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Ce que les miracles de guérison de Jésus nous enseignent

Intervention faite le 6 mars 2002, à l’occasion d’une rencontre avec les « Acteurs de la Santé » dans le cadre de la visite pastorale de la Communauté urbaine de Strasbourg

Prenez l’évangile de Marc, suivez-en le fil - il suffit d’une petite heure pour le lire en entier ! - et repérez l’importance que les récits de guérison prennent dans la narration : guérisons de maladies du corps, guérisons de maladies du coeur, de l’âme ou de l’esprit (les fameuses « possessions »)... Vous vous apercevrez sans peine que les miracles rapportés par Marc sont au nombre de quatorze, dont plusieurs ont du reste des parallèles chez les autres synoptiques. Si vous relevez, par ailleurs, que l’ensemble des miracles recensés à travers les quatre évangiles atteint une bonne trentaine, vous pourrez à bon droit en conclure que la place accordée par Jésus à la guérison des maladies des hommes est, tout compte fait, assez considérable. Vous pourrez même noter que, dans tel ou tel évangile, elle est quantitativement aussi importante que la place faite à ses enseignements.

On ne le sait pas assez, on ne le remarque pas assez, on ne le dit pas assez, on ne s’en instruit pas assez : pendant le temps de sa vie publique, Jésus a estimé que, bien que Fils de Dieu venu dans ce monde pour le sauver :

- d’une part, il n’avait rien de mieux à faire que de partager son temps entre de tels agissements, de tels combats, de tels engagements, et les enseignements qui les éclairent,
- et d’autre part, on ne comprendrait bien sa Pâque, sa mort et sa Résurrection, que si l’on passait par ce qu’il avait donné à comprendre, par sa vie terrestre elle-même, de ce point culminant de sa mission de salut.

J’en tire deux types d’enseignements, que je me propose ici d’exposer : tout d’abord, ce que j’appellerai un éclairage sur la condition humaine, et ensuite quelques indications sur la maladie et la guérison. Avant d’enregistrer avec soin ces deux « leçons », je crois important de souligner qu’elles ne sont pas simplement le fait d’un enseignement, mais qu’elles sont rapportées au comportement même de Jésus, et qu’elles fournissent dès lors une clé d’interprétation décisive concernant son action en faveur de ce qu’on appelle le salut.

I. La condition humaine

1. Premier enseignement des miracles de guérison de Jésus : l’existence humaine est corporelle.

Si l’on s’en rapporte à ses comportements, Jésus ne considère pas le corps comme un vêtement, comme l’instrument temporaire d’un essentiel de l’homme qui serait son intériorité. Il ne nous dit pas que l’important serait seulement l’âme ou la conscience, qui pendant un temps « auraient » un corps, dont elles se serviraient, qu’elles habiteraient, qu’elles seraient même invitées à traiter de manière plutôt correcte... mais qui, en fin de compte, ne leur serait pas essentiel, qu’il leur faudrait au contraire sans cesse déprécier, et dont il leur faudrait même toujours chercher à se détacher, à se distancer, à se démarquer.

On ne peut absolument pas voir les choses ainsi lorsqu’on se réfère à Jésus. Jésus va vers les malades, vers les infirmes, les handicapés et les souffrants de toute sorte. Il le fait régulièrement, et souvent. Il vient au secours des corps souffrants. C’est le Fils de Dieu, mais il estime qu’il y a là une occupation digne de lui. Pour autant, il ne s’arrête pas aux corps souffrants ; il va aussi vers les misères morales, les déficits spirituels qui résultent très souvent des épreuves physiques.

Jamais on n’a l’impression que Jésus s’attache au corps des malades comme à un moyen d’accéder à leur âme. La place faite aux miracles de guérison dans la narration évangélique manifeste à elle seule l’importance essentielle que la foi chrétienne invite à accorder à la corporalité humaine, et à tout ce qui l’affecte. Celui que nous confessons comme le Verbe de Dieu s’est occupé des maladies et des misères des hommes. C’est donc qu’en son Christ, Dieu attache un prix à la dimension corporelle de nos vies, qu’il a d’ailleurs partagée et assumée en ce que nous appelons précisément sont « incarnation ».

2. Dans cette dimension corporelle de son être, comme en toutes les autres, l’homme apparaît, selon l’Évangile, à la fois remis à lui-même et confié aux autres.

Aucun des bénéficiaires des miracles de Jésus n’est dispensé d’avoir à se prendre en charge lui-même, d’avoir à conduire sa propre vie. Le miracle n’est pas « simplement miraculeux », si l’on ose dire ! Le « guéri par miracle » est appelé à se responsabiliser par rapport à l’existence qui l’attend au-delà de son retour à la santé.

La plupart des récits de miracles s’achèvent, en effet, sur des consignes que Jésus donne à celui qu’il a guéri, pour la poursuite de cette existence qu’il s’est vu restituer saine.

Ce n’est pas tout cependant, car celui qui découvre cette vie renouvelée qui est devant lui et qu’il aura pour sa part à conduire, découvre en même temps qu’il ne sera pas seul pour la vivre. D’une part, en effet, des frères lui seront donnés, qui la porteront avec lui ; et, d’autre part, il devra lui-même se préoccuper de son semblable lorsqu’il le verra dans le besoin. Car il est à son tour invité à visiter le malade et le prisonnier, à prendre soin du voyageur blessé au bord du chemin comme du pauvre couvert d’ulcères et laissé à la rue.

Autrement dit, selon Jésus, pourtant auteur de miracles, il n’y a pas que les miracles pour soulager et guérir les maladies et les misères humaines. Dieu veut se servir aussi de nos propres mains. Je ne vois franchement pas ce que nous gagnerions à disproportionner, dans notre foi, le miraculeux, et à sous-estimer, en conséquence, le miséricordieux, le caritatif, qui s’expriment dans le service concret du soin donné aux malades en vue de leur guérison espérée. Tout l’effet « miraculeux » du comportement de Jésus est de nous renvoyer à la prise en charge que nous avons à faire les uns des autres, à la responsabilité qui nous incombe à tous - dans le quotidien, dans l’ordinaire, dans le non-miraculeux ! - par rapport au bien-être et au mieux-être de nos frères, par rapport à leur mieux-vivre et à leur santé.

La consigne est claire : « Prends ici ta part de responsabilité : porte ton grabat et marche ! Et puis : ne recommence pas - fais attention à ce que tu fais, à ce que tu manges, à ce que tu vis ! Enfin : convertis un peu ton coeur, car tant de choses dépendent de toi ; occupe-toi aussi de ton frère, et que lui aussi prenne soin de toi ! » Miraculeusement, Jésus nous fait comprendre que nous sommes ordinairement remis entre nos propres mains et en celles de nos frères. Toute une conception de la divinité, du rapport de Dieu à l’humanité, n’est-elle pas ainsi en jeu ?

3. Cette condition humaine dont on vient de dire qu’elle est corporelle et qu’elle est remise à chacun en même temps qu’à ses frères, est également à regarder comme logée à la fois à l’échelle du temps et à celle de l’eschatologie.

Jésus a soulagé des misères et des épreuves corporelles et spirituelles en ce monde, et l’on peut tirer de là les enseignements que je viens de relever. Mais, d’un côté, il n’a pas guéri tous les lépreux, les boiteux, les paralytiques, les épileptiques qui existaient en Israël à son époque ! Et, quand bien même il l’aurait fait en Palestine au premier siècle, resterait toujours, par ailleurs, le problème de tous les autres lieux de la terre et de tous les autres temps de l’histoire...

Ici, un autre enseignement nous est encore proposé : le sens de la mission de Jésus n’est pas réductible à une œuvre de guérison, si importante soit-elle. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une mission de rédempteur, de Sauveur. Le mot « salut » comporte, certes, un aspect de santé, et cela nous aide à comprendre de quoi il s’agit avec le salut - mais ce dernier déborde en réalité de beaucoup tout ce dont nous pouvons bénéficier au seul titre de la santé.

Peut-être, dans l’élan de notre générosité et dans la générosité de notre désir, nous arrive-t-il, comme médecins, soignants, infirmiers, accompagnateurs de malades, de nous accabler quelque peu de ne pas pouvoir faire plus, alors que pourtant nous avons ait tout ce qui pouvait dépendre de nous ? Il convient en ces moments-là de nous rappeler que nous ne sommes pas tout seuls : il y a « aussi » Dieu - et la mission de Jésus est, avant tout, de nous le révéler, dans sa toute bienveillante et toute-puissante volonté de salut. Au fond, on pourrait dire que Jésus fait juste assez de miracles pour faire comprendre qu’il est capable de faire plus que des miracles « ordinaires », c’est-à-dire des « miracles » qui ne restitueraient aux malades qu’une vie encore sujette à la maladie, et donc à nouveau mortelle.

Par ses actes de guérison effectués durant sa propre vie terrestre mais sur lesquels sa victoire définitive sur la mort viendra mettre le sceau, Jésus révèle que, y compris comme corporelle, l’existence humaine n’est pas réductible à ce qui en apparaît dans les temps et les lieux du monde : elle est promise à rien de moins que la Résurrection de la chair et la Vie éternelle. Nos corps eux-mêmes seront un jour définitivement heureux et glorieux dans le Royaume du Père : les malades guéris par Jésus l’ont été en signe de la résurrection bienheureuse qui nous attend.

Les médecins et infirmières, si souvent marqués par la tristesse de ne pouvoir faire plus et mieux, pourront peut-être se laisser « re-conforter » et « revigorer » dans l’espérance de cette foi, et dans la foi de cette espérance, au lieu de se décourager et de se désoler devant ces corps miséreux qui leur sont confiés, devant les existences souffrantes qu’ils servent ?

II. La maladie et la guérison

Aux enseignements sur la condition humaine, en général, que nous venons d’enregistrer, les miracles de guérison de Jésus en ajoutent d’autres qui, eux, concernent plus particulièrement la maladie et la guérison : la maladie qui, hélas, vient trop souvent marquer cette condition, et la guérison qui, nous le savons, fait parfois l’objet d’un si grand désir.

1. Par ses attitudes et ses comportements à l’égard des malades, Jésus manifeste que ce qui compte, c’est avant tout et toujours la personne malade, et non pas sa maladie.

Jésus ne guérit jamais en dehors d’un dialogue, parce que chaque malade doit être considéré et donc traité comme unique. Vis-à-vis de tout malade rencontré, Jésus se comporte avec sollicitude, avec bonté. Avant de s’occuper de la maladie, il traite la personne malade elle-même : il l’approche avec délicatesse il lui porte attention avant de lui porter secours ; la reconnaît comme un partenaire. Car il ne se propose pas seulement de guérir de la maladie : il veut guérir le malade lui-même.

Ici encore cependant, il y a plus : unique, chaque malade doit encore être regardé et approché selon la totalité de son être, c’est-à-dire comme quelqu’un qui est certes en attente de guérison, mais qui est aussi en recherche de sens. Celui auquel on a affaire ici est un être qui est aussi capable de prière et de péché, disposé peut-être à une foi, mû en tout cas par un désir, et porté par une espérance... que sais-je encore ? Or, c’est précisément en fonction de tout cela que Jésus traite ceux qu’il rencontre.

2. Dans le malade toutefois, Jésus ne se préoccupe pas uniquement de la maladie, mais aussi de la souffrance - ce qui est autre chose - et de la souffrance sous toutes ses formes.

Assurément, notre médecine a beaucoup progressé à cet égard ; mais n’arrive-t-il quand même pas assez souvent que nous ne nous préoccupions pas assez de ce que souffrent nos malades ? Pour la raison, ou sous le prétexte que, de toute manière, nous nous occupons, nous, de l’essentiel, qui est la maladie... tandis que, pour le malade et ses états d’âme, ce serait plutôt à d’autres de s’en charger, et tandis que, pour sa souffrance, on verra ce qu’il sera peut-être possible d’envisager quand il aura été possible de parer au plus pressé...

Il n’en va pas de même chez Jésus. Jamais il ne valorise la souffrance, quelle qu’en soit la forme. Contrairement à ce qu’on a parfois pu prétendre dans une perspective doloriste ou expiatoire, la seule chose qui paraît soucier Jésus est de combattre la maladie et la souffrance, par tous les moyens possibles. Son intention à l’égard des malades se résume à ceci : les rencontrer, dialoguer avec eux, manifester de la compassion pour leur état - en vue de leur apporter, enfin, soulagement et guérison. il y a là un enseignement puissant, dont on peut trouver l’illustration saisissante aussi, par exemple, dans l’enseignement, tout à fait formel à cet égard, que donne la parabole du Bon Samaritain : Dieu même s’est rendu proche de la souffrance des hommes, en vue d’y remédier. Il l’a « portée » pour sa part, afin de « l’ôter » : ce qui vaut du péché vaut finalement, selon la foi chrétienne du moins, de toutes les formes du mal.

3. Les actes de Jésus n’apportent pas seulement la guérison, mais le salut.

A travers ses miracles, malgré tout bien limités en nombre si l’on se place à l’échelle de l’ensemble de l’humanité, se signifie le fait que le Dieu qui, en Jésus, s’est approché de nous, offre à tout homme de ce monde une Résurrection des morts et une Vie éternelle où toute maladie sera vaincue, toute mort engloutie et toute larme effacée. Et c’est bien ce qui éclatera au matin de Pâques, nous l’avons déjà noté.

Mais, dès ce temps du monde, celui que Jésus guérit peut sans attendre être pleinement réconcilié avec Dieu. Cela veut dire qu’il est réellement, au titre de sa foi, bénéficiaire de la grâce totalement pardonnante du Dieu vivant qui ne veut toujours que faire vivre, que relever, que « re-susciter », et qui n’intervient jamais que dans ce but.

4. Enfin, il est notable que, si Jésus peut œuvrer ainsi, ouvrir aux hommes une vie et une espérance qui ne sont pas seulement pour ce temps du monde mais valent pour « maintenant et toujours », c’est qu’il n’est pas seulement un thaumaturge éminent, mais le propre Fils de Dieu venu en humanité et, même, véritablement « fait homme ». Cela signifie qu’il ne sauve pas en restant à distance de ceux qu’il vient secourir. Tout au contraire, son action pour eux suppose qu’il ait « quitté son ciel », afin de se faire, sur la terre, tout proche d’eux, afin même de devenir l’un d’eux, prenant sa propre part de leurs souffrances et partageant leur mort même, pour être ainsi capable de vaincre sur leur propre terrain maladies et souffrances, désespérances et mort.

Leçon pour nous : guérir l’autre ne va pas sans un réel partage de sa condition. Jésus ne guérit pas une humanité qu’il n’aurait pas rejointe, il ne guérit pas des souffrances dont il n’aurait rien connu, il ne vainc pas une mort qu’il n’aurait pas subie. Le mystère de la Pâque a ceci de prodigieux qu’il nous fait célébrer une victoire sur la mort qui est consécutive à la mort - ce qui fait que cette dernière est vaincue comme telle. La « descente aux enfers » et la « résurrection dans la gloire » signifient la victoire définitive du Dieu de notre foi, et donc de notre foi en Dieu...

Il en résulte logiquement, pour nous, que traiter une maladie suppose que, d’une manière ou de l’autre, on s’arrange pour « être avec » le malade, « du côté » du malade. Les maladies des hommes ne relèvent pas seulement du diagnostic et de la prescription, du bistouri et du médicament : à l’évidence, elles supposent aussi, et même d’abord, la présence et l’attention au malade, la cordialité et la proximité à son égard - en un mot : l’amour pour lui. Jésus ne nous en donne pas seulement l’enseignement mais l’exemple, et pas seulement l’exemple mais la force.


Joseph DORÉ
 
(re)publié: 01/06/2018
1ère public.: 06/03/2002