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Être prêtre à Trabzon (Trébizonde) en Turquie

A l’occasion du voyage du pape en Turquie, Radio Vatican a réalisé un interview du père Patrice Jullien de Pommerol, cousin de notre équipier Olivier. Avec la permission de R.V. et du père Patrice, nous avons pensé utile de vous faire lire ce témoignage.

En Turquie, là où s’étendait autrefois l’Empire byzantin, les chrétiens ne sont plus qu’une infime minorité, dépourvue de reconnaissance juridique. Même si l’islam turc n’est pas radical, les chrétiens vivent souvent dans l’isolement et l’inquiétude. Loin des grandes villes leur pourcentage est infime. Ainsi à Trabzon, le célèbre port commercial sur la mer Noire, il n’y a aujourd’hui qu’un seul prêtre. Il s’agit d’un jésuite français, le père Patrice Jullien de Pommerol. Il est arrivé en Turquie en 1999 après avoir passé une quinzaine d’années au Tchad. Le supérieur jésuite de l’époque, le père Kolvenbach, l’avait chargé de relever la mission des Assomptionnistes. Le père Jullien de Pommerol nous fait découvrir l’environnement insolite dans lequel il exerce sa mission.

- C’est une grande ville. On a l’impression sur la carte que c’est une toute petite ville mais il y a quand même 760 000 habitants. Ça se situe aux confins nord-est de la Turquie, du côté de la frontière de la Géorgie, de l’Arménie, entre la Mer Noire et tous ces pays-là. C’est un pays magnifique. On est sur un pan de falaise qui donne directement sur la mer et Trabzon faisait partie de l’itinéraire de la route de la soie. C’était un peu une plaque tournante commerciale. Actuellement encore, le commerce est très développé et beaucoup de choses transitent par Trabzon, surtout avec les pays du nord de la Mer Noire : le charbon, les échanges commerciaux de minerais, de pierres, etc. Tout cela passe par Trabzon.

Quelle est la situation sociale ?
- Au niveau social, j’ai trouvé une société très stratifiée avec des strates qui ne communiquent pas entre elles.

Est-ce que cette ville a encore un caractère multiethnique ?
- Oui et non. J’ai trouvé une ville quand même assez unifiée avec des gens qui cherchent leurs racines. Quand ils viennent à la paroisse, ils me disent « j’avais un grand-père qui était arménien. » ou bien « dans mon village, on parle encore le grec mais je suis musulman ». Il y a quelque chose de nouveau quand même qui est le tourisme des pays du golfe. Il y a pas mal de femmes habillées tout en noir, complètement voilées. Ça n’existait pas il y a trois ou quatre ans. Autrement, je trouve que c’est quand même assez unifié. L’histoire a raboté toutes les différenciations. Tout le monde essaye de parler le même turc et se fond. Il y en a aussi qui viennent de Géorgie comme ouvriers pour chercher du travail. Ils font les tâches les plus humbles pour pouvoir vivre.

Est-ce que vous constatez une islamisation de la société, un retour aux traditions ?
- Je crois que oui parce que le discours du président de la République encourage cela : le port du voile par les jeunes filles, l’ouverture des écoles Imam Hatip pour apprendre le Coran et apprendre la religion. Je dirais que le peuple turc est un peuple spirituel. Il cherche et comme il trouve dans l’Islam une voie pour se nourrir, c’est vrai qu’il part dans cette voie-là. Et c’est vrai qu’à l’église, il y a de plus en plus de jeunes qui viennent et qui me disent « Moi, je fais partie de l’Imam Hatip. J’apprends le Coran. Alors, répondez à mes questions : « Pourquoi est-ce qu’il y a des indulgences ? Pourquoi est-ce que l’on boit du vin à la messe ? » Ils sont en réaction contre l’Église. Il n’y avait pas cela avant. Beaucoup de jeunes filles s’engagent dedans. Il y en a qui sont très sympathiques et qui s’ouvrent vraiment et puis, il y en a d’autres qui, au contraire, sont un peu craintives. Il ne faut surtout pas les vexer ni les brusquer dans leur croyance.

Alors, on ne peut pas s’empêcher d’associer Trabzon à l’assassinat d’un prêtre italien, le père Santoro en 2006. Est-ce qu’il s’agit d’un épisode isolé ou il y a-t-il un climat propice à ce genre d’évènement ?
- C’est vrai qu’il y a un climat propice. Quelquefois, les chrétiens qui sont là et les voisins me disent « attention, n’ouvre pas à n’importe qui. Il ne faut pas laisser la porte ouverte ».
Quand on dit la messe, on est obligé de fermer la porte parce que n’importe qui peut rentrer. Je suis tout seul, je n’ai pas de garde du corps. Il n’y a personne pour fouiller les gens à l’entrée. Mais c’est vrai qu’après l’assassinat du père Santoro, il y eu l’assassinat de Padovesi.
C’est vrai que c’est toujours un risque, mais les musulmans qui viennent à l’église et qui voient la petite plaque « Ici est décédé Andrea Santoro » le regrettent. Ils disent que c’est honteux, qu’on n’a pas à faire cela et que c’est une honte pour eux. Chaque fois, ils me demandent si on sait qui c’est. Et chaque fois, je réponds que cet enfant qui a assassiné Andrea Santoro n’était pas seul. Il y avait quelqu’un derrière lui qu’on a vu. Ce quelqu’un, on ne sait pas qui c’est.

Comment vivez-vous votre mission dans ce contexte ? Que signifie être jésuite à Trabzon ?
- C’est tout d’abord quelque chose d’anormal parce qu’un jésuite doit vivre en communauté et ma communauté est à 850 km et mon évêque est à 1 500 km, à Izmir. Pour moi, ici, concrètement, c’est tenir deux églises qui font partie d’une même paroisse, Samsun et Trabzon qui sont distantes de 350 km. Par malheur, je ne peux dire la messe qu’à Trabzon parce que la loi ne me permet pas de dire la messe à Samsun.
Ma mission de jésuite, c’est d’abord tenir l’église ouverte. Je suis continuellement appelé à ouvrir l’église et à la faire visiter. Il y a à peu près 80 personnes qui viennent par semaine visiter l’église, surtout des femmes. Et il faut être là pour les écouter. Il y a des choses quand même énormes qui se passent dans ces confidences. Finalement, elles viennent voir quelqu’un qui est « en relation avec Dieu ». Pour moi, ça me touche. Elles cherchent une solution à leurs problèmes et je leur parle de cette relation avec Dieu qui est bien plus forte que tout ce que les hommes peuvent faire de mal dans la société. Et ça, c’est mon rôle de jésuite.

Est-ce que vous avez des gens à la messe le dimanche, une petite communauté paroissiale ?
- Oui, il y a une petite communauté paroissiale. Quand je suis arrivé, on était huit. Et puis, par le fait de rester et d’être présent et donc, de pouvoir ouvrir l’église, on est maintenant une vingtaine.
Cette année, à Pâques, nous étions à peu près cinquante. Alors, c’est vrai que c’est important mais ce n’est peut-être pas là l’essentiel pour moi. Le fait que l’église puisse ouvrir ses portes le dimanche est un signe d’espérance formidable pour toutes ces femmes géorgiennes ou d’origine arménienne qui n’ont pas d’autres lieux pour se retrouver, chanter et rendre grâce parce qu’elles sont encore en vie.
Et même avec les voisins, au début, c’était assez froid et puis, petit à petit, le voisinage s’est réchauffé et on m’apporte quelquefois des repas, de la viande.
La paroisse gonfle au sens où un prêtre représente une gratuité qui n’est pas normale dans ce monde-là.
La situation est difficile. C’est vrai que ce n’est pas tous les jours facile de recevoir des cailloux, des insultes dans la rue, d’être dérangé à minuit par téléphone sans rien dire ou alors de voir son domicile violé la nuit uniquement pour montrer qu’on peut violer les portes de l’église. C’est pénible mais ce n’est pas tout. C’est le côté négatif.

Pour moi, le côté positif est tellement plus important que de vivre cette gratuité en face de Dieu. C’est quelque chose qui interroge. C’est là ma mission : faire poser un point d’interrogation, être un point d’interrogation et une présence en face de Dieu.

Je vais vous poser une dernière question qu’on ne peut pas s’empêcher de poser : est-ce qu’il y a encore un avenir pour les chrétiens dans cette région du monde ?
- Je suis dans la nuit la plus totale mais c’est simplement quand on est dans la nuit totale qu’on peut avoir une espérance. Je pense toujours à cette vision d’Abraham. C’est dans la nuit qu’il voit les étoiles et qu’il voit ses descendants. Je dirais que c’est à peu près la même chose qu’on vit ici comme la nuit après la mort du Christ. Il n’y a plus d’avenir. On est comme les pèlerins d’Emmaüs. On se dit « mais qu’est-ce qui se passe ? Tout est bousculé. On nous assassine ». On représente 0,02 % de la population.
Vous vous rendez compte de ce que c’est ? On a peur de nous, on n’est pas reconnu. On peut se faire expulser à tout moment.
Oui, d’accord mais il y a quelque chose de plus.

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Olivier JULLIEN de POMMEROL

Équipe de PSN († 11 juillet 2018).

(re)publié: 01/01/2015
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