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Les tableaux

Le portement de croix, de Jérôme Bosch

Du noir, encore. Du moins, avec L’appel de Matthieu, avait-on la possibilité de s’échapper, de suivre les deux hommes vers la lumière.

Mais ici, point d’échappatoire. L’humanité en son plus féroce visage envahit tout l’espace en une sarabande infernale. Où que notre regard se pose, ce ne sont que trognes violentes, faces bestiales, grognements et complots sordides.

On dit que sur la croix, Jésus a porté le péché du monde. Ici, ce péché éclate, triomphe, enserre Jésus de toutes parts.


Simon de Cyrène devait aider à porter la croix, mais ici, réduit à deux mains agrippées au bois, il pèse de toute ses forces pour la rendre plus lourde encore, plus blessante sur l’épaule déjà blessée de l’innocent.


Peut-être alors que le larron, le bon, en haut à droite, pourrait être d’un quelconque réconfort ?
Mais le moine chargé de lui dire la miséricorde divine n’est qu’une brute nauséabonde, et la douce musique d’un pardon possible s’est changée sur ses lèvres en un ricanement sauvage.
Et le pauvre supplicié ne peut que défaillir devant cet ultime assaut.

Portons notre regard sur le Christ, au doux visage tout intérieur. Charles Péguy peut nous accompagner :
Cri comme si Dieu même eût péché comme nous ;
Comme si Dieu-même se fût désespéré ;
Ô clameur culminante, éternelle et valable.

Comme si même Dieu eût péché comme nous.
Et du plus grand péché.
Qui est de désespérer.
Le péché du désespoir.

In Mystère de la Charité, œuvres poétiques complètes, la Pléiade, p. 437.

Comment échapper à ce péché, comment ? Où fuir ? En qui espérer ? Mettrons-nous notre confiance et nos économies dans les mains d’un mage qui promettrait le grand soir et le nouveau matin, faisant fi de ce monde violent, et bénéfice de toute l’épreuve du monde ?

Ou bien, à la suite du Christ, fermerons-nous les yeux ? Fermerons-nous les yeux, oh non pas pour fuir, oh non, mais pour recueillir ce monde qui gémit.
Sans fermer les yeux, ne fût-ce qu’un instant, comment ne pas à notre tour aboyer avec les chiens, comme le mauvais larron, aussi violent, mais guère plus, que ses bourreaux ?

Au cœur de ce carnaval de haine, Jésus porte sa croix. Plus aucune parole, et plus aucun regard. Car tout est dit quand il prend sur lui cette croix, l’humaine croix de l’antique péché, pourtant caressée des rayons de la divine auréole.

Une femme a fermé les yeux, comme son Seigneur. Elle sourit, sentinelle d’une aube nouvelle. Elle sourit, échappant ainsi à la violence, quittant jusqu’à l’espace du tableau. Peut-être a-t-elle déjà compris que la suite du Christ n’était pas dans les cris du monde, mais dans la vision intérieure d’un monde sauvé, dont elle porte précieusement l’image sans peur de ceux qui se déchaînent autour d’elle sur Celui qui a ouvert devant elle un passage. Peut-être qu’en haut à droite, le bon larron aux yeux mi-clos, et malgré son horrible conseiller, en perçoit quelque chose aussi.
Mais à quoi bon cette femme, son sourire, ce linge souillé et pourtant adorable ? A quoi bon le silence quand on n’arrive pas à faire taire le cri de l’humanité qui hurle sa souffrance ?
A quoi bon ?
La question est sur toutes les lèvres de tous les hommes, de toutes les femmes de tous les temps.

Pas d’autre réponse pour le Christ que de les rejoindre.

Pas d’autre réponse pour nous que de recueillir les traces de son passage et de prendre humblement sa suite.
Véronique, porteuse de la vraie image du Christ, Véronique, figure de l’Eglise, Véronique nous l’assure : c’est en lui, le Christ, qu’un passage s’ouvre qui délivrera le monde du mal qui voudrait l’étouffer.

Vois, Seigneur, notre humanité en son plus féroce visage, plongée dans l’obscurité, déchirée par la guerre et divisée par le péché
Vois, Seigneur, tous ces peuples opprimés sous le joug de tyrans de toutes sortes imposant leur loi implacable
Vois, Seigneur, le champ des hommes semblable à un immense champ de lutte pour la richesse et la puissance
Jésus... merci de porter nos croix humaines.
Tu portes ta croix comme une femme porte son enfant parce que ta croix est naissance
Tu portes ta croix comme chacun porte un nom car ta croix est le nom de ton amour
Tu portes ta croix comme un arbre porte ses fruits car tu fais du bois mort un printemps
Tu portes ta croix comme on porte un témoignage car tu fais de ta croix un cri de vérité
Tu portes ta croix comme on porte la contestation car ta croix est signe de contradiction
Tu portes ta croix comme on porte plus loin car ta croix est mouvement et chemin.

Parfois, Seigneur, je suis tenté de dire les mots de la révolte, ceux qu’on dit dans la colère : pourquoi veux-tu le mal ? Pourquoi toute cette souffrance alors que tu es amour ?
Quand tout tremble et que le monde vacille, quand tout s’écroule et que tant de choses passent, sois mon rocher, Seigneur
Quand l’injustice semble toujours avoir le dessus, quand les autres abandonnent… ne me laisse pas succomber à la tentation de baisser les bras.


Venceslas DEBLOCK
 
Info

Le commentaire de cette œuvre est de Venceslas Deblock, les prières d’Anne-Marie Brousse, qui s’est inspirée du recueil de prières Youcat.

(re)publié: 01/03/2018
1ère public.: 01/03/2013