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Études générales

Jésus révèle l’intimité avec Dieu le Père

L’un des premiers réflexes de l’homme face à Dieu a été de le représenter comme un Père. Dans de nombreux textes assyro-babyloniens, les dieux sont appelés « père ». Dans une prière datée de 2350 (avant J.C.), Gudea, un prince de la cité de Lagash (sud de l’Irak), prie ainsi la déesse : « Je n’ai pas de mère, tu es ma mère ; je n’ai pas de père ; tu es mon père, tu m’as conçu dans ton coeur, tu m’as engendré dans le temple. »

Dans une prière hittite de louange du XIVe siècle avant J.C., un homme supplie en ces termes : « Pour moi, mon dieu, tu es mon père et ma mère ! ... Toi, ô mon dieu, traite-moi comme un père. » Vers 1400 avant Jésus, un aveugle d’Egypte prie encore ainsi : « Tu es le père de celui qui n’a pas de mère, l’époux de la veuve... Penche-toi vers moi, penche ton beau visage bien aimé. » Quelques-uns parmi d’innombrables témoignages... Mais comment préciser le contenu de cette invocation ?

Par contraste, la Bible souligne quelques aspects propres à la Révélation. Les écrivains bibliques ont longtemps hésité à appliquer le terme « Père » à Dieu. Il faut attendre les prophètes et le VIIIe siècle avant Jésus Christ pour voir les textes bibliques attribuer à Dieu le titre de « Père ». Et plusieurs siècles encore pour entendre les croyants invoquer Dieu, s’adresser à Lui comme à un père comme dans le livre de Siracide (23,1) : « Seigneur, Père et maître de ma vie. »

Cette réticence mérite d’être notée : les écrivains bibliques se refusent à lier la paternité de Dieu à l’idée d’engendrement. Si Dieu est Père, c’est autrement que les pères des humains. C’est parce qu’il a choisi Abraham et le peuple d’Israël, c’est parce qu’il sauve Israël que Dieu devient Père. Israël est fils de Dieu par élection, ce qui exige reconnaissance, amour et obéissance.

Par la bouche des prophètes, Dieu se plaint de l’ingratitude de ses enfants. « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé et d’Egypte j’ai appelé mon fils. Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi » (Os 11,1-4). Le scandale d’une paternité de Dieu bafouée par Israël est un motif fréquent de la prédication des prophètes : « Encore maintenant ne m’invoques-tu pas : ’mon Père !’ Toi l’intime de ma jeunesse ! Mais tout en partant tu ne cesses de faire le mal. » (Jr 3,4-5) A l’instant où le peuple se repent, la paternité de Dieu reprend ses droits : « Ils arrivent tout en pleurs et crient ’grâce !’... Oui, je deviens un Père pour Israël, Ephraïm est mon fils aîné. » (Jr 31, 9) Avec le second Isaïe, le vocabulaire de la maternité vient enrichir le premier : « Sion disait : le Seigneur m’a abandonnée, mon Dieu m’a oubliée. La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ? Même si celles-ci oubliaient, moi je ne t’oublierai pas. » (Is 49,14-15)

Ainsi s’éclaire la relation de Jésus à son Père. Mais dans la bouche de Jésus, l’expression ne garde pas le même sens. 170 fois dans les Evangiles, Jésus s’adresse à Dieu par ce titre. Les premiers chrétiens ont perçu là une trace authentique de l’intimité particulière et unique qui unissait Jésus à Dieu : « mon Père et votre Père », dit-il aux disciples, pour bien marquer la différence entre lui et les disciples. Marc a conservé une fois l’expression abba (« papa » en araméen) pour traduire la familiarité de Jésus avec son Père (Mc 14, 36). Il est vraisemblable que des expressions grecques comme o pater mou, ou pater (« mon Père », « Père ») aient eu comme correspondant araméen abba (que l’on retrouve aussi en Rm 8,15 et Ga 4,6). Les disciples ont voulu conserver, dans la lettre même, le mot familier que Jésus utilisait pour parler à son Père. Le passage qui exprime le mieux l’intimité exceptionnelle de Jésus avec son Père est sans doute « l’hymne de jubilation » Lc 10,21-22 : « Je te bénis, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir. »

 
Alain MARCHADOUR a.a.

Assomptionniste et exégète

Alain MARCHADOUR a.a.

Assomptionniste et exégète

(re)publié: 21/12/1998