Menu
Théologie morale

9 questions-réponses à propos du péché

1. Sommes-nous nécessairement des pécheurs ?

Si la tentation est inévitable - Jésus lui-même a été tenté -, le péché, lui, n’est en aucune façon une fatalité... et la figure de Marie est celle d’une humanité qui, avec la grâce de Dieu, n’offre aucune prise au péché.

Le baptême que nous avons reçu nous a, en droit, libérés de l’ancien esclavage et rien désormais ne nous oblige à commettre des péchés [Rm 6:1-11].

Mais, si rien ne nous oblige à commettre des péchés, tout nous y incite...

Car la liberté que le Christ nous offre nous fait souvent peur et, dans les faits, il nous arrive souvent de préférer revenir à nos anciens esclavages, comme les Hébreux sitôt franchie la mer Rouge... d’autant que le péché souvent ne se révèle être une servitude qu’après avoir été commis, et qu’il offre au contraire au départ bien des séductions !

Si l’on en juge d’ailleurs par l’expérience des saints que notre Eglise a canonisés et qui tous, semble-t-il, avaient une vive conscience de leurs péchés, il se pourrait qu’il ne faille pas trop vite déduire de notre difficulté à reconnaître nos fautes que nous n’en commettons pas... mais bien plus vraisemblablement que notre amour du Seigneur, qui s’est attiédi, a besoin d’être ravivé !

Si nous disons : « nous n’avons pas de péché »,
nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous.
Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est,
il nous pardonnera nos péchés
et nous purifiera de toute iniquité. [1 Jn 1:8-9]

2. Quand est-ce qu’on peut se dire qu’on a péché ?

La réponse semble simple : quand Dieu nous le suggère !

Pour simple qu’elle soit, elle a d’ailleurs le mérite de distinguer « la faute » - notion morale universelle - du « péché » - notion proprement biblique qui désigne une attitude religieuse et ce par quoi la relation personnelle de Dieu avec sa créature raisonnable s’est distendue ou rompue.

A vrai dire, toute faute morale est pour le chrétien un péché et, de ce point de vue, tout homme, croyant ou non, peut commettre des péchés [Rm 3:9-23].

Mais, pour le chrétien, c’est dans le face-à-face avec Dieu que le péché apparaît pour ce qu’il est réellement : une infidélité à l’Alliance [Pr 16:2].

Si je n’étais pas venu,
si je ne leur avais pas adressé la parole,
ils n’auraient pas de péché ;
mais à présent leur péché est sans excuse. [Jn 15:22]

D’où, d’ailleurs, la place importante que le rituel publié en 1978 (pour l’édition française) accorde à la Parole de Dieu dans la célébration du sacrement de la Pénitence et de la Réconciliation.

3. Comment Dieu nous le suggère-t-il ?

Dieu a plusieurs façons de nous le faire savoir, notamment du plus intime de nous-mêmes par les réactions de notre conscience et, de manière plus extérieure, par l’objectivité de sa Parole lue en Eglise, ainsi parfois que par le regard des autres.

La voix de Dieu peut d’abord se faire entendre dans notre conscience [Rm 14:23] pour dénoncer un mal commis ou le bien qu’on aurait pu faire et qu’on a refusé [1 Jn 5:17 ; Jc 4:17].

Il est vrai pourtant que, sans même parler de l’habitude du péché qui pourrait fausser notre perception des choses [Pr 16:25], la conscience peut être obscurcie par divers troubles maladifs. Certaines personnes « peuvent alors éprouver un sentiment de culpabilité sans véritable objet. Chez d’autres, en revanche, il peut être atrophié par suite de troubles du même ordre. » [Les évêques de France, Catéchisme pour adultes, 1991, no. 535]

Quand, de l’intérieur de notre conscience, la voix de Dieu ne parvient pas à se faire entendre ou nous parvient très affaiblie, elle peut encore nous atteindre avec la force des mots de l’Ecriture lue en Eglise [Jn 12:48 ; 2 Tm 3:16], notamment les commandements [Rm 3:20]. Et, de cette Parole de Dieu écrite ou orale, le magistère de l’Eglise me donne une interprétation ecclésiale authentique.

A dire vrai, cette lumière crue de la Parole de Dieu sur notre péché n’est supportable que dans la mesure où elle éclaire et dévoile d’abord l’amour prévenant et pardonnant de Dieu : « Si notre coeur vient à nous accuser, Dieu est plus grand que notre coeur ! » [1 Jn 3:21] Comme l’écrivent les évêques, « pour la Bible, le péché n’est jamais ni premier, ni dernier. La priorité est à la grâce, à l’amour prévenant et pardonnant. » [Catéchisme pour adultes, no. 539]

Lorsqu’il s’agit de réveiller notre conscience endormie, les autres, tous ceux que Dieu met sur notre chemin, peuvent aussi parfois être prophètes pour nous et jouer le rôle de Nathan aidant le roi David à prendre conscience de son péché [2 S 12:1-7] ou de Paul lorsque l’apôtre Pierre lui-même se met dans son tort. [Ga 2:11-14] Il peut s’agir bien sûr de frères chrétiens, mais également d’hommes non habités par une préoccupation religieuse. Ce ne serait en effet pas la première fois que Dieu ferait connaître sa volonté par des païens ! [Histoire de Balaam dans le livre des Nombres, Nb 22 - ou encore le rôle du roi païen Cyrus dans la deuxième partie du livre d’Isaïe, Es 45]

Ainsi dénoncé, le péché se reconnaît également à ce qui l’accompagne dans le coeur du croyant qui en fait l’expérience : une tristesse seulement passagère et qui produit une volonté de conversion [2 Co 7:8-11] et toujours la certitude d’être aimé de Dieu ! Et si ce critère semble bien subjectif, il reste mon comportement concret : s’agit-il bien des oeuvres de l’Esprit ou plutôt de leur contraire ? Saint Paul n’hésite pas à donner de nombreux critères précis de l’amour... et donc de son contraire. [Ga 5:13-26 ; 1 Co 13:4-7]

4. Peut-on pécher en toute bonne conscience ?

Non... mais on peut néanmoins commettre un mal objectif et des erreurs aussi dommageables que regrettables !

Le grand principe, que formulait déjà Saint Thomas d’Aquin, est que chacun doit suivre sa conscience... même si, par malheur, il se trompe ! [Somme Théologique Ia-IIae q.19 a.5] Ceci dit, chacun a, dans le même temps, le devoir d’éclairer sa conscience pour éviter de graves erreurs de discernement.

On peut donc pécher de deux manières : soit en refusant de suivre les appels de sa conscience, soit en refusant de l’éclairer... mais certainement pas en suivant sa conscience, laquelle reste toujours la référence ultime en matière de morale.

5. Suivre sa conscience, est-ce donc en définitive faire ce qui nous plaît ?

Certes non !

D’abord parce qu’il arrive souvent qu’en conscience on s’interdise de commettre telle ou telle action pourtant bien tentante et désirable, ou à l’inverse qu’on fasse par devoir des choses qui nous déplaisent ou nous coûtent un effort dont on se serait bien passé !

Ensuite parce que suivre sa conscience ne signifie pas simplement écouter les impulsions de son bon coeur, mais aussi réfléchir aux éventuelles conséquences de son comportement, à court et à long terme, pour soi et pour les autres.

La conscience, si elle est bien formée, saura ainsi se méfier de cette « logique du sentiment » qui prévaut souvent dans la manière dont sont abordées certaines difficiles questions éthiques d’aujourd’hui comme celle des procréations médicalement assistées par exemple. Les media ne se sont-ils pas émerveillés devant la « générosité » de telle grand-mère qui prêtait son utérus pour porter l’enfant de sa fille ?

Elle saura également se laisser éclairer par l’objectivité des normes du magistère de l’Eglise et, si elle estime devoir pourtant, dans des situations précises, s’en écarter, ne le fera qu’avec beaucoup de circonspection et d’humilité, pour des décisions singulières, en admettant, s’il le faut, de reconsidérer ultérieurement son verdict.

6. Désobéir à une prescription de l’Eglise, est-ce un péché ?

Pas nécessairement, mais c’en est souvent l’indice !

Ce qui définit le péché, c’est la conscience et non le magistère de l’Eglise qui n’est là que pour l’éclairer. Il convient d’ailleurs de noter que les commandements ou interdits posés par l’Eglise ne sont pas à mettre tous sur le même plan, portant sur des matières plus ou moins graves et n’engageant pas tous de la même façon l’autorité du magistère.

7. Le péché : est-ce bien Dieu qu’on blesse ?

Oui, dans la mesure où le pécheur refuse l’amour de Dieu et rejette son Alliance. La Bible parle ici d’un « adultère ». [Os 2 ; Ez 16]

Mais si Dieu est blessé par le péché, c’est le plus souvent de manière indirecte, lorsqu’il est atteint dans son image qu’est l’homme. On peut donc dire que le péché est au moins autant blessure pour l’homme que blessure pour Dieu ! [Jr 7:18-19 ; Tb 12:10 ; Jb 35:6 ; Pr 1:18-19 ; Pr 8:36 ; Si 19:4]

« En se détournant de son vrai bien, l’homme tend à s’auto-détruire dans ce qu’il a de meilleur. » [Catéchisme pour adultes, no. 537]

8. Peut-on encore parler de « péchés véniels » et « péchés mortels » ?

L’image de la paille et de la poutre [Lc 6:41] suggère à elle seule que toutes les fautes ne sont pas à mettre sur le même plan.

La théologie traditionnelle précise que, comme tout acte humain, le péché comporte une intention, un objet et une matière, des circonstances, et qu’en conséquence chacun de ces éléments doit être considéré en lui-même si l’on veut apprécier la gravité du péché. Ceci fait donc écrire à nos évêques : « II y a péché et péché. Tous les péchés offensent Dieu mais certains ne remettent pas fondamentalement en cause l’orientation d’une vie ouverte à Dieu et aux autres. On parle alors de péchés véniels. Ceux-ci ne sont pourtant pas innocents : ils peuvent blesser l’homme et la communauté humaine. D’autres péchés s’opposent en eux-mêmes gravement au bien de l’homme. On parle alors de ’matière grave’. Quand, dans de tels actes, l’homme ne s’engage pas totalement, par manque de liberté vraie et de connaissance, ses péchés demeurent alors véniels. D’autres péchés traduisent un engagement conscient et voulu en matière grave. Ils sont alors considérés par l’Eglise comme des

péchés mortels

, car ils conduisent effectivement à la mort de la relation entre l’homme et le Dieu de Vie, fondement de toutes les autres relations de l’homme. » [Catéchisme pour adultes, no. 536]

Mais si l’on s’en tient au sens étymologique du mot « véniel » - qui signifie « pardonnable », la distinction classique perd de son intérêt, puisque, d’après Jésus lui-même, il n’y a qu’un seul péché qui soit mortel, le « péché contre l’Esprit » [Mt 12:31], c’est-à-dire le refus libre et conscient de l’amour et du pardon de Dieu. De ce point de vue, on pourra noter, avec Philippe CORMIER [1] commentant les no. 69-70 de l’encyclique « La splendeur de la vérité », qu’un « acte gravement désordonné », tant du point de vue de sa matière que de l’intention consciente et volontaire, est assurément un péché grave, mais celui-ci, de péché grave ne peut devenir mortel, autrement dit péché contre l’Esprit, que si l’Amour et le Pardon comme tels sont rejetés ad vitam aeternam.

9. Péché collectif ou péché personnel ?

La « charité » des dames patronnesses d’antan était la caricature d’un amour qui ne voulait envisager que des relations de personne à personne et s’interdisait toute analyse économique - à plus forte raison politique ! - des situations de pauvreté et d’injustice qui conduisaient tant d’hommes et de femmes à la misère. Et le péché n’était alors présenté que de manière très individualiste.

Participant à la sensibilité nouvelle de notre époque et redécouvrant dans le quatrième évangile une expression comme « le péché du monde » [Jn 1:29 ; Jn 15:18 ; Jn 16:8], le discours de l’Eglise intègre désormais des notions comme « péché social » [Exhortation apostolique du pape Jean-Paul II en 1984 sur la réconciliation et la pénitence dans la mission de l’Eglise aujourd’hui, no. 16] ou encore « structures de péché » [Encyclique de Jean-Paul II en 1987, « Pour un vrai développement », no. 37]. Cet utile rééquilibrage et cette prise en compte opportune de nos solidarités, voire de nos complicités, ne doit pas pour autant nous conduire à dissoudre notre responsabilité personnelle dans une forme de culpabilité collective qui serait vraiment régressive. Comme l’écrit fort bien Jean-Louis BRUGUèS : « Je ne puis me reconnaître coupable que d’actes et de comportements dans lesquels je sais engagée ma responsabilité personnelle, par action ou par omission. Les enfants n’ont pas à payer les fautes de leurs pères [Dt 26:16 et Jn 9:3]. Toute autre présentation risque d’aboutir à une conception fataliste de la faute. Or le Christ nous enseigne une voie de libération. » [article « péché » de son Dictionnaire de morale catholique, C.L.D. 1991, p. 319]

 

[1Le discours moral de l’Eglise et sa réception : Loi naturelle et morale chrétienne in Communio, no. XXI,1, janvier-février 1996, p. 135

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

Info

© 1995-2004 Port Saint Nicolas
août 1996

(re)publié: 31/07/1996