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Devenir femme : Sarah se bat pour la vie

Et il y eut une famine dans la terre et Abram descendit en Egypte pour résider là (...) Et comme il approchait pour entrer en Egypte, il dit à Saraï sa femme : « Voici je te prie, je sais que tu es une femme belle à voir. Lorsque les Égyptiens te verront, ils diront : ’C’est sa femme’ et ils me tueront, mais ils te feront vivre. Dis, je te prie, que tu es ma sœur afin que ce soit bien par toi grâce à moi et que vive mon être à cause de toi. »
Genèse 12,10-13 (Traduction André Wénin)

« Et Abram prit pour lui une femme nommée Saraï... Et Saraï fut stérile : pas pour elle d’enfant » (Gn 11,29-30). Voilà comment Saraï fait son entrée dans le récit. Sa stérilité entrave le pouvoir d’engendrement des hommes. Elle casse la chaîne généalogique ininterrompue qui mène à Abram, une chaîne où les épouses ne sont que les matrices où les pères engendrent les fils. Ne pouvant être mère, Saraï existe, singulière. « Et Adonaï visita Sarah comme il l’avait dit... et Sarah conçut et enfanta pour Abraham un fils. » (Gn 21,1-2). Vingt-cinq années ont passé. Sarah enfante un fils : elle le reçoit de Dieu et le donne à son mari. Sa joie peut éclater enfin. Vingt-cinq ans : la route a été longue pour que Sarah et Abraham apprennent à s’ajuster, à corriger l’erreur d’Adam et Ève. Une longue histoire. En voici quelques étapes.

Avec Abram en Egypte

À l’appel du Seigneur, Abram a émigré en Canaan. Survient une famine et il se réfugie en Égypte. Là, il prend peur : si les Égyptiens allaient le tuer pour prendre sa femme ? Aussi lui demande-t-il de mentir sur ce qu’elle est pour que cela se passe bien pour lui. On voit comment Abram se met au centre : c’est sa vie, son bien qui compte. Même les Égyptiens qu’il ne connaît pas, il voit en eux de dangereux rivaux. C’est la convoitise qui parle en lui, la peur. Mais Saraï le laisse dire. Elle se laisse entraîner par la peur d’Abram et par son envie d’un bien-être immédiat. Et la suite du récit la montre se sacrifiant à son bien-être, renonçant pour lui à ce qu’elle est. Repérée pour sa beauté par les hommes du Pharaon, elle se retrouve dans le harem royal, tandis que celui qui passe pour son frère se voit comblé de biens. Heureusement, le Seigneur interviendra pour libérer Saraï et la rendre à Abram.

Avec Hagar l’Egyptienne

Or Saraï, femme d’Abram, n’avait pas enfanté pour lui. Et elle avait une domestique égyptienne, Hagar de son nom. Et Saraï dit à Abram : « Voici, je te prie, le Seigneur m’a empêche d’enfanter, viens je te prie vers ma domestique peut-être serai-je construite en ayant un fils d’elle. » Abram écouta la voix de Saraï. Et Saraï, femme d’Abram, prit Hagar l’Egyptienne sa domestique - au bout de dix ans qu’Abram demeurait en terre de Canaan - et elle la donna à Abram son homme, à lui pour femme. (Genèse 16,1-3)

Si Abram montre une certaine légèreté vis-à-vis de son épouse, celle-ci n’est pas exempte d’envie pour autant. Malgré les promesses répétées de Dieu, elle n’a pas enfanté après dix ans. Dieu est donc la cause de sa stérilité, conclut-elle. Pourtant, ce n’est pas à lui qu’elle demande d’y mettre un terme. Elle invente plutôt une solution maison : son mari prendra sa domestique, et elle adoptera l’enfant né de leur union. Devenant mère, elle « sera construite » comme femme - un jeu de mots le suggère en hébreu. Sans dire un mot, sans résister à la volonté de son épouse d’introduire une autre femme entre eux, Abram se soumet pour contenter l’envie à court terme de Saraï.

Les choses vont tourner mal. Saraï ne supportera pas de voir Hagar la toiser du haut de sa grossesse. Humiliée, elle s’en prend à Abram. Elle a raison. Son mari n’a pas été juste envers elle. Il n’a pas osé résister à sa solution boiteuse. S’accomplit-on, en effet, comme femme, comme sujet, en se servant des autres - mari, servante et fils - pour satisfaire ses envies et combler ses désirs ? Aide-t-on quelqu’un à devenir soi-même en cédant devant ses caprices, en lui épargnant de s’affronter à ses manques en les assumant ? Croyant ainsi lui faire plaisir, on lui fait plutôt violence. Saraï finit par en appeler à Dieu : qu’il tranche entre lui et elle !

Où Dieu propose un ajustement

Abram avait 99 ans. Et le Seigneur apparut à Abram et lui dit : « Je suis El-Shaddaï. Marche à ma face et sois intègre, pour que je donne mon alliance entre moi et toi et que je te multiplie à l’extrême (...) Et voici mon alliance (...) : Que soit circoncis pour vous tout mâle. Et vous serez circoncis à la chair de votre prépuce et (cela) deviendra un signe d’alliance entre moi et vous. » Genèse 17,1-2.10-11

Comme s’il répondait à Saraï, Dieu interpelle Abram. Il lui propose un pacte dont le signe est la circoncision. En quoi consiste-t-il ?

À consentir à un manque, à une perte, justement sur le membre qui peut faire croire à l’homme qu’il ne lui manque rien. Ce bout de peau perdu, rien ne pourra le remplacer, que la chair de la femme dans une relation ordonnée à la fécondité. Accepter la circoncision, c’est pour Abram renoncer à vouloir être tout pour entrer dans une singularité qui ouvre à une relation juste.

Consentant à l’alliance que Dieu lui propose, Abram devient Abraham, et ce nouveau nom est promesse de fécondité : « Père d’une foule de nations. » Mais surtout, il peut donner à Saraï son vrai nom - Sarah, « Princesse » - et ajuster ainsi sa relation à elle. Et Dieu d’ajouter que cet ajustement permis par le consentement au manque est précisément ce qui va rendre la relation féconde : Sarah aura un fils. C’est Isaac, dont la naissance fait rire sa mère. Son nom Isaac, « il rira », en témoigne.

Un fils enfin

La naissance d’Isaac viendra donc couronner le long mûrissement d’une relation mal ajustée au départ, où la stérilité aura été finalement moins une malédiction que la chance d’un devenir lent et difficile, mais fécond pour Sarah comme pour Abraham. Aussi, le lecteur aimerait que l’histoire de Sarah se termine sur cette note heureuse. Ce n’est pas le cas. La joie de la mère ne durera guère, en effet.

Et Isaac grandit et il fut sevré. Et Abraham fit un grand festin au jour du sevrage d’Isaac. Et Sarah vit le fils d’Hagar l’Égyptienne, celui qu’elle avait enfanté à Abraham, en train de rire, et elle dit à Abraham : « Chasse cette servante et son fils, car le fils de cette servante n’héritera pas avec mon fils, avec Isaac. » Genèse 21,8-10

Lors du sevrage de son fils, la jalousie saisit Sarah. Elle voit Ismaël « rire », s’emparant ainsi de l’apanage de son fils. Alors, elle anticipe : ce fils d’esclave hérite avec son fils à elle ? Inimaginable. Aussi exige-t-elle d’Abraham que, contre son gré, il renvoie la servante et son fils. Sarah parle par jalousie. Son ton est dur ! Et pourtant, ce seront ses dernières paroles...

Sarah : une femme qui a lutté, à l’obscur peut-être, pour vivre une relation juste et ouverte à une vraie fécondité. C’est là sa grandeur et elle demeure même si le désir ardent qui l’a fait se battre pour la vie n’a pas été sans dérapages. Mais qui pourra lui en faire grief ?

 
André WÉNIN

Professeur d’Ecriture Sainte à l’Université Catholique de Louvain (Belgique)

(re)publié: 31/08/2003