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La relocalisation des musulmans, opération de sauvetage ou coup de pouce à la partition

Témoignage d’un prêtre de Centrafrique

Comme je l’ai toujours dit à des amis, la manière dont les médias présentent le conflit centrafricain rend vraiment perplexes nous autres qui vivons la situation sur place.

Il y a d’abord eu un long moment de silence médiatique sur la crise centrafricaine. La presse internationale a très peu parlé des tueries, vols, viols, profanation ou destruction des églises qui ont accompagné la rébellion initiée par la coalition seleka depuis le mois de décembre 2012. Sur certains faits précis, c’est parfois le silence radio. On ne peut pas dire que les nombreux journalistes étrangers qui écument alors le pays ne sont pas au courant de ce qui se passe. Sur place, ce sont l’Eglise catholique et des médias comme Radio Notre Dame (catholique) et Radio Ndekeluka (liée à la Fondation Hirondelle) qui dénoncent les graves exactions commises par les hommes de la seleka qui règnent alors sur le pays avec une brutalité inouïe. Beaucoup de musulmans et des peulhs qu’on présente aujourd’hui comme des innocents « enfants de chœur », traqués par les méchants chrétiens de Centrafrique se rendent complices de ces crimes, soit par un silence approbateur, soit en y prenant directement part. A Bangui, il y a eu des femmes musulmanes qui, dans les transports publics, exhibaient des pistolets pour menacer les autres passagers. Je parle des faits dont j’ai souvent été témoin ou victime. Beaucoup de musulmans et de peulhs étaient devenus alors très arrogants et ne respectaient plus leurs voisins. De telles situations créent des frustrations et la haine.

Le phénomène anti-balaka a été une réaction à cette brutalité physique et morale des hommes de la séléka. Appelés à tort milice chrétienne, les anti-balaka sont des jeunes villageois appuyés par quelques éléments de l’armée centrafricaine qui ne supportaient plus les brimades dont ils étaient victimes. Ces jeunes dont beaucoup ont été témoins de l’extermination de leur famille ou de la destruction de leurs biens, ne sont pas forcément des chrétiens. Répondant à la violence par la violence, ces jeunes se sont vite rendus coupables eux aussi de graves exactions. C’est alors que la presse internationale a commencé à présenter la crise centrafricaine comme étant un conflit interreligieux. En réalité, l’affaiblissement de la séléka a suscité l’éclatement de la colère des non musulmans, colère comprimée pendant toute la période du règne brutal de la séléka. Il me semble important de faire cette mise au point :

1. Le conflit centrafricain n’est pas religieux. Il est avant tout politique. Les non musulmans (pas seulement les chrétiens comme on veut le faire croire) ont rejeté le pouvoir de la séléka, non pas à cause de la religion de ses représentants, mais à cause de la brutalité de ce régime.

2. Les anti-balaka ne forment pas une milice chrétienne. Leurs pratiques n’ont rien à voir avec la foi et les pratiques chrétiennes. Ce groupe qui s’adonne au fétichisme renferme beaucoup de non chrétiens. Pourquoi les journalistes, quand ils parlent de Centrafrique, assimilent-ils systématiquement les non musulmans aux chrétiens ? Peut-on dire qu’en France, tous ceux qui ne sont pas musulmans sont forcément des chrétiens ? Que cache cet amalgame ?

3. Tous les musulmans de Centrafrique n’ont pas cautionné les exactions de la séléka. Beaucoup n’y ont pas participé. L’imam R.A.O. (*) que je connais bien et dont j’admire la hauteur d’esprit a dénoncé en son temps ces exactions. Nous déplorons donc l’assimilation systématique des musulmans aux séléka. Toute la brutalité commise contre leur personne ou leurs biens est inacceptable. Mais il faut reconnaître aussi que bon nombre d’entre eux ont été complices des crimes commis contre la population centrafricaine non musulmane. Un exemple que j’ai personnellement vécu. Un groupe de séléka est arrivé au petit séminaire de A. (*). Ces séléka réclamaient le véhicule 4 x 4 que j’utilisais pour les courses de l’établissement. Heureusement, la voiture se trouvait en ce moment-là à Bangui. Mais ces personnes me soupçonnaient de l’avoir cachée dans la ville même. Ils ont tiré en l’air et ont menacé de m’abattre si je ne leur montrais pas où se trouvait mon véhicule. Finalement ils ont fini par comprendre qu’ils ne pouvaient pas avoir le véhicule puisqu’il n’était pas là. Ils ont proprement pillé l’établissement et sont repartis vers 18 heures. 4 heures de violence verbale et physique. Parmi mes curieux visiteurs, j’ai vite reconnu deux commerçants musulmans de la ville chez qui je m’approvisionnais en vivres pour le petit séminaire. Ils étaient devenus pour moi des amis et jusque-là, la confiance régnait entre nous. Or visiblement, ce sont eux qui ont fourni les renseignements à nos bourreaux. La précision des informations et des questions de ces hommes armés venus d’ailleurs me le faisait croire. Pensez-vous que sans ma formation spirituelle, intellectuelle et humaine de prêtre, aurais-je pu facilement pardonner à ceux qui m’ont trahi à ces bandits ? C’est dire que parmi ces personnes qui ont fui la Centrafrique, beaucoup sont conscients du tort qu’ils ont fait à leurs voisins ou à d’autres. Ils craignent des représailles ou d’éventuelle poursuite judiciaire. Cela, on ne le dit pas souvent.

4. La relocalisation est une mauvaise solution pour deux raisons. D’abord, elle est un coup de pouce apporté aux partisans de la partition du pays. Ensuite elle n’encourage pas le vivre ensemble. Que deviendra alors la cohésion sociale avec ces départs ou ces transferts massifs de populations musulmanes vers le nord du pays ou à l’étranger ? Avec qui envisager la réconciliation ? La relocalisation ne semble pas être une bonne solution à mon humble avis. Les récents événements du samedi 26 avril 2014 donnent effectivement à réfléchir. En effet des seleka établis à Batangafo se sont rendus à l’hôpital de Boguila où sont établis les Médecins Sans Frontière. Le macabre bilan a été de 16 morts dont 3 personnels de MSF et des notables de la localité qui prenaient part à une réunion. Dans leur repli, ils ont tué d’autres personnes dont quatre dans le village de Bodjomo. Deux catéchistes font partie de ces victimes. Ce groupe qui a mené l’attaque est le même que celui qui a enlevé l’évêque de Bossangoa et trois de ses prêtres. Il est composé essentiellement de séléka peulhs basés à Batangafo à 58 km de Kabo où sont relocalisés les musulmans peulhs partis de Bangui. Il est fort probable que les jeunes peulhs partis de Bangui rejoignent le groupe de Batangafo. Je souhaite fortement que les prochaines semaines apportent un démenti à mes craintes.

De la même manière, je dénonce les exactions perpétrées contres les peulhs par un groupe d’anti-balaka à Yaloke. Ils ont été dépouillés de tous leurs biens : bœufs et effets personnels. Lors de sa visite pastorale, l’archevêque de Bangui en a été informé et il a aussitôt mobilisé les différentes institutions pour la prise en charge humanitaire et la sécurisation de cette population vulnérable.

Loin de toute relocalisation, je reste convaincu que la véritable solution se trouve dans le désarment des forces armées illégales conformément aux résolutions des Nations Unies et à une politique de sécurisation des citoyens. Ces mesures serviront les intérêts de toute la population centrafricaine qui pourra enfin jouir de sa liberté de mouvement. Il est inacceptable que des individus soient pris pour cible à cause de leur appartenance ou de leurs convictions.

Un vivre-ensemble est encore possible. Il faut alors désarmer tous les porteurs illégaux d’armes. Par ailleurs il convient d’engager une démarche effective de pardon et de éconciliation. Or il y a malheureusement des deux côtés des extrémistes qui s’inscrivent plutôt dans une logique de guerre, de violence et de chaos comme en témoigne la banderole exhibée par les extrémistes musulmans de PK 5 lors de la visite du secrétaire Général de l’ONU : « Non au pardon et à la réconciliation. Oui à la partition de la Centrafrique ». Tout est dit.

(*) Nom modifié par la rédaction pour ne pas mettre en danger les personnes.

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Auteur connu par la rédaction

Non divulgué pour raison de sécurité

(re)publié: 01/06/2014
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