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La joie (deuxième partie)

Voici la deuxième partie des extraits d’une lettre pastorale « Paroles de vie », que PSN a mis en ligne pour Noël 2004.

Le contexte

La joie dans l’Eglise
L’Eglise actuelle vit-elle dans la joie ?
Beaucoup trop peu. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. A son époque déjà, Nietzsche avait des paroles dures à ce sujet : « Mais vous, si votre foi rend heureux, montrez vous donc heureux ! Vos têtes sont encore plus tristes que vos pensées. Si le message joyeux de votre Bible était marqué sur votre visage, vous n’auriez pas besoin d’exiger de manière aussi obstinée notre foi en l’autorité de ce livre » (F. Nietzsche, Humains trop humains)

De fait, l’Eglise occidentale manque parfois de joie (...)

Du moisi sur la joie dans l’Eglise ?

Timothy Radcliffe, ancien général des dominicains, attire lui aussi l’attention sur toutes les moisissures qui parasitent la joie dans l’Eglise. Il souligne les tensions entre le centre et la périphérie - Rome et les Eglises locales - entre la morale officielle de l’Eglise et le sentiment de beaucoup de chrétiens, entre le langage abstrait de la vérité et celui de la vie concrète de tous les jours ; entre l’âpreté du commandement et les bras compréhensifs de la miséricorde, entre la solidarité ecclésiale universelle et la créativité de chacun. (...)

La crise n’est d’ailleurs pas propre à l’Eglise ; c’est toute la société qui est concernée. Comme si nous faisait défait la force qui nous pousse à aller de l’avant, la confiance. Le désir d’un paradis n’a pas faibli ; c’est la foi dans les chemins qui y mènent qui nous manque. Il n’y a plus de foi aveugle dans le progrès, et la masse -chaque année plus considérable- des nouvelles inventions n’arrive plus à nous rendre vraiment heureux. Un jour, les ordinateurs pourraient bien nous lasser.

L’apathie d’une soudaine chute de tension ?
Il semblerait que soit apparu dans l’Eglise un phénomène nouveau - une sorte d’abattement, de morosité. Mais le phénomène n’est pas nouveau, il est aussi vieux que l’Eglise, peut-être même que l’humanité. En tout cas, les moines des débuts du christianisme le connaissaient déjà. Ils rappelaient ’akedia’. C’était une sorte d’apathie, d’ennui et de tristesse au niveau spirituel, un écœurement pour tout et dont on vivait auparavant, pour les ’choses de Dieu’. (...)

La première conséquence de pareille morosité est l’instabilité, le besoin de bouger, une soif d’errance physique, psychologique et spirituelle qui peut se traduire par un shopping dans les grands magasins des religions et spiritualités. Des cellules (monacales), il n’y en a plus guère aujourd’hui, mais la tentation d’errer existe toujours, l’envie de papillonner. Jour et nuit nous pratiquons le surf. L’instabilité extérieure n’est que le symptôme du dérèglement de la boussole intérieure. (...)

Mais les pères du désert indiquaient aussi un remède à l’’akedia’, et lui donnaient un nom : hypomonè, persévérance dans l’humilité. Littéralement, le mot signifiait : le fait de se mettre sous le joug, c’est à dire d’accepter patiemment ce qui arrive, de ne pas céder à la soif d’errance, au nomadisme spirituel, à l’instabilité.
La guérison commence avec l’acceptation du mal, accompagnée d’une joyeuse persévérance. Il est remarquable de constater que Carl Gustav Jung - le psychanalyste suisse - semble dire de même : ’seul ce qui est accepté, est susceptible de guérison’.

Les remèdes

Les joies quotidiennes

Existe-t-il un moyen de guérir du manque de joie dans notre culture ? Où trouver les thérapies adéquates ?

Ces remèdes existent. En voici une première : puise la joie dans les choses simples et naturelles de l’existence. A ce point de vue, l’Ancien Testament est un guide agréable et précieux. Au-dessus de lui est tendu un arc-en-ciel de joie, et ce dès la première page : depuis la création jusqu’à la fin des temps.

Il y a la joie à propos de la création, celle des choses et des animaux, mais surtout celle de l’être humain (Ps 8, 4-6)
Il y a la joie de l’homme en raison de son travail, en raison de la terre et de ses fruits, en raison du soleil et de la pluie, des intempéries et des saisons, de la moisson et de ses produits. En raison surtout du vin qui réjouit le cœur de l’homme (cf Ps 104, 15) (...)
Même le réaliste Ecclésiaste trouve - en dépit de toute ’vanité des vanités’-

la joie de la liturgie du temple

La joie secrète de la fidélité

La vraie joie devait encore venir

Voici qu’Il est là...

Voici l’Epoux

La joie de la croix ?
Mais l’évangile a ses paradoxes. Jésus découvre de la joie dans des choses qui à première vue ne peuvent nullement nous rendre heureux. Manifestement il est à côté de la question quand il se dit heureux que Dieu cache ses secrets aux sages et aux intelligents, non ? Pareille affirmation ne jure-t-elle pas avec nos évidences ? Et quand il affirme se réjouir de pouvoir donner sa vie pour ses amis, et même pour ses ennemis ? A ceux qui se moquent de lui sur sa croix, il pardonne ’car ils ne savent pas ce qu’ils font’ ! Pour leur part les disciples devraient se réjouir de ce que Jésus les quitte et retourne à son Père de sorte qu’ils ne pourront plus le voir (cf Jn 14,28). Parce qu’alors seulement pourra venir le Saint Esprit (cf ib 16,7), ce qui changera leur tristesse en joie (cf ib 16, 20-22). Cette joie sera d’ailleurs parfaite (cf ib 15,11), malgré qu’ils ne le voient plus.
Cependant les disciples - et nous tout autant qu’eux - conçoivent difficilement que la souffrance conduise à la joie, et la croix à la glorification (...)

C’est seulement quant l’Esprit Saint sera venu dans leurs cœurs qu’ils pourront, avec Jésus, faire le chemin de la croix à la résurrection et en faire l’expérience jusque dans leur chair. A l’’instar de Pierre et Jean : ’Ils quittèrent le Sanhédrin, tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom.’ (Ac 5,41)

Le monde à l’envers ou le paradoxe de la croix
Les chrétiens relient la joie à la croix. Peut-on imaginer paradoxe plus grand ? Joie et peine jailliraient de la même source ! Celle-ci donnerait à la fois de l’eau cristalline et de l’eau saumâtre ! Il semble même que, dans la révélation chrétienne, toute souffrance soit comprise, légitimée même, comme si elle n’était que joie. N’est-ce pas faire injure au sérieux de la souffrance, lui retirer son dard ? C’est peut être ce que font bouddhisme et stoïcisme dans leur enseignement sur l’apathie et l’indifférence. Mais les chrétiens prennent-ils vraiment la souffrance au sérieux ?
En fait, il la prennent pleinement au sérieux. La solitude de Jésus sur la croix, le cri d’angoisse qui’il adresse au Père gardent tout leur caractère tragique. Et Dieu a vraiment fait son Fils ’péché’ et ’malédiction’ (cf 2 Co5,21 ; Ga 3,13)

Il faut donc que soit dissimulée dans la passion de Jésus quelque joie secrète, comme une perle reposant dans son coquillage... C’est la joie de la soumission à son Père, l’allégresse de dire ’oui’. Cette joie dépasse toute émotion, car elle (...) appartient à la dimension la plus profonde de l’être humain : à ce qu’il est, non à ce qu’il fait ou ressent. Il peut donc y avoir joie là où on ne la ressent plus (...)

Tout au fond de nous peut alors advenir ce prodige : ce qui était peine et supplice paraît coïncider avec l’essence même de l’amour : se donner à l’autre. Cela ne se fait pas automatiquement, cela demande des efforts que de faire évoluer l’instinct de possession en celui du don de soi en oblativité. Mais le véritable amour est à ce prix : le ver de la souffrance doit se métamorphoser en papillon de joie.
Le paradoxe de la joie gagnée sur la souffrance, c’est Dieu qui a dû nous l’apprendre comme chaque père l’apprend à son fils : ’Tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation (au désert) comme un homme fait celle de son fils’ (Dt 8,5). (...)

La joie de l’Esprit Saint
(...)
La joie dans la souffrance n’est le fruit ni de notre énergie morale ni de la sagesse humaine ; elle est un don de l’Esprit qui habite en notre cœur. C’est l’Esprit qui transforme le silence apeuré de Pierre et des apôtres apeuré en prise de parole sans complexe le jour de la Pentecôte. (...)

 La joie chrétienne est fruit de l’Esprit Saint. Elle vient donc d’ailleurs. Elle n’est pas un enthousiasme passager à la suite d’une homélie inspirée, enthousiasme que la première épreuve éteindra. C’est une allégresse durable, portant des fruits jusque dans l’épreuve. Les chrétiens accueillent la Parole, mais dans la joie qui vient de l’Esprit Saint (cf 1 Th 1,6). La même joie stimule également la communauté à une grande générosité (cf 2 Co 8,2)

La joie dans les épreuves

Même au sein des épreuves, une grande joie est prête à jaillir (...)

L’épreuve est à vrai dire ’le’ chemin pour devenir un vrai disciple. C’est ce qu’écrivait Ignace, évêque d’Antioche, en route pour le martyre, à la communauté chrétienne de Rome :’Ne me retenez pas, ne faites rien pour m’éviter la mort. C’est alors seulement que je deviendrai vraiment homme’. (Lettre aux Romains).

(...)

 Souffrir de critiques, de persécutions ou d’indifférence est une part essentielle et inaliénable de tout apostolat. Aucun apôtre n’y échappe, et il ne doit pas s’en étonner, s’en plaindre ou s’en faire grief. ’S’ils m’ont traité de la sorte’, a dit Jésus à ses apôtres, ’ils vous traiteront de même’. (...)

Le détachement du Seigneur fait partie des souffrances imposées aux disciples. Les trois Marie de l’évangile ont approché de très près le Seigneur, mais toutes trois ont dû pratiquer le détachement. Marie de Béthanie n’a pu oindre Jésus de parfum ’qu’en vue de son ensevelissement’. Et sous la croix, Marie, sa mère, a dû se détacher de lui pour habiter dorénavant chez Jean. Quant à Marie de Magdala, le matin de Pâques, elle s’entend dire de la bouche même de Jésus : ’Ne me retiens pas.’

Serviteurs de la joie d’autrui

Les chrétiens sont au service de la joie d’autrui. Evoluant dans le chant magnétique de la joie divine, ils la transmettent aux autres. A ce propos, Paul a cette belle parole : ’Nous coopérons à votre joie’ (2 Co 1,24). Les chrétiens sont les messagers de la joie. Pour tous.

La joie n’est jamais un avoir statique qu’on garde pour soi. Elle est un dynamisme qui pousse vers l’autre. Car si la vraie joie vient de Dieu, si elle est jaillissement de l’amour, il faut qu’elle soit contagieuse. L’amour de Dieu n’est pas casanier. (...)

La joie chrétienne n’est donc pas seulement affaire de caractère heureux, de tempérament optimiste, de vitalité et de confiance dans la vie à travers tout. Elle n’est pas d’ailleurs une affaire de tempérament. L’âme de nombreux saints a eu son côté sombre. La joie chrétienne est compatible avec les chagrins et les soucis. Mais elle se situe toujours dans la sphère de l’interpersonnel. A l’image et en vertu des relations entre Jésus et son Père et de celles entre les personnes divines et nous, la joie chrétienne est présence et ouverture à autrui, source d’échanges pleins de respect et d’amour.

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Godfried DANNEELS

Cardinal, ancien président de la conférence épiscopale de Belgique.

(re)publié: 01/07/2015
1ère public.: 31/10/2010
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