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Études générales

Le Dieu violent de la Bible (réactualisé et complété)

Qui n’a pas été un jour ou l’autre saisi, en participant à un office monastique, par le contraste entre d’une part la sérénité des lieux et la paisible psalmodie du choeur des religieux et d’autre part la violence extrême du contenu de certains de ces psaumes chantés avec des voix si suaves ? Cette expérience, souvent revécue, et la conscience de mes propres contradictions en matière de violence et de non-violence sont à l’origine de ces quelques réflexions sur l’étonnante propension qu’a la Bible à attribuer à Dieu lui-même un comportement brutal.

Car c’est bien cette violence-là qui fait le plus problème dans le livre sacré. Les pages qui suivent ne s’arrêteront donc pas à la violence multiforme telle qu’elle éclate dans la puissance incontrôlée des éléments déchaînés ou la sauvagerie meurtrière des humains. Des descriptions terrifiantes du tonnerre ou de la tempête, on en trouve plein dans la Bible. Des cris de guerre et des récits de batailles, la Bible en est remplie... et ceci n’est pas pour nous surprendre. Mais que cette violence soit attribuée à Dieu lui-même, voilà qui est plus déroutant !

Loin de prétendre à une étude rigoureuse et exhaustive de chacun des textes bibliques qui pourraient être invoqués pour illustrer notre sujet, ces quelques lignes entendent juste traduire l’état provisoire d’une réflexion sur Celui que j’ai choisi d’appeler ici « le Dieu violent de la Bible ».

  • Il existe, je l’ai rencontré !
  • Est-ce Celui de Jésus ?
  • Du bon usage des textes violents de la Bible

I. Il existe, je l’ai rencontré !

Caché sous le « religieusement correct »...

Peut-on en vouloir à notre Eglise de n’avoir habituellement retenu, dans la sélection officielle du lectionnaire dominical, que les textes bibliques les moins violents et d’y passer sous silence la plupart des passages où cette violence est mise directement sur le compte de Dieu ? Il y a bien, parmi les lectures proposées pour la vigile pascale, le récit du passage de la mer Rouge, mais il faut avouer que la vision, au petit matin, du cadavre des Egyptiens étendus sur le rivage (Ex 14,30) dissuade certaines équipes liturgiques de retenir cette lecture !

Peut-on en vouloir à de nombreuses traductions de psaumes de mettre entre crochets - quand elles ne les suppriment pas purement et simplement ! - tous les appels à la vengeance (Ps 137,8-9) et autres imprécations [1] adressées à Dieu contre les ennemis d’Israël ?

Peut-on en vouloir à nos liturgistes de censurer jusqu’au Nouveau Testament ? Ainsi, « c’est en vain, note André WENIN, que l’on cherche dans le lectionnaire dominical courant les invectives contre les Pharisiens de Mt 23,13-39, l’épisode d’Ananie et Saphire en Ac 5,1-11, le décret d’excommunication proféré par Paul à l’encontre d’un membre de l’Eglise de Corinthe en 1 Co 5, ou les nombreux passages sanglants de l’Apocalypse. » [2]

Peut-on en vouloir à de nombreux prêtres, de plus en plus mal à l’aise avec une certaine idée de la toute-puissance divine et encouragés par leurs ouailles, s’ils substituent dans les formules de bénédiction un « Dieu le Père très aimant » au traditionnel « Dieu le Père tout-puissant » ?

Il y a sans doute de nombreuses raisons à ces diverses occultations de la violence biblique.

Dans la relecture de l’histoire à laquelle nous invite le changement de millénaire, remarquons tout d’abord que les religions sont souvent accusées d’avoir été davantage vecteurs d’intolérance et de fanatisme que facteurs de paix. Dans ce contexte, on comprend aisément qu’il ne soit, pour les croyants, ni opportun ni « religieusement correct » de faire la part belle à tout ce qui, dans leurs Ecritures, risquerait d’alimenter la violence dont les hommes se montrent capables.

Ne voit-on pas d’ailleurs, dans le lent travail d’élaboration de la Bible elle-même et dans le surgissement de la figure de Satan, comme un effort pour laver Dieu de sentiments ou d’attitudes jugés indignes de la divinité ? C’est ainsi par exemple qu’au 3e siècle avant J.C. (cf. 1 Ch 21,1), il n’était plus possible d’évoquer le recensement qui avait marqué la fin du règne de David comme on le racontait du temps de Salomon, plusieurs siècles plus tôt (cf. 2 Sm 24,1) : même si Dieu restait le maître de l’histoire, on ne pouvait plus dire que c’était Lui qui avait poussé David à commettre ce péché... d’où la nécessité d’introduire un autre personnage : « Satan » ! Peu de temps après, l’auteur du Siracide précisera d’ailleurs : « Ne dis pas : “c’est le Seigneur qui m’a fait pécher” car il ne fait pas ce qu’il a en horreur » (Si 15,11).

De manière plus radicale encore, n’y a-t-il pas, pour les chrétiens, comme un légitime désir à rechercher, parmi toutes les images si contrastées du Dieu de la Bible, celle qui semble la plus unifiante, celle qui semble la plus en accord avec ce que nous en manifeste Jésus, point culminant de la révélation divine ? Si tel est le cas, gageons qu’on sera tenté de faire l’impasse sur tout ce qui heurtera trop l’image que l’on se sera ainsi faite du « bon Dieu ».

... un Dieu compromis dans la violence

Tôt ou tard pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence : la Bible ne s’embarrasse pas de nos scrupules et n’hésite pas à associer à Dieu des images particulièrement violentes.

Combien d’atrocités, par exemple, pourraient-elles être mises sur le compte de « Yahvé Sabaoth » (« Dieu des armées ») combattant « à mains fortes et à bras étendus », ordonnant aux armées d’Israël de jeter l’anathème sur des villes entières (Dt 20,16) et laissant ses prophètes égorger leurs concurrents (1 R 18,40) ? Faut-il encore rappeler ici les flots du déluge qui, sur l’ordre du Créateur, vont noyer la quasi-totalité de l’humanité (Gn 6,7) et les plaies cruelles infligées à toute la population d’Egypte avec l’incroyable refrain du Ps 136 [3] ?

Le comble de la cruauté, note Manfred OEMING, est que « la violence de Dieu frappe toujours aussi, de manière massive, les femmes et les enfants : des enfants sont l’objet d’actes guerriers, ils sont brisés contre un rocher (Ps 137,7) ; ils sont victimes d’actes de cannibalisme (2 R 6,28ss ; Lm 2,20-22 ;4,10 ; Lév 26,27-33 etc.) ; ils sont sacrifiés (Gn 22 ; Jg 11,31-39), notamment à Moloch (2 R 17,17.31 ;21,6 ;23,10), ou découpés en morceaux (1 R 3). » [4]

L’image de Dieu qui se dégage de tout l’Ancien Testament est en fait si peu irénique que les auteurs du Vocabulaire de Théologie Biblique notent que « dans l’Ancien Testament, les termes de colère sont employés pour Dieu environ 5 fois plus que pour l’homme. » A longueur de pages, la Bible nous montre cette colère divine qui s’abat, telle une sanction du péché, sur le peuple (Os 5,10 ; Is 9,11 ; Ez 5,13) mais aussi sur les nations orgueilleuses (Is 10,5-15) et qui ne manquera pas de semer la terreur au jour du jugement , « jour de colère » (Am 5,18ss ; So 1,15-2,3).

Impressionnés par ce débordement de violence jusqu’en Dieu même, certains, on le sait [5], ont cru pouvoir rejeter le dieu méchant et vengeur de l’Ancien Testament pour lui opposer le Dieu plein de bonté révélé par le Nouveau Testament. Cette présentation simpliste des choses, dans laquelle l’Eglise ne s’est jamais reconnue, ne fait droit ni à la complexité de la Bible ni à l’unicité de Dieu qui se révèle à travers l’un et l’autre Testaments.

Quiconque serait tenté de faire sienne cette ruineuse opposition ne tardera d’ailleurs pas à retrouver, au fil de sa lecture du Nouveau Testament, des images dont il croyait s’être débarrassé en congédiant l’Ancien Testament : le feu et la géhenne (Mt 3,12 ;13,42 ;22,7 ;25,41), le sang et les supplices (Mt 18,34 ; Lc 12,47 ;19,27) ainsi que les pleurs et les grincements de dents (Mt 13,42 ;22,13). Il y rencontrera un Jésus dont la colère (Mc 3,5) semble atteindre jusqu’aux végétaux (cf. la malédiction du figuier en Mc 11,21) et s’exprimer en quelques gestes hautement symboliques (le célèbre récit des vendeurs chassés du temple en Jn 2,23ss). Et lorsqu’il aura lu l’Apocalypse, il se devra d’apporter des correctifs à l’image quelque peu mièvre qu’il se faisait d’un Jésus « doux comme un agneau » (cf. Ap 6,16) !

II. Le Dieu violent de la Bible est-il celui de Jésus ?

La Bible comportant à la fois, pour les chrétiens, l’Ancien et le Nouveau Testaments, il me semble avoir déjà commencé de répondre à la question en signalant que les images violentes attribuées à Dieu dans le premier se retrouvaient dans le second et jusque sur les lèvres de Jésus.
Peut-être même faut-il suivre Joseph STRICHER et dire que le Dieu présenté par Jésus est beaucoup plus violent que celui des livres de l’Ancien Testament, dans la mesure où ce dernier se contentait d’expédier les gens au shéol [6] alors qu’avec le Nouveau Testament Dieu envoie les damnés au supplice éternel... ce qui est la pire des violences !

Essayons donc d’affiner la réponse en notant d’une part que c’est le même Dieu qui dans toute la Bible veut sauver les hommes de leur violence et d’autre part c’est le même Dieu qui dans toute la Bible se donne peu à peu à connaître... jusque dans la violence du Crucifié !

1°) C’est le même Dieu qui dans toute la Bible veut sauver les hommes de leur violence

« La violence surgit, note Marcel DOMERGUE, dès qu’il y a refus de la limite, de la limitation (...) En commençant par le récit de la séparation [7], la Bible nous annonce qu’un des problèmes majeurs qu’elle va traiter est celui de la violence humaine. » [8]

De fait, et comme pour signifier que la paix et la douceur constituent la visée ultime de la Parole de Dieu, tout le récit biblique est encadré par deux fresques d’un monde sans violence.

C’est tout d’abord, aux premières pages de la Bible, le récit sacerdotal de la Genèse qui inscrit la création dans un projet de douceur, à l’image de la douce maîtrise exercée par le Créateur sur un univers qu’il ordonne à la vie.

A l’autre bout de la Bible, le livre de l’Apocalypse, après une sorte d’embrasement final où Dieu vient à bout des puissances de mal, offre la vision d’un monde réconcilié par la victoire de l’Agneau sur les puissances de mal et de mort, un monde définitivement débarrassé de la violence, sans plus de cris, de peines ni de larmes (Ap 21) [9].

Sur cet horizon de douceur va pouvoir se dérouler l’histoire biblique, la révélation d’un Dieu « lent à la colère » (Ex 34,6 ; Is 48,9 ; Ps 103,8) qui ne se résout jamais à laisser la violence des hommes pervertir totalement sa création et mettre en péril jusqu’à leur propre existence, un Dieu dont le projet est de « détruire la guerre jusqu’au bout du monde » (Ps 45,10 ; cf. aussi Os 2,20 ; Ez 34,25 ; Is 11,6-9) et qui, même s’il semble traiter avec la violence des hommes jusqu’à paraître violent à leurs yeux, ne se laissera jamais contaminer par cette violence, précisément parce qu’il est Dieu, lui, et non pas homme (Os 11,9) et qu’il ignore la vengeance, faisant lever son soleil sur les bons comme sur les méchants (Mt 5,45).

On peut savoir gré ici à René GIRARD d’avoir admirablement mis en évidence l’unité et l’originalité du discours biblique sur la violence... et sur Dieu lui-même : « Le Dieu unique est celui qui reproche aux hommes leur violence et s’apitoie sur leurs victimes, celui qui substitue aux sacrifices des premiers-nés l’immolation des animaux et plus tard critique même les sacrifices animaux » [10].

Ecoutons-le nous livrer ce qu’il tient pour l’un des fils conducteurs de tout le récit biblique : « Loin d’être mineure, la divergence entre le récit biblique et le mythe d’Oedipe, ou n’importe quel autre mythe, est si grande qu’il ne peut pas en exister de plus grande. C’est la différence entre un univers où la violence arbitraire triomphe sans être reconnue et un univers où cette même violence est au contraire repérée, dénoncée et finalement pardonnée. » [11]

Et notre auteur de voir dans les psaumes « les plus anciens textes de l’histoire humaine, peut-être, à donner la parole aux victimes plutôt qu’à leurs persécuteurs » [12] et dans le livre de Job un super-psaume dans lequel Dieu lui-même est arraché à la violence des persécuteurs : « Le plus important dans le livre de Job n’est pas le conformisme meurtrier de la multitude, c’est l’audace finale du héros lui-même que nous voyons longuement hésiter, vaciller, puis finalement se ressaisir et triompher de l’emballement mimétique, résister à la contagion totalitaire, arracher Dieu au processus persécuteur pour faire de lui le Dieu des victimes plutôt que des persécuteurs. C’est ce que fait Job lorsqu’il affirme enfin : “Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant.” (Jb 19,25). » [13].

« Pour la première fois dans l’histoire humaine, le divin et la violence collective s’éloignent l’un de l’autre. » [14]

2°) C’est le même Dieu qui dans toute la Bible se donne peu à peu à connaître

Telle est bien la conviction de l’Eglise catholique qui, à propos des livres de l’Ancien Testament, déclare ceci :

« Bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, ils sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine.
C’est pourquoi les chrétiens doivent les accepter avec vénération : en eux s’exprime un vif sens de Dieu ; en eux se trouvent de sublimes enseignements sur Dieu, une bienfaisante sagesse sur la vie humaine, d’admirables trésors de prières ; en eux enfin se tient caché le mystère de notre salut.
Inspirateur et auteur des livres de l’un et l’autre Testament, Dieu les a en effet sagement disposés de telle sorte que le Nouveau soit caché dans l’Ancien et que, dans le Nouveau, l’Ancien soit dévoilé. Car, encore que le Christ ait fondé dans son sang la nouvelle Alliance (cf. Lc 22,20 ; 1 Co 11,25), néanmoins les livres de l’Ancien Testament, intégralement repris dans le message évangélique, atteignent et montrent leur complète signification dans le Nouveau Testament (cf. Mt 5,17 ; Lc 24,27 ; Rm 16,25-26 ; 2 Co 3,14-16), auquel ils apportent en retour lumière et explication. »
Concile Vatican II, Constitution Dei Verbum §§ 15 et 16

Cette « pédagogie divine » se vérifie dans la manière dont Dieu cherche à dégager les hommes de leur violence et, du coup, à modifier l’image qu’ils se font de Lui.

C’est ainsi que, dès le livre de la Genèse, après l’échec de la solution radicale du déluge, Dieu prend une série de mesures pour limiter les effets d’une violence devenue inévitable (Gn 6,11,13).
« Tout d’abord il modifie le régime alimentaire des humains et leur donne les animaux à manger. Il fait ainsi une concession à la violence (Gn 9,1-3). Mais l’espace ainsi ouvert à la violence est aussitôt limité par deux instructions visant à l’endiguer, à l’empêcher de proliférer. C’est d’abord l’interdit du sang qui rappelle le principe immuable du respect de la vie (Gn 9,4). Ensuite, la loi du talion (« qui verse le sang de l’humain, par l’humain son sang sera versé ») pose le principe de proportionnalité entre faute et châtiment, limitant ainsi l’étendue de la vengeance. Mais cette loi avertit aussi le violent que sa violence pourrait bien lui revenir et le détruire à son tour (Gn 9,6a). De plus, entre ces deux paroles visant à réguler l’usage de la violence pour laisser ses chances à la vie, Dieu lui-même se déclare garant des droits des victimes de la violence (Gn 9,5). Enfin, il rappelle que ces concessions qu’il a faites ne suppriment pas la vocation de l’humain créé à l’image de Dieu et destiné à la vie (Gn 9,6b-7). » [15]

Les nombreux appels à la vengeance divine contenus dans les psaumes sont une étape ultérieure : on parle d’autant plus de vengeance, qu’on s’interdit d’y avoir recours soi-même : à Dieu seul appartient la vengeance ! (cf. Dt 32,35)

Au retour d’exil, la Loi de sainteté atteint le désir de vengeance à sa racine : « Tu n’auras pas dans ton coeur de haine pour ton frère... Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lév 19,17ss).
Il restera à Jésus à montrer qui est mon prochain (cf. Luc 10,29-37) : pas seulement un compatriote ou un coreligionnaire !

Dès l’Ancien Testament, la progressive révélation de Dieu avait conduit Israël à entrevoir que le châtiment et la vengeance ne sont pas à mettre au compte de Dieu : c’est ainsi que certains textes se plaisent à souligner la disproportion qu’il y a entre la colère de Dieu - sur une génération - et son pardon - sur mille générations (cf. Ps 30,6 ; Is 54,8) - et que d’autres nous montrent qu’au fond Dieu n’est jamais totalement déterminé à punir (d’où le surprenant marchandage d’Abraham en faveur de Sodome en Gn 18,22-32 ou encore Jon 3,9-10).

Et le prophète Osée d’affirmer que Dieu, même lorsque son amour est bafoué et méprisé, ne se venge pas... précisément parce qu’Il ne ressemble pas aux hommes : « Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère... car je suis Dieu, moi, et non pas homme » (Osée 11,9). Inutile donc de vouloir reporter sur Dieu nos désirs de vengeance, même dans le louable souci de n’y pas recourir nous-mêmes !
Jésus ne dira pas autre chose lorsqu’il nous dira d’aimer nos ennemis « afin d’être vraiment les fils de notre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. » (Mt 5,45).

3°) La violence du Crucifié

Non content d’entendre le cri des victimes (Ex 3,7.9) et de prendre leur parti contre la violence injuste des oppresseurs, le Dieu de la Bible, dans son dessein de salut universel, veut encore sauver les méchants eux-mêmes de leur violence. Pour ce faire, il fallait en quelque sorte [16] que Dieu prenne sur lui cette violence, au risque d’apparaître lui-même comme violent [17]. C’est ce qui s’est réalisé en Jésus : « sur la croix, il a tué la haine » (Ep 2,16 ; cf. 1 P 2,22-24).

« Car, en voyant mourir l’innocent, chacun peut ouvrir les yeux sur le fruit de sa propre violence. Il peut alors s’en détourner, choisir d’y renoncer pour entrer dans une autre façon de vivre. C’est bien ainsi que Jésus triomphe de la mort : en y descendant de manière à faire signe au violent pour l’inviter à guérir de sa violence. » [18]

Audacieuse conversion de la violence et plus encore de l’image que l’homme pouvait se faire de Dieu : le dieu violent est ainsi devenu le Dieu violenté, crucifié... une image de la divinité irrecevable pour les Juifs comme pour les Grecs (1 Co 1,23) et qui pourtant signe une ère nouvelle, le temps de la miséricorde qui succède à celui de la colère (Rm 5,9 ;9,22-23 ; 1 Th 1,10 ;5,9).

III. Du bon usage du Dieu violent de la Bible

Par « bon usage », il faut entendre ici : « usage chrétien », compatible avec le bon sens [19] et les données de la foi chrétienne [20]. Une fois récusée la pure et simple disqualification de l’Ancien Testament comme vestige d’une étape archaïque et aujourd’hui dépassée de la Révélation, une fois écartée l’impossible dénégation de la violence présente dans les textes de l’un et l’autre Testaments qui nous parlent de Dieu, que reste-t-il au lecteur chrétien de la Bible comme chemins de compréhension de ces textes si déroutants ?

Rassemblons ici en guise de conclusion quelques-unes des considérations suggérées précédemment et susceptibles de nous aider à faire notre nourriture spirituelle de tous les passages de la Bible, y compris de ceux où Dieu semble compromis dans la violence des hommes...

1°) Les traces d’une passion

Loin d’être un spectateur indifférent de la violence des hommes qu’il a créés, le Dieu de la Bible en souffre et réagit avec violence à leur péché et leur inhumanité révoltante.

« Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ; tu m’as maîtrisé : tu as été le plus fort » (...) Ta Parole est en moi « comme un feu dévorant, enfermé dans mes os, que je m’épuise à contenir » [21] ... Ainsi s’exprime le prophète Jérémie, parlant de Dieu comme un amant dont la passion jalouse [22] prend des allures de folle aventure et de corps à corps violent [23]. Dieu aime l’homme à la folie (cf. 1 Co 1,18-29 ; Mc 3,21) et cette violente passion est communicative ! (cf. 1 Co 3,18ss ; 1 Co 4,10 ; Ac 26,24). Pour sauver l’homme, en effet, Dieu emploie les grands moyens et attend en retour de ceux qui le suivent autre chose qu’un juste milieu ou une honnête moyenne (cf. Mt 5,13). L’absolu de Dieu ne souffre pas de demi-mesure et le Christ de l’Apocalypse vomira les tièdes chrétiens de Laodicée (Ap 3,16).

Bien des passages de la Bible, qui mettent une certaine forme de violence sur le compte de Dieu et de ceux qui croient en lui, s’éclairent ainsi d’une part par l’engagement du Dieu de la Bible auprès des opprimés, d’autre part par cette passion amoureuse qui saisit les partenaires de l’Alliance. Ils mettent le disciple en demeure de s’engager lui-même contre le mal et de renouveler le choix radical [24] de son baptême.

2°) Les traces d’un véritable combat

Venu pour apporter non la paix trompeuse que dénonçaient déjà les prophètes (cf. Jr 6,14), mais le glaive (Mt 10,34 ; Lc 12,51), Jésus jette la dissension jusque dans l’institution la plus sacrée, la famille, divisant parents et enfants, frères et sœurs, en raison de l’appel qu’il lance (Mt 10,35ss) et apparaît « comme un violent trouble-fête, un révolutionnaire qui détourne le peuple du chemin qu’ont tracé les maîtres de l’ordre (Lc 23,2). » [25]

Le message de Jésus laisse si peu indifférent que Luc décrit ainsi la situation : « La Loi et les prophètes vont jusqu’à Jean ; depuis lors, la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu est annoncée et tout homme lutte pour y entrer » (Lc 16,16). St Paul, lui aussi, utilisera souvent l’image du combat pour évoquer l’existence chrétienne [26], faisant probablement écho à l’enseignement de Jésus lui-même.

C’est dire qu’on ne saurait être surpris de trouver des expressions violentes dans le récit biblique qui se présente comme un long combat contre les idoles et contre le péché qui nous colle à la peau : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché » (He 12,4) ! Violence extrême, puisqu’il s’agit d’un combat à la vie et à la mort, au-delà même de l’horizon de cette terre !

3°) Les traces d’un jugement et le signe de notre responsabilité

La bonté de Dieu ne fait pas disparaître sa justice : « N’essaie pas de le corrompre par des présents, il les refuse, ne t’appuie pas sur un sacrifice injuste. Car le Seigneur est un juge qui ne fait pas acception des personnes. » (Si 35,11-12).

La tendresse immense de Dieu laisse en effet les hommes responsables de leurs actes : « Ne sois pas si assuré du pardon que tu entasses péché sur péché. Ne dis pas : “Sa miséricorde est grande, il me pardonnera la multitude de mes péchés !” car il y a chez lui pitié et colère et son courroux s’abat sur les pécheurs. » (Si 5,5-6).
Des exégètes font aujourd’hui remarquer que certains discours sur la bonté de Dieu, nés du désir d’un « Dieu-soft », dédouané de toute violence, font immanquablement penser à ce que l’on dit d’un chien inoffensif qui se contente d’aboyer fort mais qui ne mord pas : « Parler trop rapidement et trop simplement du bon Dieu a pour prix que ce Dieu est bon parce qu’il ne fait rien. Cela n’est sûrement pas une conception adéquate de l’amour de Dieu. » [27]

La responsabilité morale des hommes est à la mesure de leur liberté, clairement réaffirmée dans le Siracide : « Ne dis pas : “C’est le Seigneur qui m’a fait pécher” car il ne fait pas ce qu’il a en horreur. Ne dis pas : “C’est lui qui m’a égaré”, car il n’a que faire d’un pécheur (...) Si tu le veux, tu garderas les commandements : rester fidèle est en ton pouvoir. » (Si 15,11-20).

Si la tolérance, classée aujourd’hui première au hit-parade des vertus républicaines, désigne le respect des personnes, on n’aura aucun mal à lui trouver un enracinement biblique. Mais s’il s’agit d’un individualisme irresponsable dans un nivellement général des valeurs et un refus de juger les comportements [28], alors elle se verra contester par les textes les plus violents de la Bible. Car précisément, pour la Bible, tout n’est pas tolérable et Dieu lui-même est saisi de saintes colères !

Le chrétien sait qu’il ne peut agir n’importe comment, que son agir n’est pas un jeu que Dieu le laisserait jouer sans le prendre au sérieux. Il sait qu’il devra répondre de ce qui lui a été confié, comme un intendant (cf. Mt 25,14-30 ; Lc 12,40-48).

Point n’est besoin d’imaginer l’enfer comme une punition ! Dieu ne punit personne... Il se contente de nous prendre au mot. Un jour viendra où il sera trop tard pour choisir qui nous voulons suivre, comment nous voulons vivre. Notre vie aura assez parlé. Ce jour-là, il se peut que nous constations alors qu’« un grand fossé » [29] aura fini par se creuser entre nous et Dieu. Les évangiles reprennent - on l’a vu - les violentes images juives pour évoquer cet éloignement de Dieu : « les ténèbres extérieures » (Mt 8,12 ;22,13), « les pleurs et les grincements de dents dans la fournaise ardente » (Mt 13,42), « la géhenne où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9,43) etc...

Chacun de nous mène sa vie comme il l’entend et donne, ou non, une dimension d’éternité à sa vie [30]. L’enfer ou le paradis, chacun de nous se le prépare et peut en avoir dès maintenant un avant-goût ! Notre vie apparaît ainsi comme une affaire grave et c’est de là précisément que vient sa dignité. Devant un tel enjeu, il semble bien que les mots de la Bible ne seront jamais trop forts !

4°) La provocation de Celui qui détruit nos idoles

Lorsque des chrétiens sont choqués de trouver dans la Bible - et notamment dans le Nouveau Testament - des textes qui évoquent de la violence en Dieu, ils réagissent en fonction d’une certaine image qu’ils se font du Dieu de Jésus-Christ. Cette image leur provient du catéchisme de leur enfance, des prédications qu’ils ont pu entendre, des films qu’ils ont pu voir sur Jésus, mais probablement plus encore de toutes les nobles aspirations humaines qu’ils partagent avec leurs contemporains et qu’ils projettent de manière plus ou moins consciente sur Jésus : la tolérance , la tendresse, le respect, la justice, la patience, etc...

C’est ici que la lecture de la Bible se révèle particulièrement utile pour contester chacune de ces images que nous nous faisons de Dieu et de Jésus et qui, à n’être jamais contestées, finiraient par nous faire croire que nous connaissons Dieu.

« Quand donc nous croyons savoir qui est Dieu, écrit André WENIN, le Dieu violent de la Bible vient à notre secours - l’expression est de Paul Beauchamp, je crois. Ce Dieu violent nous tend la main. Il nous interroge, nous invitant ainsi à sortir de l’idolâtrie qui consiste à faire Dieu à notre image. Stimulés de la sorte, nous découvrirons, avec plus d’acuité peut-être, que, si Dieu est amour et cet amour est douceur, il ne l’est pas au prix d’une démission face au mal et aux forces de mort. Car il ne cesse de les combattre. » [31]

Bibliographie

  • BEAUCHAMP (Paul) et VASSE (Denis) .- La violence dans la Bible .- Paris, Cerf, 1991, « Cahier Evangile » n°76 .
  • BEAUCHAMP (Paul) .- « La violence dans la Bible » dans Etudes 390-4 (avril 1999), pp.483-496
  • DOMERGUE (Marcel) .- « La violence et la Bible » dans Croire aujourd’hui n°65 (15 février 1999), pp.23-26
  • GIRARD (René) .- Des choses cachées depuis la fondation du monde .- Paris, Grasset, 1978.
  • GIRARD (René) .- Je vois Satan tomber comme l’éclair .- Paris, Grasset, 1999.
  • LEON-DUFOUR (Xavier) .- articles « Violence » et « Colère » dans le Vocabulaire de Théologie Biblique, Paris, Cerf, 1971.
  • OEMING (Manfred) .- « Dieu et la violence dans l’Ancien Testament : observations à contre temps d’un exégète » dans Dieu est-il violent ? La violence dans les représentations de Dieu .- ouvrage collectif, Presses Universitaires de Strasbourg, 2005, pp.11-30
  • de PURY (Albert) .- « Dieu puissant, Dieu violent ? Violence, justice et paix dans l’Ancien Testament », conférence prononcée en avril 1999 à Paris et reproduite dans le n°52 (juin 1999) du bulletin d’information biblique publié conjointement par le « Service Biblique Catholique Evangile et Vie » (8, rue Jean Bart 75006 Paris) et les « Equipes d’Animation et de Recherche Bibliques » (47, rue de Clichy 75009 Paris), pp.15-20.
  • TRUBLET (Jacques) .- « Les effets pervers de l’Exode » dans Lumière et Vie n°226 (La violence et Dieu. Rigueur et pardon) .- Lyon, 1996, pp.19-41.
  • WENIN (André) .- « Violence et vérité de la Bible », conférence prononcée en avril 1999 à Paris et reproduite dans le n°52 (juin 1999) du bulletin d’information biblique publié conjointement par le « Service Biblique Catholique Evangile et Vie » (8, rue Jean Bart 75006 Paris) et les « Equipes d’Animation et de Recherche Bibliques » (47, rue de Clichy 75009 Paris), pp.3-14.
 

[1Qu’on aille donc voir, parmi beaucoup d’autres illustrations possibles : Ps 58,7-12 ; Ps 63,10-11 ; Ps 69,25-29 ; Ps 79,6.10.12 ; Ps 83,10-18 ; Ps 94,1-2 ; Ps 109,16-20 !

[2André WENIN, « Violence et vérité de la Bible » dans le bulletin d’information biblique n°52 (juin 1999) édité par le Service Biblique Catholique « Evangile et Vie » et les Equipes d’Animation et de Recherche Bibliques, page 5

[3« Il frappa l’Egypte en ses premiers-nés, car éternel est son amour ! » (Ps 136,10)

[4article cité en bibliographie

[5Ce fut notamment le cas de Marcion dont l’hérésie fut sanctionnée dès les premiers temps de l’Eglise, mais l’inculture biblique des chrétiens est telle que d’aucuns, aujourd’hui encore, affichent un étonnant mépris à l’égard de l’Ancien Testament !

[6Le shéol ou « les enfers » (à ne pas confondre avec « l’enfer » au singulier !), s’il n’offrait plus aux morts qu’une ombre d’existence, sans valeur et sans joie, n’en était pas pour autant, dans les représentations les plus communes, un lieu de supplices !

[7Il s’agit du premier récit de la création - dit « sacerdotal » parce qu’écrit par des prêtres au retour de l’exil à Babylone - qui ouvre la Bible (Gn 1/1-2/4) : Dieu y crée le monde en posant des limites, en instituant un ordre dans le chaos primordial.

[8Marcel DOMERGUE « La violence et la Bible » dans la revue « Croire aujourd’hui » n°65 (15 février 1999), p.24

[9On notera tout de même que cette visiond’un monde de douceur est encore celle d’un monde à venir et que l’auteur de cette superbe fresque n’est peut-être pas lui-même totalement apaisé, puisqu’il éprouve encore le besoin de prononcer une sentence d’excommunication (cf. Ap 22,15.18-19) !

[10René GIRARD .- Je vois Satan tomber comme l’éclair .- Paris, Grasset, 1999, p.188

[11ibid. p.180

[12ibid. p.184

[13ibid. p.185

[14ibid. p.187

[15André WENIN, article cité, p.10

[16« Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela ? » (Lc 24,26 ; cf. Lc 9,22 ;17,25 ;22,37 etc...)

[17Le risque était bien réel ! Qu’on se rappelle les paroles du vieux cantique de Noël « Minuit, chrétiens » : elles portent bien la trace de cette image perverse d’une divinité offensée qui réclame le sang de son fils pour apaiser son courroux !...

[18André WENIN, article cité, p.13

[19Un minimum d’honnêteté intellectuelle s’impose pour la lecture de la Bible comme de tout autre livre. C’est ainsi notamment que les passages difficiles à comprendre gagnent toujours à être resitués dans le contexte (historique, littéraire et théologique) des livres bibliques dont ils sont tirés et de toute l’histoire biblique, elle-même présentée sous forme d’un livre - le Livre ! - qui a sa cohérence.

[20Si Jésus lui-même a pu prier avec les mots violents de la Bible (cf. Mt 27/46), on se gardera notamment de rejeter de tels mots et expressions comme indignes du Nouveau Testament ! C’est d’ailleurs lui, Jésus, qui sera la clef de lecture de l’ensemble de ces textes ainsi qu’il ressort de cette « pédagogie divine » évoquée par le dernier concile à propos de l’histoire biblique.

[21Jr 20,7-9

[22L’amour jaloux de Dieu est souvent mentionné dans la Bible : cf. Ex 20,5 ;34,14 ; Dt 4,24 ;5,9 ; Jos 24,19 ; Is 42,13 etc...

[23On pense ici au célèbre récit du combat de Jacob en Gn 32,23-32

[24Mt 12,30

[25Xavier LEON-DUFOUR, article « Violence » du Vocabulaire de Théologie Biblique, édition 1971, colonne 1365

[26cf. 2 Co 10,3 ; Ph 2,25 ; Col 1,29 ; Ep 6,10-17 ; 1 Tm 1,18 ;4,10 ;6,12 ; 2 Tm 4,7 ; etc...

[27SCORALICK (R.) .- « Hallelujah für einen gewalttätigen Gott ? Zur Theologie von Psalm 135 und 136 » dans Biblische Zeitssschrift 46, 2002, p.254 cité par Manfred OEMING (article cité en bibliographie)

[28Selon cette caricature de la tolérance, « tout se vaut », chacun peut bien mener sa vie comme il l’entend puisque le bien et le mal ont perdu toute objectivité et que la seule interdiction est celle du jugement. Dans cette perspective, le péché le plus grave serait en effet de « culpabiliser » l’autre en lui disant que ce qu’il fait est un mal !

[29Lc 16,23-26

[30« Nous, nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères. Qui n’aime pas reste dans la mort. » (1 Jn 3,14).

[31article cité, p.12

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

(re)publié: 01/02/2007
1ère public.: 31/08/2000