Menu
Les tableaux

L’appel de Matthieu, par le Caravage

Dieu n’est pas solitaire. Et nous alors ?
Croyons-nous à notre humanité comme chemin d’Evangile ?

Voici bien un lieu étrange, ce boui-boui mal famé, sale et sinistre n’a rien d’encourageant. Pourtant plusieurs hommes y sont à leur aise, préoccupés de leurs affaires.

Une tablée solidaire, aux troubles liens. Ce qui les réunit ici, c’est le comptage de l’impôt, et les mains qui s’approprient les pièces ne sont peut-être pas très honnêtes. A l’appât du gain, s’ajoute aussi la forfanterie : épée à la taille et plumes au chapeau, on serait bien prêt à se batailler, plus par orgueil et inconscience que par honneur. Quant au jeune garçon nonchalamment appuyé sur son aîné, on n’ose se demander comment et pourquoi il est là. Oui, rien de glorieux dans cet espace aux allures de cave. On dit que celui qui a des choses à cacher préfère l’obscurité, et c’est bien ce que nous ressentons ici.
L’artiste nous peint ici une humanité glauque, solidaire dans son péché, solidaire et installée : que les jambes semblent massives, telles celles de statues fermement ancrées !
Oserions-nous nous aventurer dans un tel lieu, déranger les sombres calculs de ces pirates, au risque de perdre notre bourse, “notre” âme et même notre vie ?

Seigneur, ma vie et la vie du monde ressemblent souvent à ce boui-boui mal famé
Je m’égare souvent dans l’obscurité de la peur,
Je m’égare dans les ténèbres du péché,
Dans la détresse de mes questions et de mes doutes.


Pourtant, deux hommes osent pénétrer dans cet antre. Ou plus justement, un jeune homme, et un plus vieux, qui semble imiter son jeune maître, un peu maladroitement. Surgis d’un autre temps, portant vêtement antique, ils semblent danser, tant leur pas se fait souple. Ce sont des marcheurs, venus à la rencontre de ces immobiles. Leurs mains se tendent vers ceux-ci. Geste de désignation, geste d’appel ? Comment savoir précisément ? En tous cas, l’un des hommes se sent visé, qui pointe sa propre poitrine, ébahi de cet appel à bouger, à sortir, à quitter cette sombre salle. Il y a de quoi être ébahi ! Quel culot a cet inconnu, de surgir ainsi et d’appeler, troublant ainsi les calculs précis de la bande ! il n’y a rien de plus agaçant que de devoir recommencer ses comptes parce qu’un importun vous dérange. L’appel du jeune homme provoque donc le repli de certains, isolés dans leurs comptes, tandis que d’autres, qui ont repéré ces étrangers, réagissent, avec surprise, violence, ou d’un air blasé.

Mais qui sont ces hommes ? Que viennent-ils faire ici ?

Le plus jeune est un prophète de Galilée, nommé Jésus, dont on raconte qu’il ne craint aucune rencontre, approchant sans peur les lépreux et les malades de toutes sortes, les soldats romains, et les même les plus effrayants démoniaques. Le plus vieux, aux gestes un peu gauches, serait Pierre, l’un de ses douze plus proches, souvent en mission avec son maître.
Que viennent-ils faire ici, au bureau du péage, dans l’antre du redouté Matthieu, ce publicain forcément impur ?

Seigneur,
Tu es là près de nous, près de moi, car tu es un Dieu qui va à la rencontre de l’homme
Tu es là près de nous avant même que nous te cherchions, avant même que nous connaissions ton nom
Tu es là près de nous, près de moi, par Jésus qui est tout amour… et pourtant je t’oublie
Tu es au cœur de mon cœur et je te cherche ailleurs.

Ils osent rejoindre ces hommes pour les inviter à se lever et à marcher. Ils viennent appeler, inviter. Appeler à quitter l’obscurité pour la lumière. Une lumière venue de plus loin qu’eux, une lumière dans laquelle ils semblent se couler naturellement : Jésus répète si souvent qu’il n’a rien qu’il n’ait reçu de son Père ! Cette lumière puissante serait-elle la marque peinte de cette force divine et paternelle qui l’enveloppe et dont il a une conscience si intime ?

Seigneur, je crois que tu m’appelles
Que tu m’appelles au bonheur
Que tu m’appelles à vivre une vie nouvelle... car tu es un Dieu qui vient sauver ce qui était perdu
Eveille en moi le désir de t’accueillir et de me laisser libérer.


Et sa main... Elle frappe, sa main. Une main étrange. Bien qu’elle pointe le groupe, elle semble s’affaisser, presque hésiter.

C’est qu’à quelques centaines de mètres de la chapelle pour laquelle Caravage a peint cette toile en 1600, se trouve une autre œuvre très célèbre, peinte depuis 88 ans : connue, reconnue, célébrée, parfois travestie, elle met en scène le Père éternel donnant vie à Adam. Et le monde entier connaît l’infime espace vide entre le doigt de Dieu et celui de l’homme.
Caravage cite donc cette œuvre de Michel-Ange.

Le Christ venant de la droite du tableau, on pourrait croire que sa main reproduit celle du Père, placé dans une orientation analogue au plafond de la chapelle Sixtine.
Il n’en est rien. C’est précisément la main d’Adam que Caravage reproduit, en l’inversant. Celle de l’homme, celle de l’humanité. C’est en nouvel Adam, en homme nouveau, que le Christ s’avance vers Matthieu.

Seigneur, tu me tends la main…
Tu tends la main à l’humanité toute entière
Ne me retire pas ta main, Seigneur,
Viens à nous quand la nuit nous envahit
Viens à nous dans la nuit de la déception et de l’angoisse
Viens à nous dans la nuit de la haine
Viens à nous dans la nuit de l’inquiétude et de la douleur
Viens à nous dans la nuit de l’interrogation et du rejet
Viens à nous dans la nuit des ruptures et du désespoir
Viens à nous dans la nuit du néant et de la mort
Viens à moi dans ma nuit et reste auprès de moi.

L’œuvre prend ainsi cohérence :
Le Christ vient. Il vient à la rencontre des hommes. Il vient, envoyé du Père, et envoyant Pierre et l’Eglise faire de même.
Le Christ vient à la rencontre des hommes, sans craindre ce qu’ils vivent de plus obscur et de plus peccamineux. Il vient pour rendre à notre humanité sa mobilité, sa dignité, celle voulue par Dieu et offerte jadis à Adam en un souffle de vie. Cet avènement de l’Evangile en toute vie n’est pas si facile. Tous n’y répondent pas. Il y a des oreilles et des cœurs parfois si fermés ! Ceux qui osent y répondre s’avancent sur un chemin de lumière, mais sur lequel ils rencontreront forcément l’empreinte de la croix, que l’artiste a su suggérer dans le bois de la fenêtre.
N’ayons pas peur de laisser le Christ rencontrer toutes nos vies et tout de nos vies. Il vient nous rendre la beauté que le Père a voulue pour nous en Adam, beauté hélas ternie par le péché.
Il vient en envoyé du Père et nous invite à accueillir en nous le souffle de l’Esprit pour le suivre.

Avec toi, Seigneur, nous sommes forts, nous nous relevons et nous vivons ;
Tu nous libères de la détresse, tu nous soutiens quand nous trébuchons
Tu redresses tous les accablés, tu ouvres ta main et tu rassasies avec bonté toute vie
Nous mettons en toi notre confiance
Notre espoir d’être accueillis tels que nous sommes
Fais grandir en nous la foi
Pour que nous nous abandonnions entre tes mains
POUR QUE NOS YEUX S’OUVRENT AUX MERVEILLES DE TON AMOUR
POUR QUE NOS YEUX S’OUVRENT AUX MERVEILLES DE TON AMOUR DE PÈRE.

Ensemble nous pouvons dire NOTRE PÈRE…

 
Venceslas DEBLOCK

Prêtre du diocèse de Cambrai, diplômé de l’Ecole du Louvre, responsable de la Commission d’Art Sacré du diocèse de Cambrai

Info

Le commentaire de cette œuvre est de Venceslas Deblock, les prières d’Anne-Marie Brousse, qui s’est inspirée du recueil de prières Youcat.

(re)publié: 01/07/2016
1ère public.: 01/12/2012