de Jean et en faisant un compte à rebours à partir de la date de la dernière Pâque (année 30), le texte du quatrième évangile mentionne la Pâque de l’an 29 (Jn 6,4) et celle de l’année 28 (Jn 2,13.23). Compter environ six mois avant cette dernière pour situer le début de la mission est une hypothèse non assurée mais raisonnable.

Une brève existence, itinérante et prédicatrice

Quel était cependant le contenu essentiel de son message ? L’évangéliste Marc en donne un résumé que de nombreux biblistes considèrent comme la pointe de cet enseignement : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1,15). Un tel message semble en effet prolonger celui de Jean Baptiste et s’inscrire dans le courant de fièvre apocalyptique qui traversa le monde juif pendant le 1er siècle de notre ère. De nombreux textes contemporains en sont témoins. Certains exégètes sont plutôt de l’opinion que Jésus s’imposa d’abord comme un maître de sagesse populaire, et que l’insistance sur la proximité du Règne correspond à une relecture postérieure de sa vie, à la lumière de la foi chrétienne. Il est, dans ce domaine, réellement difficile d’être sûr de soi. Faut-il l’être, d’ailleurs ? Le message proclamé par Jésus semble être trop divers et trop original pour tenir dans des catégories socio-religieuses préalablement établies ! L’étonnement des foules et même de certains notables qui en avaient pourtant entendu d’autres le montre : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! » (Jn 7,46).

L’une des formes de discours dans lesquelles Jésus excella est la parabole. Il n’en est pas le créateur, les maîtres juifs de son époque la pratiquaient, et il y en a même un ou deux splendides exemples dans le Premier Testament (2 S 12,1-10). Plus que tout autre, il en fit le ressort privilégié de sa pédagogie. C’est en effet une forme d’enseignement qui, au lieu de prendre l’auditeur de front, s’adresse à lui latéralement et le laisse parfaitement libre de ses réactions. Elle va de pair avec le comportement général de Jésus tel que le révèlent les textes : attitude de bienveillance, d’attention aux gens, et tout spécialement à ceux que leur situation personnelle ou sociale mettait en situation défavorisée : les lépreux, les malades, les pauvres, les femmes et surtout les veuves, les étrangers, les pécheurs publics, les collecteurs de l’impôt romain. L’unité de la parole et du comportement faisait certainement partie de ce que la personne inspirait à ceux qui la rencontraient !

Jésus fut aussi perçu par ses contemporains comme exorciste et thaumaturge. Cette dimension de sa vie est assurément celle qui divise le plus les historiens, selon qu’ils sont ou non ouverts au surnaturel. Il est pourtant difficile de l’évacuer. Elle est attestée tant par les sources chrétiennes canoniques que par les apocryphes, ainsi que par le Talmud qui parle à ce propos de « magie ». Sans doute les foules juives du 1er siècle de notre ère étaient-elles facilement crédules, sans doute Jésus n’était-il pas le seul thaumaturge de son temps, sans doute encore y a-t-il des miracles évangéliques pour lesquels un scientifique moderne trouverait des explications naturelles. Reste que l’importance du fait miraculeux est une caractéristique marquante des récits des évangiles. La narration en est en général sobre, les rédacteurs insistent beaucoup plus sur la confiance du bénéficiaire que sur le détail des manipulations. Jésus lui-même ne fait rien pour en tirer gloire, au contraire, il s’en défend. Il présente ses miracles comme un signe du Règne de Dieu en train de naître, une sorte d’anticipation de l’accès au bonheur éternel auquel tous les humains sont destinés, y compris les plus pauvres. A des envoyés de Jean Baptiste prisonnier qui l’interrogeaient sur sa personne, il répondit en citant le prophète Isaïe : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11,4-5).

Cette forme itinérante d’existence dura probablement environ deux ans et demi. Les événements ne peuvent pas aisément être situés dans leur succession chronologique, les évangélistes, seuls rédacteurs d’un récit suivi sur Jésus, n’ayant pas ce souci. Un moment peut cependant être saisi avec plus de précision chronologique que les autres, à savoir l’épisode au cours duquel Jésus posa à ses disciples la question de confiance. Sa façon d’être attirait inévitablement de nombreux admirateurs à l’enthousiasme parfois fugitif, et provoquait simultanément des mouvements d’hostilité. Tel est le destin commun des grands hommes. Les intuitions de Jésus restaient pour une part incomprises. Sa bienveillance envers des personnes méprisées et sa mise en cause de toute forme de mensonge et d’hypocrisie furent à l’origine de mouvements déclarés d’opposition. Certains de ses disciples, déçus ou craintifs, cessèrent de le suivre. Autour de la Pâque de l’année 29 - un an et demi environ après le début de l’aventure - Jésus interrogea ceux qui l’accompagnaient encore. La question prend une forme différente selon les évangélistes. Chez les Synoptiques, elle est du type : « Qui suis-je, au dire des hommes ? » (Mc 8,27 et parallèles). Chez Jean, elle a un ton plus dramatique : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6,67). C’est alors Pierre qui prit la parole au nom des autres : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle », lui fait dire Jean (6,68), tandis que Marc place dans sa bouche une confession messianique : « Tu es le Messie. » (8,29). Effectivement, alors que Jésus n’avait pas pris les voies du pouvoir qui faisaient partie, parmi les foules, du programme du Messie d’Israël, l’ensemble de son comportement avait pu faire accéder quelques-uns à la conviction qu’il était pourtant cet envoyé de Dieu attendu.

Arrêté et crucifié

Déterminer qui porte la responsabilité de la mort de Jésus a des retombées politiques, religieuses, idéologiques. Après avoir longtemps chargé les Juifs, les historiens sont actuellement souvent tentés d’attribuer l’initiative de sa mise à mort aux seuls Romains, en la personne de Pilate. Plus délicate encore que d’autres à propos de Jésus, cette question doit être étudiée par les chercheurs en faisant au maximum abstraction de leurs présupposés.

Jésus est mort crucifié. Les Romains n’étaient pas les seuls à pratiquer cette forme de supplice. Il semble que les Parthes l’aient beaucoup utilisée, peut-être même inventée. A l’époque, dans l’Empire, c’était le supplice prévu pour les esclaves et les gens du peuple. Ce fut donc Pilate qui prononça l’ordre d’exécution et organisa la mise à mort.

Cependant Pilate n’aurait sans doute jamais entendu parler de Jésus si les autorités juives ne l’avaient conduit devant lui. On peut d’ailleurs remarquer que les rabbins juifs de l’époque talmudique ne refusaient aucunement la responsabilité en cette affaire des dirigeants de leur peuple : le Talmud prétend en effet que Jésus faillit subir la lapidation, un supplice typiquement juif (Sanhédrin, 43a).

Le judaïsme du 1er siècle, pourtant, n’était pas une réalité homogène (voir p. 21), et le terme « autorités juives » mérite d’être précisé. L’événement qui fit prendre à des Juifs la décision de supprimer définitivement Jésus fut sans doute le scandale qu’il provoqua dans le Temple peu avant la Pâque de l’année 30 (Mc 11,15-19 et parallèles). Avec son enseignement ouvert sur la Torah, assez proche de celui des Pharisiens, Jésus s’était depuis toujours situé à l’opposé des Sadducéens, milieux sacerdotaux conservateurs. Le saccage du Temple fut décisif. Cet homme-là, pourtant réputé pour sa douceur, venait de se révéler pouvant être violent, et donc risquait de fragiliser l’équilibre précaire entre le monde juif toujours prêt à s’agiter et l’occupant romain. Les classes sacerdotales supérieures, et à leur tête le grand-prêtre en place, étaient les véritables vis-à-vis du gouverneur romain et les garantes d’une relative stabilité. Indépendamment d’une hostilité personnelle à l’égard de Jésus dont on ne peut savoir si elle existait, la décision de le supprimer relevait donc au moins de la prudence politique. Elle fut prise au cours d’une parodie d’interrogatoire, la vie d’un homme n’ayant pas à l’époque, même dans le monde juif, le prix qu’on lui accorda par la suite.

La mort de Jésus eut cependant des conséquences plus lourdes que ses contemporains ne pouvaient le prévoir. La résurrection changea tout. Pour les croyants, elle est un événement réel et l’un des objets majeurs de leur foi. Pour les non-chrétiens, elle n’est qu’illusion et même, pour certains, un danger à combattre. Les indices qui conduisirent les disciples à en être convaincus n’ont pas certes une objectivité qui permette de saisir la réalité de l’événement par des méthodes purement historiennes. Mais elle n’en appartient pour autant pas moins à l’histoire, au moins par les effets qu’elle produisit.

 
Michel QUESNEL
(re)publié: 28/02/1998