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Devenir croyant dans l’exercice du ministère

Devenir croyant ou laisser Dieu me convertir

Lors de mon engagement perpétuel au Prado en janvier 1995, Luisa, femme de ménage portugaise aujourd’hui laïque en charge ecclésiale, témoignait de ce qui l’avait attirée chez Antoine Chevrier. Elle disait l’étonnement qui avait été le sien en découvrant qu’un prêtre, qui pourtant paraissait être un bon prêtre, était si préoccupé de se convertir. Jusque là, ce mot évoquait pour elle le fait de changer de religion. La conversion, pour elle, n’était pas pour les prêtres. Qu’aurait-elle dit en lisant le titre du témoignage qui m’est demandé ?

En 1994, j’ai fait l’étude d’évangile suivante : « Qui est Dieu ? Qui est l’homme ? Qu’est-ce que croire ? ... à partir d’une lecture du livre de la Genèse ». J’ai pris du temps pour regarder l’itinéraire d’Abraham, lui qu’on appelle « le Père des croyants ». Avant de rendre compte de mon « devenir croyant dans le ministère », je reprends quelques-unes unes de mes notes à partir de l’appel d’Abraham :

« Croire »...

 découvrir qu’il y a un Dieu, un Dieu qui parle, qui appelle chacun par son prénom. Son appel nous transforme, nous fait devenir homme et femme renouvelés. Abram devient Abraham, Saraï devient Sara.
 avant d’être action de l’homme, il s’agit d’une initiative de Dieu dont la parole met debout, met en route, crée, façonne, ouvre toujours à la vie quand l’homme s’enferme dans des impasses.
 se mettre en route sur la parole d’un autre, accepter l’autorité d’un autre dans sa vie, une autorité qui rend auteur, se mettre en marche vers une nouveauté à découvrir, à accueillir et non répéter toujours la même chose, découvrir que Dieu agit encore aujourd’hui même quand il paraît ne plus y avoir d’avenir possible à vue humaine et s’inscrire dans cet agir de Dieu.
 aller vers soi, aller pour soi, dans l’ouverture à un Autre, si l’on accepte la traduction de Marie Balmary [1].
 devenir sujet vraiment libre, interlocuteur d’un autre sujet, en accueillant l’appel de Dieu dans sa vie d’homme.
 partir sans savoir où l’on va, mais avec la promesse que Celui qui a appelé continuera toujours à se faire connaître, à indiquer le chemin, à agir en nous, à donner à voir.
 se mettre en marche pour une terre promise, terre de la rencontre en plénitude avec Dieu et avec nos frères.
 être appelé par son prénom, mais pas tout seul, avec un peuple.
 un chemin inachevé, l’aventure d’une vie.
 non pas avoir un savoir sur Dieu, faire confiance, vivre en relation, inscrire sa vie dans son appel.
- pas une promenade de santé, une assurance contre les épreuves ; la vie d’Abraham est pleine d’épreuves dures, de moments de doutes, de souffrances fortes, des moment où il fait l’expérience de son infidélité, mais il fait l’expérience de la fidélité de Dieu dans sa faiblesse et cette expérience devient lumière pour l’humanité.

Passer de ma lumière à celle de Dieu

Il m’est demandé aujourd’hui de témoigner de mon « devenir croyant dans le ministère ». Je le fais sachant bien qu’il est difficile de rendre compte du coeur même de cette relation et conscient qu’il ne s’agit pas d’une progression linéaire, que je n’en finis pas, comme Paul, de tomber et d’avoir à accepter d’être relevé pour passer de ma lumière à moi à celle de Dieu, conscient « qu’à présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. A présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu [2]. » Devenir croyant, c’est passer de conversion en conversion, en sachant qu’elles ne sont jamais acquises, qu’il ne suffit pas de les percevoir pour les vivre, sans compter toutes celles que je ne vois pas, et, qu’en dernier ressort, c’est surtout accepter de laisser faire Dieu au-delà et à travers toute mon humanité limitée, faire l’expérience que sa grâce nous suffit, accepter que le meilleur de nous-mêmes soit à convertir, à vivre dans sa lumière, avec sa force à lui.

Une Parole qui marque ma vie : « Parle, Seigneur, ton Serviteur écoute. »

Je constate que je ne peux parler de ce que je deviens comme croyant dans le ministère, sans évoquer ce par quoi Dieu m’a conduit là, en particulier ce qui a été pour moi le point de départ : la joie simple, à l’âge de sept ans, en entendant un prêtre nous raconter la vocation de Samuel et cette phrase qui n’en finit pas de m’habiter même si je ne la vis que très mal :

« Parle, Seigneur, ton serviteur écoute [3]. »

Depuis, j’ai découvert qu’avant cette parole de Samuel, il y avait la prière de sa mère Anne, et cette parole qu’elle dit à Eli au moment où elle accompagne son fils au temple :

« C’est pour cet enfant que j’ai prié, et le Seigneur m’a concédé ce que je lui demandais. A mon tour, je le cède au Seigneur. Pour toute sa vie, il est cédé au Seigneur [4]. »

J’ai conscience que mon devenir croyant doit beaucoup à la prière et à la foi de ma famille et de bien d’autres autour de moi. Que de gens autour qui disent combien ils prient pour nous prêtres, et ils ne font pas que le dire.

Des préparations

Je ne peux évoquer les conversions liées au ministère sans évoquer ce qui m’a préparé à ce ministère :
 La vie en famille, le chemin en Eglise, notamment en action catholique, pendant ma scolarité
 La peur de passer à côté de l’appel de Dieu en Terminale alors que j’avais une amie depuis 3 ans
 La réponse de Jean-François Arnoux, l’aumônier qui accompagnait l’ACE : « Que tu sois prêtre ou que tu te maries, ce qui compte, c’est de ne jamais rien préférer à l’amour de Dieu. »
 La décision prise sur le champ puis vérifiée à l’abbaye d’Aiguebelle en juillet 1976, bien que la réponse était ouverte, de me rendre disponible au ministère de prêtre en choisissant le célibat pour le Royaume, l’immense joie soufferte qui en a résulté, cette conscience d’être aimé à l’infini par le Père.
 Ensuite, c’est l’invitation de l’Eglise à ne pas entrer au séminaire, « pour ne pas profiter de ta générosité de dix-sept ans » et « pour que tu prennes le temps de te laisser travailler par les questions des hommes ».
 Neuf ans de médecine ont suivi, en même temps que la formation au ministère de prêtre au sein des GFU, Groupe de Formation en monde Universitaire. Il y a eu la tentation de quitter médecine parce que c’était long et que la réalité était loin de l’idéal que j’y rêvais et cette nouvelle invitation ferme de Claude Wiener qui nous accompagnait à continuer parce « qu’on n’a jamais changé le monde en le rejetant ».
 La question du célibat s’est reposée. Je n’oublie pas cette réponse de celle que je prévenais que j’étais séminariste, réalisant qu’il y avait un lien entre nous et ayant choisi jusque là la discrétion sur ma participation aux GFU : « Je me doutais que tu devais être séminariste. Ce sera mon “oui” à moi ».
 La confiance dans le choix d’une amie athée m’a conduit en gériatrie long séjour où j’ai pu m’inscrire dans le travail d’une équipe et, recevant la confiance folle du Docteur Annick Sachet, chef de service, j’ai pu fonder les soins palliatifs et faire ma thèse sur ce sujet [5].
 Dans ce temps de médecine, il y a les trois ans à habiter chez un cousin trisomique ; il était en période de crise violente à ce moment-là ; il m’a surnommé « Bruno Alléluia » quand je doutais pour avancer sur le chemin du ministère alors qu’il avait attribué à tous les autres membres de la famille un surnom tiré de la bande dessinée de Tintin. Il était tellement captivé par un chemin de croix lors d’une visite d’église avec ses parents que ceux-ci m’ont demandé de le préparer à la première communion. Je le vois traverser l’église, ce jour-là, en portant le pain avec un immense sourire en répétant : « C’est Jésus, c’est Jésus. » Il a eu une manière très forte de participer à chacune de mes étapes vers l’ordination presbytérale. Il a été pour moi Ananie par lequel le Christ m’a conduit et ouvert les yeux.
 Pendant quatre ans, je vais habiter en communauté d’étudiants avec des copains du Bénin, du Liban, de Palestine en essayant de vivre ensemble quelque chose de l’Evangile.
 Autre manière dont Dieu s’y est pris pour me conduire, c’est l’invitation de Patrick Desbois à venir à la session de Limonest dont je ne connaissais rien. J’ai été séduit là par la simplicité et le souci de s’aider à suivre Jésus Christ de plus près. Je garde le témoignage de Jean-François Blancheton m’invitant « à trouver mon assurance non dans ma force mais en me laissant rejoindre dans ma faiblesse et cet appel à laisser Dieu me façonner. »
 Dans la foulée, je me suis présenté au père Frétellière parce que sa manière de parler de son diocèse, un diocèse pauvre, et le chemin qu’il proposait, m’attiraient : « Je plaide pour que nous revenions à l’Evangile, à l’Evangile tout simple, lu, relu, médité, prié, partagé, vécu. Personnellement et ensemble. Constamment [6]. »)
 J’avais été tenté de négocier mon entrée dans le diocèse, de poser des conditions par rapport à l’exercice de la médecine. S’il ne fermait pas cette possibilité et s’engageait à un dialogue régulier avec moi sur cette perspective, j’entends encore sa réponse : « Si tu viens dans le diocèse, ce sera sans condition... pour ta liberté à toi ! »
 Après, c’est le choix concerté d’arrêter l’exercice de la médecine pour travailler à ce que ceux qui ont tant de mal à faire Eglise puisse s’y retrouver.
 En septembre 1986, c’est l’entrée au séminaire du Prado à Limonest en habitant les Minguettes et la joie de découvrir plus à fond la spiritualité de Chevrier, cette invitation à contempler ce Dieu fait homme, à s’aider à le chercher dans une lecture simple de l’Evangile, dans la révision de vie, dans une vie partagée avec les plus pauvres, dans un soutien entre frères.
 Toute ma réflexion sur la souffrance est très marquée par le chemin fait avec Martine, une jeune de douze ans venue demander où était son père mort d’alcoolisme avec tout ce que cela comporte. Ensemble, et avec les copines qui l’ont rejointe, nous avons lu l’ensemble de l’évangile de Marc et je garde en moi sa prière : « Jésus, je t’aime bien, parce que ce soir j’ai découvert que, bien que tu es le Fils de Dieu, tu as souffert de tristesse et d’angoisse. Et je demande le baptême. Et j’arrête. » Elle avait trouvé la réponse à sa question.

Si j’ai bien du mal à vivre vraiment des intuitions de Chevrier, j’ai toujours une joie aussi forte à faire étude d’évangile ou à relire le Véritable Disciple ou les lettres, comme cet extrait :
« Sentez-vous naître cette grâce en vous ? C’est-à-dire, sentez-vous un attrait intérieur qui vous pousse vers Jésus Christ ? Un sentiment intérieur qui est plein d’admiration pour Jésus Christ, pour sa beauté, sa grandeur, sa bonté infinie, qui le porte à venir à nous. Sentiment qui nous touche et nous porte à nous donner à lui. Un petit souffle divin qui nous pousse et qui vient d’en haut, ex alto, une petite lumière surnaturelle qui nous éclaire et nous fait voir un peu Jésus Christ et sa beauté infinie. Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons attiré tant soit peu vers Jésus Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits [7]. »

Ce que je suis aujourd’hui, je le reçois de cette histoire. Mon rapport à l’Eglise est très marqué par ce chemin. J’ai éprouvé l’obéissance comme ce qui libère en profondeur. J’ai fait là l’expérience de Dieu qui n’en finissait pas de m’appeler, me façonner, me conduire, m’inviter à l’acte de foi renouvelé jour après jour. Tout le chemin comme médecin auprès de personnes âgées mourantes, tous les regards échangés, les mains tenues, la réflexion partagée avec des soignants, des malades et leurs familles, la formation en sciences humaines reçue, habitent profondément mon être prêtre aujourd’hui, tant dans l’accompagnement de jeunes, que de malades ou de familles dans le deuil. Revenu depuis septembre dans le secteur où j’ai exercé comme médecin, retrouvant des collègues, des familles, croyants et non-croyants, je suis étonné de l’impact de ce chemin fait ensemble auparavant. Je sais aussi l’impact qu’avait ce parcours préalable sur les Portugais rencontrés à Champigny : pour eux, le prêtre est bien souvent celui qui a cherché une ascension sociale, celui pour lequel ils éprouvent nombre de sentiments de rejet liés à l’expérience de la dictature et de la manière dont l’Eglise se situe trop souvent dans les villages. Le choix d’arrêter la médecine était pour eux, comme pour les collègues non croyants une question : qui peut bien compter pour lui au point d’arrêter ce qui le passionnait ?

L’ordination et l’engagement au Prado

Comment parler du devenir croyant dans l’exercice du ministère, sans évoquer le point à partir duquel je me comprends maintenant comme homme et comme croyant, ce moment où ce n’est plus moi qui agis, qui cherche, mais Dieu qui, par son Eglise, par l’imposition des mains par l’évêque et la prière des fidèles m’ordonne à sa mission. Désormais, ma vie est fixée. Je ne suis plus en train de me demander si c’est bien là que je veux aller où non. Je me comprends à partir de ce « je te choisis... », « je t’envoie... », de ces paroles de l’ordination en juin 1990, à 30 ans :

« Reçois l’offrande du peuple saint pour la présenter à Dieu. Prends conscience de ce que tu feras, vis ce que tu accompliras, et conforme-toi au mystère de la croix du Seigneur... »

« Répands une nouvelle fois ton Esprit au plus profond de lui-même. Qu’il reçoive de toi, Seigneur, la charge de seconder l’ordre épiscopal. Qu’il incite à la pureté des mœurs par l’exemple de sa conduite. Qu’il soit avec les autres prêtres un fidèle collaborateur des évêques pour faire parvenir à toute l’humanité le message de l’Evangile et pour que toutes les nations rassemblées dans le Christ soient transformées en l’unique peuple de Dieu... »

« Fais croître en lui les vertus évangéliques : qu’il fasse preuve d’une charité sincère, prenne soin des malades et des pauvres et s’efforce de vivre selon l’Esprit. Par sa fidélité à ta Parole et la chasteté de sa vie, qu’il stimule la ferveur de ton peuple ; qu’il soit pour lui un vrai témoin de la foi, inébranlable dans le Christ... »

« Reçois l’Evangile du Christ que tu as mission d’annoncer. Sois attentif à croire à la Parole que tu liras, à enseigner ce que tu auras cru, à vivre ce que tu auras enseigné. »

J’ai été étonné de l’impact en moi du premier engagement au Prado. Il survenait six mois après l’ordination diaconale. Extérieurement, à vue humaine, il ne changeait pas grand chose. Mais passer de l’intérêt pour une spiritualité à l’accueil par une famille qui, par la bouche de son responsable, disait : « On reconnaît en toi un don de Dieu, un don qui te dépasse, un don fait à l’Eglise et aux hommes en la personne d’Antoine Chevrier, on t’accueille pour en vivre avec toi », m’a profondément remué. Il ne s’agissait plus d’une sensibilité, d’une recherche personnelle d’un moment, mais d’un appel, d’une grâce à laisser s’inscrire toute ma vie, d’un don qui me dépassait et dans lequel je n’aurai jamais fini d’entrer.

Lors de l’engagement perpétuel, ce qui m’a marqué, c’est l’assemblée présente et ce qui s’est vécu dans la célébration. Si j’ai un attrait qui n’a jamais été démenti pour cette suite du Christ au service de l’Eglise et du monde, en particulier des plus pauvres, à la manière de Chevrier, je doute souvent d’y correspondre, et ce n’est pas sans raison. En écoutant Tonino, Luisa, Paulo, Jean témoigner de ce qu’ils découvraient au Prado, en regardant les personnes présentes là, en accueillant ce qui remontait du partage d’évangile, j’ai eu conscience fortement de ne pas m’être trompé d’adresse, que Dieu développait bien ce don en moi, par moi, autour de moi, presque malgré moi. Je l’ai revécu très fort au moment de la célébration d’adieu à Champigny, après sept ans de ministère sur les quartiers de Coeuilly, Les Mordacs et Bois-l’Abbé. Je suis bien loin de suivre Jésus Christ comme je le souhaiterais, mais en regardant le peuple rassemblé, en revoyant dans chaque visage tout ce qui avait été partagé et qui étaient les personnes présentes, en entendant ce que les gens disaient avoir reçu de François [8] et moi, je faisais l’expérience de la fidélité de Dieu qui inscrivait ce don au-delà de mes résistances et qui en faisait un don pour un peuple et non pour un individu.

La crèche

Me laisser conduire

Nommé sur un quartier de la banlieue de Paris, dans un lieu de grande pauvreté où se côtoient 50 nations différentes, j’ai été invité par mon évêque à apprendre le portugais. En effet, Champigny est un lieu historique d’arrivée des Portugais en France. Depuis, chaque été, j’ai été au Portugal rencontrer les familles. J’ai fait le choix de la pastorale dite « de l’assiette », oser demander aux gens de me mettre une assiette pour passer les rencontrer chez eux.

La manière des Portugais de croire n’est pas la même que la mienne. Arriver à Fatima, voir des gens se traîner à genoux, c’est incompréhensible au premier abord pour le prêtre français que j’étais. La première année, bien que parlant mal, j’ai été confesser à Fatima. A chaque fois, je demandais aux gens s’ils avaient une raison particulière de venir. Arrive un homme avec un grand sourire, suivi de sa femme et de ses enfants : « Je buvais. L’an dernier, on a fait la promesse de venir à pied à Fatima et on a fait le tour de la chapelle à genoux. Cette année, je reviens dire merci. » Comment oublier sa joie ? Depuis, tous les ans je vais me ressourcer là et je confesse pendant des heures sans voir le temps passer. Je n’oublie pas cette réflexion de Nathalie, fédérale JOC, repérant mon visage radieux au soir d’une journée de confessions : « Il t’est arrivé quelque chose ! »

Prêtre, je suis très souvent témoin des merveilles de Dieu dans les cœurs d’hommes, de femmes, d’enfants. S’il m’est arrivé de douter avant, je dis souvent que je n’arrive plus à douter de l’amour de Dieu. Par contre, je doute souvent de moi, de ma capacité à répondre, mais je fais sans cesse l’expérience de son amour infini.

Invité par mon évêque à passer de Champigny à Vitry, autre grande cité ouvrière de la banlieue parisienne, sentant qu’il me serait difficile de vivre ce changement, de me retrouver avec une nouvelle équipe, je me suis surpris à mettre mes pas dans ceux des Portugais, à faire ce qu’ils font quand ils ont une étape difficile à vivre et qu’ils ressentent le besoin de demander à Dieu sa force et j’ai été cet été de chez moi à Fatima avec mes jambes, sauf que j’ai été en vélo... Je me surprends à dire régulièrement le chapelet en portugais.

La force de l’Evangile dans les mains des pauvres

A Champigny, et maintenant à Vitry, j’ai fait le choix d’accueillir les personnes venant demander d’être libérées des esprits mauvais. Cela était aussi complètement étranger à ma culture. Là, j’ai dû me laisser conduire, découvrir une humanité souffrante, blessée, au-delà de l’imaginable. J’ai aussi découvert plus fortement la force de la prière, de l’Evangile, du sacrement de réconciliation, du combat contre Satan.

Entre autres rencontres, je reste marqué par le chemin fait avec un Cap-Verdien venu à la fin d’une messe me demander de chasser les esprits. Je suis allé chez lui. Il a évoqué la pauvreté extrême au Cap-Vert, son arrivée en France, la solitude dans le foyer de travailleurs, l’alcool, la prostitution, l’arrivée de sa femme ne parlant pas un mot et enceinte, en déprime grave. Il y voyait une punition de Dieu. J’ai évoqué l’Evangile, Zachée, la femme adultère, l’aveugle-né. Ils ont demandé le sacrement de réconciliation qu’ils ont reçu avec une force qui m’a étonné au-delà des énormes difficultés linguistiques que nous avions pour nous comprendre. J’ai demandé s’ils connaissaient d’autres Cap-Verdiens susceptibles d’être intéressés par cette découverte d’un Dieu d’amour, du Dieu de Jésus Christ. On a pris date et un mois après, je me retrouvais chez eux : ils étaient six. Plusieurs étaient illettrés. Benvinda a proposé qu’on enregistre des cassettes d’évangile. La fois suivante, ils étaient quatorze de 17 à 30 ans dont un tiers illettré, un tiers sans papier. Le texte proposé était celui de la rencontre entre Pierre et Corneille. Benvinda a commencé en disant : « La phrase que j’ai choisie comme parole de vie, c’est quand Pierre dit : à moi, Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme... parce que vous savez ma situation, vous savez que l’homme avec qui je suis n’est pas mon mari et je sais que plusieurs d’entre vous murmurent parce que j’anime le groupe. Mais j’ai compris que Dieu m’appelait. » Plus tard, elle m’expliquera son histoire, un viol, l’arrivée en France sans adresse et forcée de coucher avec cet homme qui lui a déjà fait perdre quatre enfants par mauvais traitements. A la fin de la rencontre, elle me dit : « C’est super, ton groupe, mais la prochaine fois, tu ne viens pas... il faut que tu fondes ailleurs, que d’autres puissent en profiter. » Et lors de la reprise de la fois suivante à laquelle je n’étais pas venu, elle dit : « C’était beaucoup mieux que quand tu étais avec nous... tous ont osé parler et on a pu parler créole, notre langue. » Parallèlement, je me suis engagé pour l’aider à trouver un logement et à quitter cet homme. Il est lui-même victime, ayant le même âge que moi mais incapable de dire son âge, illettré, très démuni.

L’accueil des demandes d’exorcisme m’a lié à bien d’autres familles très blessées et je n’oublie pas le soir où j’ai eu dans les bras un homme en pleurs qui avait tapé sa femme pour tuer l’enfant qu’elle portait en elle. Je n’avais jamais senti aussi fort l’amour du Christ qui pardonne, et la confiance qu’il nous fait pour être ses mains, ses yeux, son cœur, pour redire : « Aussi bas que tu sois tombé, tu peux te laisser toucher par le Christ. » Plus tard, j’ai aidé le fils aîné de cette famille jusqu’au jour où il a déliré et essayer de se tuer et de me tuer pendant un camp de vélo au Portugal avec la JOC. Quelques temps après, j’aide leur fille de dix-huit ans à peine à quitter la famille. Elle ne supportait plus le trop plein de souffrance, la maladie psychiatrique de la maman, la dureté dans laquelle le père s’était retranché. J’ai découvert ce que « mourir à sa réputation » voulait dire quand la mère s’est mise à délirer contre moi dans tout le quartier.

Un autre soir, je passe dans une famille à l’invitation d’une catéchiste portugaise. Son mari, très révolté contre l’Eglise, la persécutait par rapport à sa foi, son engagement. Il a pu dire tout ce qui le révoltait, puis il a accepté de partager. On a évoqué l’Evangile, ce qui me permettait de croire. J’ai plusieurs fois pris l’image de l’amour entre l’homme et la femme pour parler de Dieu. On a terminé comme souvent en priant. Deux mois après, à la sortie de la messe, cette femme dit assez fort : « Bruno, je suis enceinte, et c’est le soir où tu es passé à la maison... Cela faisait huit ans que je n’avais plus d’enfant... » Le baptême a eu lieu autour de Noël et dans le mot d’accueil, ils ont dit combien ils recevaient cet enfant comme un don de Dieu.

Dans un cadre moins personnel, j’ai souvent été témoin que la parole de Dieu, la vie en Eglise est source de libération : je reste marqué par la joie ressentie par un jeune apprenti à un rassemblement régional de la JOC. Dans son carrefour, il se taisait parce qu’il n’était entouré que de lycéens. Provoqué à dire ce qu’il vivait en préparant le rassemblement des apprentis à Paris, il finit par accepter d’aller prendre la parole devant 500 jeunes pour que d’autres copains comme lui, puissent se sentir rejoints.

A cette occasion et à bien d’autres, j’ai fait l’expérience de la présence agissante de Dieu aujourd’hui, de sa Parole qui humanise, dénoue, ouvre à la vie, et de la confiance incroyable qu’il nous faisait en nous choisissant pour servir en sa présence comme ministres. Etre prêtre, c’est bien autre chose que d’être fonctionnaire de rites du passé. La parole du Christ : « Faites ceci en mémoire de moi » prend pour moi une dimension chaque jour plus importante. Ce sont aussi tous les textes d’envoi en mission pour annoncer la Parole et aussi guérir, chasser les esprits qui prennent un sens renouvelé.

J’ai évoqué la force de la Parole de Dieu mise dans la main des pauvres. C’est sans doute ce qui m’impressionne le plus depuis que je suis prêtre. Luisa, femme de ménage n’ayant été que deux ans à l’école, m’avait demandé d’accompagner leur groupe de partage d’évangile. J’ai résisté en lui proposant de l’aider pour les préparations et les reprises mais en l’invitant à faire sans moi. Depuis ce sont six groupes qui se réunissent tous les mois et des Français, d’un tout autre niveau social, qui viennent lui demander des les aider à découvrir la Parole de Dieu comme la Parole de Dieu qui me parle aujourd’hui. Aujourd’hui, Luisa vient d’être appelée comme laïque en charge ecclésiale au service de la communauté portugaise, après mon départ non remplacé de Champigny. Le diocèse a mis sur pied une formation de deux ans en ayant le souci qu’elle puisse y trouver sa place et celles qui ont suivi cette formation disent tout ce qu’elles ont reçu dans ce chemin avec Luisa.

Un soir, il y a eu une réunion des dix catéchistes portugais. La religieuse qui les accompagnait avait dû partir en urgence. Je ne savais pas comment faire pour reprendre tout ce qu’elle accompagnait. Amado, quatre années d’école primaire, dont le métier consiste à charger les camions d’une chaîne d’alimentation, se tourne vers moi : « Mais Bruno, pourquoi tu t’inquiètes ? Tu ne te souviens pas du texte des Actes qu’on a lu l’an dernier ? Ils étaient sans instruction et pourtant ils avaient autorité, alors, laisse-nous faire ! [9] »

En écoutant d’autres prêtres n’ayant pas eu l’occasion de faire le même chemin parler rapidement des Portugais, je sais la chance que j’ai eue de me laisser dérouter. En animant ces jours-ci des journées diocésaines portugaises sur « faire avec l’Esprit de Dieu », en mesurant la possibilité qui m’est donnée de rejoindre et interpeller un peuple du fait de ce vécu commun, je découvre plus profondément ce choix du Christ de s’incarner, de se lier à l’humanité.

De démarrer dans un peuple que je connaissais mal, dont je ne maîtrisais pas la langue, m’a obligé à me laisser conduire par les plus pauvres.

La crèche, c’est aussi l’accompagnement des mouvements, de la JOC en particulier. Accepter de ne pas être maître, de dépendre des jeunes, savoir aussi leur résister, reconnaître aussi mes erreurs, entrer avec eux dans cette attention à la vie, aux personnes, ne pas faire à la place, servir l’entre eux, le par eux. Quel chemin de conversion, jamais gagnée !

La croix

La croix, je l’ai déjà évoquée ci-dessus : croix qui vient du lien aux personnes qui souffrent et que je ne pensais pas rencontrer aussi fortement. Pourtant, comme médecin spécialisé dans l’accompagnement des mourants, j’avais déjà eu l’occasion de la percevoir. Je n’imaginais pas que, comme prêtre, je la rencontrerai encore plus fortement.

La croix, je l’ai aussi retrouvée dans toutes les divisions qui marquent nos quartiers mais aussi nos communautés. Je garde comme essentiel le travail de communion et l’effort reçu aussi de l’Esprit Saint à faire vraiment équipe entre prêtres, et au-delà entre prêtres, religieuses, laïcs. C’est une des choses que nous ont le plus rendue les gens au moment où nous avons quitté le secteur. En arrivant à Vitry, je garde cette même conviction, et fais l’expérience dans ma chair que cette unité là n’est pas évidente, qu’elle est combat, qu’elle est à demander, qu’elle est donnée à ceux qui peuvent reconnaître les uns devant les autres leurs limites. Je crois avoir plus perçu qu’il n’y a pas de témoignage en franc-tireur, que le Christ se dit à travers un corps : « Père Saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. » [10] « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé ; et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un,moi en eux comme toi en moi, pour qu’ils reviennent à l’unité parfaite et qu’ainsi le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé [11]. » Je sais l’impact qu’a eu pour les gens le fait de nous voir prier et célébrer ensemble jour après jour, de percevoir la fraternité au sein de l’ensemble de l’équipe, de nous voir vivre ensemble l’expérience de la maladie jusqu’à la mort de l’un d’entre nous, Jean, et l’accueil pendant deux ans de Joaquim, prêtre portugais arrivé mourant et venu se faire greffer un foie.

L’arrivée à Champigny n’avait pas été simple. L’immersion dans un monde très marqué par la pauvreté, une forte demande, les multiples tensions, mes difficultés à prier assez, à m’en remettre à Dieu, mon péché et aussi ma générosité, mon manque de foi, m’avaient conduit à connaître un état d’épuisement en fin de deuxième année au point d’avoir recours aux antidépresseurs.

C’est pour moi un moment clef de mon « devenir croyant » dans le ministère. Il m’a fallu accepter de tomber, d’être remis devant ma fragilité, d’être contraint à moins compter sur mes propres forces et à accepter de ne pas être tout puissant. J’ai apprécié d’avoir une équipe Prado pour me soutenir. J’ai apprécié à ce moment-là la visite de Jean Delaunay, responsable du Prado de France, venu faire une reprise avec moi et m’inviter non pas à me protéger, mais à faire étude d’évangile sur la Croix, les souffrances chez saint Paul. J’ai pu me remettre devant ce que Dieu fait dans la vie de Paul,
 regarder ce qu’il dit sur les détresses, les combats, les souffrances en apprenant à distinguer ce qui vient de mon péché mais pour m’y ouvrir à la grâce,
 regarder ce qui est lié aux limites physiques, à l’exercice de la mission en dehors des questions de persécution ou de conflit en sachant qu’elle font partie du chemin de l’apôtre et qu’il ne faut pas rêver de vivre le ministère comme une promenade de santé,
 reconnaître la part de souffrances liées aux affrontements avec d’autres disciples, aux divisions des communautés, à leur difficulté à croire, aux persécutions, et me réjouir avec Pierre d’être dans la fournaise, d’avoir part aux souffrances du Christ, sans penser qu’il m’arrivait quelque chose d’anormal [12].

Dans cette épreuve, j’ai refait l’expérience de la fidélité de Dieu et appris à m’en remettre plus à lui. En 1985, au moment où j’hésitais fortement à m’engager, où j’avais peur de ne pas tenir, de trahir l’Evangile que j’aurais à annoncer, où je m’inquiétais de la fragilité de l’Eglise, j’avais été pêcher sur le lac de Tibériade, invité par deux Palestiniens avec qui j’avais partagé ma chambre pendant six mois : toute la nuit, pendant laquelle il y a eu la tempête, les filets désespérément vides, le partage du repas entre pêcheurs, j’ai regardé cet homme qui pêchait, un homme sans instruction, avec ses limites, ses défauts, et je pensais à Pierre. Dans mon cœur revient sans cesse cette exclamation : « Ce fou de Jésus, au lieu de se dire tout seul, de manière parfaite, il se livre aux hommes, il se dit dans notre faiblesse. » Si je doute souvent de moi, je ne peux plus douter de lui.

Je constate aussi que ce qui a parlé aux gens à Champigny, en particulier aux jeunes de l’équipe de JOC aînés qui m’étaient plus proches, ce n’est pas tant quand tout allait bien, que quand ils nous voyaient dans les combats, même par terre, mais redisant la vie reçue de Dieu jusque là.

Mon étude d’évangile commence par ces mots :
« Une lecture des Actes des Apôtres et des lettres de Paul nous met nécessairement devant une réalité incontournable : le chemin de l’Apôtre passe par la croix, les combats, les détresses. En regardant Paul, mais aussi les autres Apôtres, nous retrouvons cet appel de Jésus : »Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera. Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? Car, si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’Homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges [13].«  »Prendre sa croix« , »souffrir pour le Christ« ... des expressions qui ont souvent été détournées de leur sens au point d’entraîner des névroses, des aliénations, et finalement des rejets. Parmi ceux-ci, les écrits de Nietzsche sont particulièrement percutants, en particulier dans son livre »La genèse de la morale.«  »Prendre sa croix« , »souffrir pour le Christ« ... des expressions que nous avons du mal à entendre parce »qu’en nous la chair s’oppose à l’appel du Christ« et que, comme beaucoup, nous nous situons en »ennemis de la croix du Christ [14].« (...) Quand on regarde le chemin de Paul, on voit que ce qui est cherché n’est pas la souffrance, mais la joie à nulle autre pareille de se laisser habiter, saisir par le Christ. Sur le chemin de Damas, Paul doit passer de son combat à lui pour entrer dans le combat du Christ. Il nous faut passer de nos combats, au combat du Christ en nous, au combat avec le Christ. »

Je mesure chaque jour que ce passage, c’est l’histoire d’une vie, c’est la source de la joie, une joie sans limite et soufferte."

Le tabernacle

Devenir du bon pain à l’école de frères et sœurs

Mon « devenir croyant » dans le ministère, je le reçois aussi de mes frères prêtres, de mes sœurs religieuses.

Je ne peux oublier le chemin de Jean, tombé malade au moment où je suis arrivé à Champigny et mort en deux ans, d’une paralysie rapidement progressive : plus il était paralysé, moins il pouvait faire de choses, et plus nous l’avons vu s’abandonner à Dieu, sourire, après aussi des moments de lutte, rayonner. Je l’entends encore nous dire : « Je ne sais pas si je trouverai le ciel, mais je donne l’occasion à d’autres de le trouver. Quand ils arriveront là-haut, on leur dira : je ne pouvais pas sonner dans le bus et vous avez sonné pour moi. » Il a souvent témoigné de ce qu’il découvrait en devant recevoir des autres et en découvrant d’une manière nouvelle cette parabole de Jésus en Matthieu 25. C’est étonnant le nombre de gens qui se sont mis en route au moment de son décès.

Je sais gré à Sœur Jeanine [15] de m’avoir souvent interpellé sur la prière au début de mon ministère en m’y exhortant et en la vivant devant moi, m’invitant à me laisser toucher par cette parole de l’Apocalypse : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entends ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi [16]. »

Je sais ce que j’ai reçu de Jean-Pierre Roche et d’autres copains de la mission ouvrière pour mettre mes pas dans ceux d’un peuple, découvrir la spiritualité de la mission ouvrière, recevoir et me recevoir, donner aussi dans l’accompagnement des mouvements.

Devenir du bon pain dans la prière et l’étude d’évangile

La fragilité que je ressens, mais aussi la passion qui m’habite et m’expose, m’ont conduit à essayer de plus mener le combat de la prière. Ce combat, je l’ai mené avec François avec qui j’ai habité pendant sept ans, avec les copains de l’équipe Prado avec qui nous avons décidé d’augmenter la durée de nos rencontres mensuelles [17] et j’ai fait le choix d’aller le lundi une à deux fois par mois dans un petit monastère.

Mon devenir croyant, c’est d’abord cette expérience que j’ai besoin de me laisser travailler par Dieu, par son Esprit pour vivre de Lui. Même si j’ai du mal à prendre autant de temps que je voudrais pour cela, je suis étonné de la place que prend pour moi l’étude de Notre Seigneur Jésus Christ dans l’Evangile et de combien ce que j’ai médité m’habite. C’est dans ce travail que je retrouve toujours la paix, la joie, la source aussi de ce que je peux dire ou de mes actes pastoraux. Les thèmes qui m’ont travaillé depuis sept ans, outre ceux déjà évoqués plus haut, sont les suivants : « Faire avec l’Esprit de Dieu », « Reconnaître le Ressuscité », « Serviteur de Dieu qui sauve », « La prière de Jésus et en particulier le Notre Père », « Le chemin de Pierre », « Etre apôtre dans une lecture de la lettre aux Romains ». Ces études d’évangile sont enrichies de tout ce que je reçois en proposant partout où je le peux cette même démarche aux personnes que j’accompagne en m’adaptant au lieu : équipes d’aumônerie, d’action catholique, accompagnement personnel. Je suis étonné de ce que je reçois chaque fois que je peux aider un groupe, des personnes, à se mettre devant Dieu qui parle aujourd’hui à celui qui ouvre l’Evangile en voulant se remettre devant un maître et recevoir des « paroles de vie », je suis étonné de ce que ça produit en terme d’édification de l’Eglise et de témoignage dans le monde à partir des plus petits.

Devenir du bon pain dans le célibat consacré

« L’Esprit d’amour qui brille dans le Christ ressuscité, Pain de vie pour tout homme, nous rendra capables de devenir du bon pain pour le peuple (...) Pour que cet amour remplisse totalement notre vie et notre ministère, nous sommes appelés à vivre la chasteté dans le célibat. Dans le mystère de l’Eucharistie, en communiant à la Parole et au corps du Christ, nous sommes invités à nous offrir chaque jour en sacrifice, afin de devenir une nourriture pour tous ceux qui cherchent une réponse d’amour, de vérité et de libération définitive... [18] »

Il est des choses dont je ne sais pas bien parler. Ce que je sais, c’est que plus j’avance, plus j’ai conscience de ma fragilité et qu’il n’y a que le Christ qui peut me tenir dans ce don à condition de le lui demander. Je trouve dans cette pauvreté ce qui me renvoie toujours à une dépendance du Christ et m’ouvre à tous ceux dont l’amour est blessé.

Devenir du bon pain dans l’accompagnement de séminaristes et l’interpellation au ministère et à la vie religieuse

Ce qui marque aussi mon devenir croyant, c’est l’accompagnement de séminaristes en recherche vers le Prado. D’être témoin des chemins étonnants que le Christ prend pour appeler, d’avoir à aider des jeunes à découvrir les racines qui nourrissent une vie d’apôtre à la suite du Christ, m’y renvoie sans cesse.

D’avoir été moi-même libéré par un prêtre n’ayant pas eu peur de m’interpeller par rapport au ministère tout en ne le présentant pas comme la seule réponse possible à l’appel de Dieu m’a provoqué à oser interpeller directement dès lors que je perçois des traces de cet attrait pour Dieu et pour les hommes dans la vie d’un jeune, d’une jeune. En quatre mois à Vitry, il m’est arrivé quatre fois de dire à des jeunes ayant de 14 à 30 ans : mais, tel que je t’entends, que je te vois, tu ne te serais pas posé la question d’être prêtre, d’être religieuse ? A chaque fois, la réponse a été positive et tous ont dit leur joie d’avoir pu laisser venir à jour un appel qui les habite tout en disant à chaque fois leur peur de ne pas être capable. J’ai bien veillé à les inviter à laisser la question ouverte et à laisser le Christ les guider. Deux ont demandé un accompagnement explicite régulier. Une troisième chemine à travers l’accompagnement de jeunes et la lecture du livre des Actes des Apôtres. Bien sûr, je leur ai indiqué l’existence du service diocésain des vocations. J’évoque cette dimension de mon ministère, parce que c’est pour moi un lieu clef de mon être croyant comme prêtre : ai-je foi que le Christ appelle encore aujourd’hui, même si les statistiques sont ce qu’elles sont ? Ai-je foi qu’aujourd’hui encore il est fidèle et peut être la force d’un jeune, même si notre monde et l’Eglise sont en pleine mutation et qu’il est difficile d’avoir une image de ce que sera l’exercice concret du ministère ? Est-ce pour moi une source de joie que cet attachement à Jésus Christ dans la réponse à son appel comme prêtre ? Ai-je foi qu’il m’appelle aujourd’hui à travailler à ce que son appel puisse être entendu ? C’est un aspect de mon ministère qui me renvoie très fortement à la prière, mais aussi à la confiance : j’ai foi, quand j’interpelle un jeune, avec une certaine prudence bien sûr, que le Christ saura bien lui faire signe pour qu’il réponde soit dans le mariage, soit dans le célibat consacré, qu’il saura bien lui faire signe jour après jour et que cette interpellation avec un accompagnement remettant devant la Parole de Dieu dans l’Evangile et dans la vie des hommes, lui permettra de trouver la joie, une joie qui passera aussi par la croix, mais une joie à nulle autre pareille.

Devenir du bon pain dans l’obéissance et la mission reçue de l’évêque

Devenir du « Bon Pain... » Il me semble en avoir vécu quelque chose en accueillant en moi l’appel à être disponible comme fidei donum, sans condition, là où je serais envoyé et en prenant la peine d’écrire à mon évêque et au Prado à la suite d’une session du Prado Général. Il y a eu dans la foulée un appel précis à partir au Cambodge, sûrement pas un lieu auquel j’aurais pensé, puis le refus de mon évêque de me laisser partir, considérant qu’il venait d’envoyer plusieurs prêtres à l’extérieur du diocèse, un diocèse pauvre. D’avoir eu à dire « oui » au « non » de mon évêque, tout en lui redisant régulièrement cette disponibilité m’a fait grandir dans une conscience positive d’être diocésain, d’être envoyé et j’ai été renvoyé là où je vivais la mission, à accueillir ceux avec qui je suis, qui ont leurs limites, comme j’ai les miennes, comme envoyés par Dieu

Devenir du bon pain dans la situation actuelle : « Le Fils de l’homme quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? »

Nous sommes prêtres dans une situation que l’on peut qualifier de crise au niveau de la société : il suffit d’évoquer le désarroi de l’ensemble des partenaires sociaux par rapport aux dérives des cités et des jeunes générations. Hier encore, à l’accueil, une femme disait sa décision de quitter la cité et la région parce que son fils de douze ans a été contraint à se défaire de ses chaussures par deux gamins de dix ans ayant un pistolet. J’ai choisi d’être prêtre au moment où l’Eglise en France connaît une mutation extrêmement rapide et où le nombre de prêtres, de religieuses est en chute libre. Même si nous savons repérer des signes du Royaume et nous émerveiller de la présence du Christ, nous ne pouvons pas ne pas ressentir très douloureusement ce sentiment d’impuissance. Combien de copains prêtres, laïcs, en situation de grande souffrance autour de nous, dans mon entourage immédiat. C’est sûrement là que je suis convoqué à un devenir croyant dans le ministère, appelé à vivre en aimant ce monde, en m’attachant à l’essentiel : garder la main dans celle du Christ, la garder en Eglise, au sein d’un presbytérium, accepter de marcher dans la nuit, renouveler ma confiance dans la promesse du Christ :

Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur dit : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps [19]. »

Je souhaite trouver toujours des frères qui m’aident à aller à la montagne de la rencontre et à durer dans cette Galilée des nations où le Christ de la crèche, crucifié et ressuscité n’en finit pas de s’approcher et de se faire connaître au-delà de nos doutes, de nous révéler sa puissance si surprenante quand elle s’exprime avec le plus de force au moment où il est seul, pieds et points liés, défiguré, coeur transpercé, abandonné sur la croix. Je souhaite que la question de Paul : « Qui es-tu Seigneur ? » [20] soit toujours plus la question de ma vie, le moteur de notre vie en Eglise.

[1Le sacrifice Interdit, Freud et la Bible, Marie Balmary, Grasset, 1986, p. 123

[21 Co 13,12

[31 S 3,9

[41 S 1,27-28

[5En fin de vie et Répondre aux désirs profonds des personnes, Bruno Cadart, Le Centurion, Paris, 1988

[61985 A la croisée des chemins... 1995 Compagnons d’humanité, François Frétellière, p.12

[7Véritable Disciple, Antoine Chevrier, p. 119

[8François Ephrème, prêtre du Prado, avec qui j’ai eu la joie de vivre ces sept premières années de ministère et qui partait aussi pour une autre mission.

[9Il faisait référence à Ac 4:13, qu’il avait découvert dans les groupes de partage d’évangile.

[10Jn 17,11

[11Jn 17,21-25

[121 P 4,12

[13Mc 8,34-38

[14Ph 3,18

[15Sœur de la Sainte Famille de Bordeaux, membre de notre équipe pastorale à Champigny

[16Ap 3,20

[17Du dimanche 19 heures au lundi après le dîner.

[18Constitutions du Prado n° 11

[19Mt 28,18-20

[20Ac 9,5

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Bruno CADART

Prêtre du diocèse de Créteil.

(re)publié: 31/01/1998