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Lettre de Jean Vanier

Trosly, janvier 2011

Chers amis,

Vous ne le croirez pas : Trosly est enseveli sous 30 cm de neige ! Joie et malheur ! Des batailles de boules de neige, des bonhommes de neige et en même temps, les routes sont impraticables, beaucoup tombent sur le verglas, des événements communautaires sont annulés. Trosly est coupé de Cuise la Motte et de Pierrefonds ! Depuis 1964, je n’ai jamais vu autant de neige ! Oui, c’est Noël et dans la grotte se lève une petite lumière, une espérance !

À La Ferme, nous avons fêté cette lumière naissante au milieu d’une retraite où participaient une quarantaine d’hommes et de femmes sans domicile fixe de Paris (avec leurs accompagnateurs). Un vrai Noël pour tous ! Ils étaient si heureux d’être dans des chambres bien chaudes avec des draps tout propres. Ils ont beaucoup aimé chanter et prier ensemble. Nous nous sommes aussi lavés les pieds les uns les autres, avec respect et tendresse, comme Jésus l’a demandé - un moment de grâce et d’incarnation, dans un silence profond et rempli par la douce présence de Dieu.

Sue Mosteller m’a raconté, il y a quelque temps, un événement qui s’est déroulé dans une prison maxima sécurité. L’aumônier et sa femme ont voulu que leur tout petit enfant soit baptisé à l’intérieur de la prison. Après le baptême, la maman est restée là avec le petit dans ses bras. Les détenus étaient assis en cercle autour d’elle. A un moment donné, le détenu assis à côté d’elle lui a demandé s’il pouvait prendre l’enfant dans ses bras. Il l’a pris avec beaucoup de tendresse, l’a regardé dans les yeux, il a souri et l’enfant lui a souri. Le détenu a éclaté en sanglots !

Un enfant est si petit, si fragile. Son corps et tout son être appellent à la tendresse. On ne peut avoir peur d’un petit enfant. L’enfant a un pouvoir « magique ». Son regard, son sourire, ses yeux, sa faiblesse même, sa confiance, sa pureté et son innocence semblent atteindre des zones profondes dans notre cœur d’adulte. Il pénètre à travers les murs que nous avons construits autour de nos cœurs pour nous défendre, nous protéger et prouver que nous sommes autonomes, capables et forts. L’enfant révèle l’enfant caché en nous, celui que nous avons dissimulé derrière ces murs de dureté, de protection et de force, dissimulé derrière cette envie de toujours gagner.

Dans nos sociétés basées sur la rivalité, nous pouvons avoir peur de montrer nos faiblesses. Celles-ci peuvent paraître dangereuses car elles peuvent susciter des réactions de rejet. Il faut alors montrer nos capacités, notre pouvoir, notre force, nos connaissances, sinon nous risquons d’être blessés, écartés, méprisés.

La faiblesse de l’enfant – surtout quand il est petit – au contraire, attire le regard, le sourire, la tendresse et la communion. Il éveille la bonté. C’est peut-être le seul moment dans la vie où la faiblesse provoque le plus souvent une réaction positive et aimante. Bien sûr, hélas, il y a des petits enfants abusés. Leur cri et leurs angoisses dérangent. Heureusement, ce sont des situations rares.

Quelle que soit sa culture ou sa religion, l’enfant attire. Il pénètre dans les coins, et les recoins les plus profonds du cœur humain, pour éveiller ce qu’il y a de plus beau et de plus humain : le désir d’être accepté et aimé avec tendresse. Cet enfant, dans la prison, était bien sûr sécurisé par sa maman qui l’avait porté neuf mois en son sein. C’est seulement si l’enfant est sécurisé par la relation avec ses parents qu’il peut être pris dans les bras d’un étranger.

Ce pouvoir est magique – oui je dis magique – car il semble nous rejoindre à un niveau plus profond que la volonté et la raison. C’est comme un don gratuit, inattendu. Je ne peux éveiller ce cœur caché en moi par mes seules forces... ce cœur secret est éveillé de l’extérieur et pourtant il est ce qu’il y a de plus profond en moi. Il est « moi ».

Dans la prison, le détenu – à travers le regard du petit – a découvert en vérité qui il était... Il est au fond, un petit enfant en quête d’amour sans oser l’admettre. Profondément, nous sommes tous des enfants blessés en quête d’amour, de tendresse.

Et si Dieu était comme une mère qui dit : « Je t’aime comme tu es, avec ton histoire, avec ton cœur blessé, tes hontes, ta culpabilité, tes échecs et aussi tes réussites. » Et si cette mère nous prenait dans ses bras et nous caressait avec tendresse.

Et si Dieu était comme un petit enfant. N’est-ce pas Isaïe (Is 9,5) qui dit « Un enfant nous est né, un fils nous est donné. Il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné le nom de Conseiller merveilleux, de Père Eternel, de Prince de Paix... »

« Pour entrer dans le Royaume des Cieux », dit Jésus, « il faut que nous devenions comme des petits enfants, ouverts à la tendresse, à la confiance et à l’écoute », comme une invitation à ne plus nous cacher derrière l’adulte qui veut être fort.

L’Arche et Foi et Lumière sont des lieux où nous apprenons à accueillir l’enfant en nous et dans les autres... Mais souvent il faut passer à travers toutes sortes de turbulences pour arriver à cet enfant et trouver la joie et la paix.

Oui, Noël est un moment très doux ! Je pense à ce film Joyeux Noël qui a montré un événement qui s’est passé pendant la guerre des tranchées en 1915 : le jour de Noël, des soldats anglais d’un côté et des soldats allemands de l’autre ont commencé à chanter des chants de Noël... Peu à peu, d’un geste risqué à un autre geste risqué, ils ont osé se montrer... Pas des balles mais des poignées de main, des petits cadeaux ! Au milieu d’une guerre qui fut terrible, il y a eu des gestes de fraternité et d’amour entre ces hommes, des gestes qui étaient plus forts que le désir de gagner une bataille et de tuer l’autre. C’est cela Noël ! S’embrasser et non se battre. Isaïe dit que Dieu enverra un signe, un enfant nouveau-né. C’est l’enfant qui nous sourit et qui nous guérit.

Durant l’automne, il y a eu un film en France qui a attiré plus de 3 millions de spectateurs. Un vrai record qui dit beaucoup sur cette foule en quête de vérité et d’espérance. « Des hommes et des dieux » est l’histoire des moines cisterciens de Thibirine en Algérie. Ils vivaient au cœur d’une guerre civile qui opposait le groupe islamique armé et les militaires qui, des deux côtés, utilisaient beaucoup de violence. Les moines ont voulu demeurer dans leur monastère malgré les menaces. Ils ont voulu rester proches de leurs voisins musulmans avec qui ils avaient tissé, depuis de longues années, des liens d’amitié et de fidélité, de travail. Ces derniers les ont implorés de rester. La fidélité à ces liens les a amenés à être pris en otage puis tués. Ce film, d’une grande sobriété, sans « spiritualiser cette vie donnée » a montré combien ces moines étaient profondément humains, avec leurs doutes et leurs conflits intérieurs et communautaires. A travers leur humanité blessée a jailli leur désir de fidélité, de vérité et de foi en Dieu.

Dans un monde souvent écartelé entre des terroristes de toutes sortes (des personnes assoiffées d’argent et de pouvoir, qui n’hésitent jamais à utiliser la violence et la force qui écrasent les faibles) et les législateurs, parfois très rationnels, sans compassion et sans compréhension des besoins fondamentaux des personnes, il y a encore beaucoup d’hommes et de femmes de paix qui risquent leur vie et leurs intérêts propres pour signifier, qu’au-delà des injustices, il y a le rêve d’un monde nouveau où nous nous respectons et nous aimons les uns les autres.

Bonne et Sainte année à tous les amis, et à tous ceux de Foi et Lumière et de L’Arche. Merci à chacun et à chacune de vos lettres et de vos cartes qui souhaitent une année de paix et de joie. Je me sens profondément en communion avec chacun et chacune de vous. Je vous embrasse. Merci de tout cœur de cette communion et de cette unité entre nous, de cette espérance que l’enfant et le faible peuvent nous guérir et nous conduire vers la paix.

Jean

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Jean VANIER

Fondateur des Communautés de l’Arche et de Foi et lumière († 2019).

(re)publié: 01/02/2011
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