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Faire mémoire

S’il te plaît, apprivoise-moi.
Prenez et mangez.

« Ceci est un mémorial pour toi et tes fils. » Premier Testament.
En d’autres termes, il vous faudra transmettre ceci à vos fils, pour ne pas oublier votre histoire et qui est votre Dieu, le Dieu qui vous a fait sortir de l’esclavage et qui vous a choisis...

« Vous ferez ceci en mémoire de moi ». Second Testament.
Cet « ordre » de Jésus, donné la veille de sa mort et transmis, quel est son sens ?

Faire mémoire, c’est en tous les cas refuser l’oubli, refuser d’une certaine manière que la mort fasse son travail de déliaison. C’est être dans la pulsion de vie.

Les apôtres ont du faire face à deux disparitions, à deux deuils, puisqu’ils avaient vécu avec Lui. La mort sur la croix, qui signait l’anéantissement des espérances messianiques, et l’Ascension : « Ce Jésus qui, d’auprès de vous a été enlevé au ciel, viendra comme cela, de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel » (Ac 1,11). La mort c’est l’absence. Désormais, même si Jésus est ressuscité, il n’est plus là.

Faire mémoire de l’Absent ? Faire mémoire de gestes ? Faire mémoire de paroles ? Faire, mais quoi faire ?

Le renard du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, pour expliquer ce que veut dire apprivoiser, dit : « Moi, je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste. Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé qui est doré me fera penser à toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé. » Le renard se tut et regarda longuement le Petit Prince. « S’il te plait apprivoise moi », dit-il.

Voir le blé prend du sens, permet de se remémorer et de penser avec amour à quelqu’un. La couleur du blé symbolise le Petit Prince et la relation. Même quand le Petit Prince aura disparu, le blé sera toujours symbole de la présence. Faire mémoire à l’aide d’un symbole donne corps à l’absent. C’est une autre présence, mais surtout une évocation de la relation qui ne disparaît pas. Simplement, c’est juste vrai pour ce renard-là et s’il ne transmet pas à un renardeau ce chant du vent dans le blé, cela s’éteindra.

Le Jésus des évangiles synoptiques, sachant qu’il va mourir, qu’il va disparaître le jour suivant, fait des gestes, dit des mots, transmis jusqu’à aujourd’hui, des mots de mémoire. Au cours de ce repas mémoire de la sortie de l’esclavage, Jésus - je cite l’évangéliste Marc [1] -, prit du pain, le bénit, le rompit et le leur donna en disant : « Prenez ceci est mon corps. » Puis prenant une coupe, il rendit grâce et le leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude. »

A partir de ce moment, lors de ces repas qui font mémoire de la mort et de la résurrection, ce ne sera plus l’holocauste qui servira à faire mémoire, mais ce pain et ce vin qui sont devenus symboles d’un Présent, alors qu’il y a un Absent.

Peut-on dire que ces aliments sont comme des objets transitionnels ? Car le rôle de l’objet transitionnel qui, pour Winnicott, est un objet fourni par la mère au bébé, est faire comme apparaître la mère absente. Celle-ci reste absente, mais elle « prend corps » pour son enfant.

Ils permettent de faire mémoire du don de la vie, ils ne sont peut-être pas seulement réactualisation d’un sacrifice qui a eu lieu une fois, mais re-mémoration de celui qui reste vivant au-delà de la mort. Et faire mémoire, c’est donner vie à Celui qui donne la vie par sa mort. Jésus a disparu, mais le pain et le vin sont symboles de sa présence. Mais présence parce que deux ou trois sont réunis en son nom et aussi parce que le don de l’Esprit est advenu.

Dans le livre des Nombres, on rapporte un épisode où Yahvé prend de l’Esprit qu’Il a mis en Moïse, pour le répandre sur 70 « chefs » ; mais cet esprit de prophétie ne se maintient pas. A la Pentecôte, il en va très différemment. L’Esprit qui se donne ce jour là, montre que la Puissance qui était prérogative de Yahvé appartient désormais aux humains, qui reconnaissent que Jésus est Fils. Elle est donnée à tous les hommes. Ce qui appartenait à l’Unique est désormais répandu.

Mais faire mémoire ce n’est pas si simple. Il y a aussi le risque de vivre dans le culte du disparu, de ne pas faire le deuil de la mort, de l’absence. Or ce n’est pas de cela dont il s’agit. Ce n’est pas un repli sur du passé, c’est vivre dans le présent avec quelqu’un ; dans la relation qui se renouvelle un jour après l’autre.

Faire mémoire, c’est donner du corps à l’absent. Faire mémoire c’est actualiser, et la mémoire pour bien fonctionner a besoin de nos sens : le voir, l’entendre, le goûter, le toucher, le sentir. Et nos sens sont sollicités... Même le sentir, par le « bouquet » du vin !

Au chapitre 15 de ce même livre des Nombres, on lit que lorsque le peuple sera installé dans le pays de Canaan il lui sera demandé, en plus de l’holocauste (animal), d’apporter de la farine (blé), du vin (vigne), de l’huile (olives). Cela revient à donner à Yahvé quelque chose qui symbolise la fécondité de ce pays.

Quand Jésus partage le dernier repas avec ses disciples, et si ce repas est le repas pascal, il y partage de l’agneau. Désormais il n’y aura plus besoin de ce rituel, puisque Jésus s’identifie à l’agneau pascal, agneau qui à la fois soude les familles et les préserve de la mort qui passe dans tout le pays. Le mémorial de Pâques, c’est aussi faire mémoire de la fin de l’esclavage. La mort de Jésus, qui est une mort acceptée et qui est de l’ordre du don, permet de sortir de cet autre esclavage qui a pour nom convoitise [2].

Jésus sera « absent présent », ou « présent absent ». Si le renard fait vivre le Petit Prince en regardant la couleur du blé, nous faisons vivre Jésus en regardant ce pain et ce vin qui « bornent » ce repas centré sur un agneau qui n’a plus sa raison d’être puisque la sortie de l’esclavage est réalisée. Nous le faisons vivre en prononçant les mots qui sont les siens. Et la vie circule entre Lui et nous.

L’holocauste absent est désormais symbolisé par autre chose, par des aliments, qui en eux même ont une valeur : le blé doit être écrasé pour donner la farine (le pain renvoie au cuit comme l’agneau rôti), le raisin doit être pressé pour donner le vin (ce qui renvoie au cru, au vivant, à l’âme). Il faut même lui laisser le temps de fermenter, comme il faut laisser au pain le temps de cuire.

Du coup je me demande si Jésus qui se présente comme l’holocauste et ce, une fois pour toutes, n’utilise pas ce symbolisme en le changeant, en lui donnant un autre sens. Il ne s’agit plus d’offrir un « mets » d’agréable odeur à un Dieu souvent bien imprévisible et malgré tout difficile à satisfaire, mais de Le rendre présent, et de reconnaître que cette présence habite, en quelque sorte, dans le pain broyé et partagé et dans le raisin écrasé, fermenté, qui devient l’âme du vin.

Que le Tout Puissant qui, dans le Premier Testament, logeait dans une tente, puis dans un temple, accepte de se manifester dans un morceau de pain et du pain et du vin, quel cadeau fait à l’humanité.

« S’il te plaît apprivoise moi ».
Laisse-moi te reconnaître dans ce pain et ce vin.

[1Mc 14,22-25

[2Je préfère remplacer mal ou péché par convoitise, parce que cela est plus parlant pour moi : désirer ce que possède l’autre, avoir envie de s’en emparer est une caractéristique de l’homme.

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Catherine LESTANG
(re)publié: 01/03/2015
1ère public.: 01/10/2005