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Réflexions générales

La foi a-t-elle besoin des sacrements ?

Une question que beaucoup se posent.
Croire en Dieu, n’est-ce pas une chose qui ne regarde
que la conscience et l’opinion de chacun ?
Pourquoi, dès l’origine, la foi chrétienne
s’exprime-t-elle et se vit-elle à travers des sacrements ?
Essayons de comprendre.

« Il est grand le mystère de la foi »

Cette petite phrase suit le récit de l’institution de l’Eucharistie. Dans la prière eucharistique romaine, I’expression « mystère de la foi » était présente au milieu des paroles prononcées sur la coupe. La réforme liturgique de Vatican II en a fait le prélude à l’acclamation d’anamnèse qui fait mémoire de la mort du Seigneur, célèbre sa résurrection et exprime l’attente de sa venue dans la gloire.

La liturgie aurait pu dire « il est grand le sacrement de la foi ». En effet, c’est le terme latin sacramentum qui a servi à traduire le terme grec mystèrion employé 28 fois dans le Nouveau Testament. Les deux termes sont ainsi devenus quasi interchangeables, et cependant ils gardent chacun sa spécificité

Du mystère de la foi
aux sacrements de la foi,
Dieu se donne à connaître

Le mot mystère ne désigne pas particulièrement les sacrements dans le Nouveau Testament. De manière plus large, il désigne l’essentiel de la foi chrétienne, à savoir Dieu qui s’est révélé et donné à connaître en Jésus Christ. Il s’agit donc d’une réalité invisible, puisqu’elle concerne Dieu lui-même, son être et son projet. Et en même temps une réalité qui s’est manifestée au grand jour, et qui est désormais à annoncer à tous les peuples et non plus à tenir cachée ou réservée à quelques initiés.

Assurément, il est grand le mystère de la piété.
Il a été manifesté dans la chair,
justifié par l’Esprit,
contemplé par les anges,
proclamé chez les païen
cru dans le monde,
exalté dans la gloire" (1 Tm 3,16).

Le mystère c’est le Christ lui-même, en tant que manifestation et révélation de Dieu en personne. Le mot mystère et donc aussi le mot sacrement, s’emploient d’abord au singulier en christianisme. Le premier et l’unique sacrement de Dieu c’est Jésus Christ.

Dieu entre en communication avec les humains

« Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu’il a établi héritier de tout, par qui aussi il a créé les mondes » (Hé 1, 1-2).

Le Dieu de la Bible, contrairement à d’autres divinités se révèle comme un Dieu d’Alliance. Il entre en communication, en conversation avec l’homme, et non seulement il lui fournit des informations sur ce qu’il est, mais il se lie avec lui dans une perspective d’amitié, de solidarité, de bonheur partagé. Il prend l’initiative de l’alliance, et promet qu’il y sera à jamais fidèle.

Pour communiquer avec l’homme, il parle son langage, celui des signes. L’auteur de l’épître aux Hébreux évoque les manières multiples dont Dieu a parlé « aux pères dans les prophètes », et présente le caractère unique de sa communication à travers son Fils. Les paroles de Jésus, les gestes qu’il a posés, les choix qu’il a faits, et qui l’ont mené à son procès et à sa mort, sont autant de signes révélateurs (de sacrements en quelque sorte) du mystère de Dieu, du mystère de la foi.

Dieu entre en communion avec l’homme
et se donne à lui

L’église proclame qu’il est grand le mystère de la foi au moment même où elle vient de faire mémoire de la parole du Christ ressuscité : « Ceci est mon corps livré pour vous, prenez et mangez ». Le repas eucharistique exprime un merveilleux échange, qui est l’accomplissement du projet de Dieu : permettre à l’homme de vivre de sa vie divine. En faire mémoire, pour l’église, au coeur du sacrement de l’eucharistie, ce n’est pas seulement se souvenir d’un passé disparu, c’est aussi actualiser le don de Dieu aux hommes en Jésus mort et ressuscité. Un don rendu toujours présent par la puissance de l’Esprit Saint.

Les sacrements de la foi

Puisque tel est le mystère de la foi, on comprend mieux que le Dieu des chrétiens ne puisse être connu, rencontré, aimé que sous le mode de la communication, de la conversation, par la médiation de signes à interpréter, des sacrements à vivre. Le fondement de la foi est le suivant : Dieu a pris le chemin des médiations humaines pour communiquer avec les humains :

"Personne n’a jamais vu Dieu,
Dieu Fils unique qui est dans le sein du Père
nous l’a dévoilé..."(Jn 1,18)
"Ce qui était dès le commencement,
_ce que nous avons entendu,
ce que nous avons vu de nos yeux,
ce que nous avons contemplé,
ce que nos mains ont touché
du Verbe de vie
- car la Vie s’est manifestée...
nous vous l’annonçons à vous aussi..." (1 Jn 1-3)

Tel est le témoignage de l’apôtre Jean. Merveille pour notre foi, mais aussi butée et pierre d’achoppement. C’est par l’humanité du Christ que tous ont accès auprès du Père. Il est le Chemin, la Porte, le Pasteur, la Vigne..., bref, le sacrement de Dieu. Contrairement aux religions qui alimentent le rêve de l’homme d’accéder directement et immédiatement au divin, le christianisme propose l’accueil d’un Dieu qui vient vivre en humanité et en humilité, « au milieu d’eux ». Un Dieu qui, en outre, annonce un Royaume de bonheur en germe dans l’expérience humaine.

Dieu n’est pas la projection des peurs, des obsessions, des rêves ou des fantasmes de l’homme. Il n’est pas davantage un Dieu que l’on pourrait découvrir, atteindre, rejoindre ou conquérir au terme de cheminements longs et pénibles.

Dieu ne prouve pas son existence et sa puissance par des démonstrations de force ou des signes ostentatoires venant du ciel. Il ne cherche pas à forcer l’adhésion. Au contraire, il se manifeste à travers les signes les plus humains, les plus humbles, les plus banalement quotidiens. Les sacrements - ou « signes » - de sa présence sont des réalités humaines.

Les sacrements disent
l’originalité de la foi chrétienne

Les chemins de la quête de Dieu sont divers suivant les religions. Celui que présente le christianisme est le plus surprenant qui soit : les signes de Dieu viennent de la terre et non pas du ciel, comme l’attendaient les pharisiens (Mc 8,11). Ils viennent de la vie ordinaire des hommes : un aveugle se met à voir, un paralysé se met à marcher, un riche partage, une prostituée est regardée avec respect, une foule est rassasiée de paroles et de pain.

Et celui qui révèle tout cela, Jésus, est lui-même le Signe de Dieu par excellence. C’est « I’Emmanuel », c’est-à-dire « Dieu-avec-nous ». Alors que les juifs attendent de Dieu des signes de libération accomplis par un Messie triomphant, alors que les Grecs placent l’expérience religieuse dans la sagesse ou la recherche esthétique, voilà que Dieu se manifeste à travers un messie crucifié, scandale pour les uns et folie pour les autres (voir 1 Corinthiens, chap. 1 et 2).

Ainsi, Dieu s’est donné à voir dans l’opacité des signes humains, et non dans la pleine lumière du triomphe éclatant. Il s’est manifesté dans des signes qu’on n’attendait pas et qui ont été souvent refusés car ils apparaissaient comme des « contre-signes ». Un nouveau-né dans une mangeoire, un fils de charpentier, un provocateur transgressant la loi et ses observances, un crucifié entre deux voleurs... Comment reconnaître dans tous ces signes le passage de Dieu au milieu des hommes ? Comment s’étonner que « le monde ne l’ait pas reconnu, que les siens ne l’aient pas reçu »(Jean 1,10-11) ?

La foi des témoins,
la foi de l’Eglise

Mais le « scandale » et la « folie » ne s’arrêtent pas là. Qui sont ceux qui proclament que Dieu a ressuscité son Fils crucifié ? Les témoins de la première heure qui ont suivi Jésus depuis la Galilée, ses disciples, ne sont ni scribes, ni légistes. Ce sont des hommes simples, travailleurs sans instruction, sans statut religieux...

Voilà son église, voilà le nouveau signe donné au monde. Pour croire en lui, pour le connaître, impossible de se passer d’elle, puisque c’est elle qui a témoigné de sa vie, de sa mort, de sa résurrection. Celui qui disait : « tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu » dit encore aujourd’hui : « tu veux me connaître et me rencontrer, rejoins l’église », cette Eglise que j’ai aimée et pour qui je me suis livré (Ephésiens 5,25) alors même qu’elle est constituée de pécheurs.

La foi chrétienne
est nécessairement sacramentelle

La nécessité des sacrements pour la foi chrétienne découle de ce qui précède. « Va te laver sept fois dans le Jourdain », dit à Naaman le messager d’élisée (2 Rois 5,10). « Va te laver à la piscine de Siloé » (Jean, 9,7), dit Jésus à l’aveugle de naissance. « Convertissez-vous, que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint Esprit »(Actes 2,38), dira Pierre à ceux qui veulent entrer dans l’église.

La foi n’est pas appréhension directe de Dieu. Elle passe par un travail d’interprétation de signes humains, et elle s’exprime nécessairement par des rites, des gestes d’appartenance à l’église. Faute de quoi, elle risque de devenir pure opinion, pure intériorité, pure vision subjective d’un Christ idéalisé et aimé dans la projection rêvée qu’on fait de lui. Mais en même temps refusé et renié dans les visages réels de son incarnation.

 
Michel SCOUARNEC

Prêtre du diocèse de Quimper

(re)publié: 31/05/1996