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Eucharistie et unité de la foi

Approche historique et questions pour aujourd’hui

A. Préambule

L’Eglise vit une crise importante ; une de ses causes ne se trouve-t-elle pas dans sa difficulté à communiquer avec les hommes et les femmes d’aujourd’hui ?

L’Eglise a bâti autour de la Parole de Dieu et de la foi une construction monumentale dont l’accès semble réservé à ceux qui parlent une langue particulière (« le jargon catho » ?). Une langue complexe faite d’un vocabulaire spécifique, de rites, de symboles, de concepts théologiques, de dogmes, que l’homme d’aujourd’hui ne sait plus comprendre ni parler.

Dans le domaine des rites, signes et symboles, la structure liturgique souple des cérémonies telles que le baptême, les funérailles ou le mariage, permet les ajustements nécessaires : ajustement des mots employés, explications et commentaires. Par exemple dire la signification du mot « bénir » permet à ceux qui ne sont pas chrétiens de bénir un corps avec le geste qui leur convient. A contrario dans le domaine du langage qui, aujourd’hui, « entend » les mots du « Gloria » et du « Credo » ou certains de ceux utilisés dans les prières, eucharistiques et autres ?

Modestement nous voulons réfléchir à cet élément de la crise de l’Eglise et faire partager notre réflexion.

Le sujet est vaste, très vaste. Nous avons choisi de commencer à travailler sur la messe et l’Eucharistie. Là se conjuguent toutes les difficultés : le vocabulaire, les signes et symboles, le dogme. Dans un premier temps nous avons emprunté le chemin de l’analyse historique : c’est à partir du présent et pour l’éclairer que l’on questionne le passé. Comment deux millénaires ont-ils façonné ce que nous connaissons aujourd’hui, pourquoi sommes-nous si éloignés de la première cène ?

Ce regard nous a doublement instruits, d’une part en mettant en perspective différentes déviations dont nous retrouvons traces aujourd’hui, et d’autre part en tentant de cerner ce qu’est l’Eucharistie. Puis au travers des notions de sacrifice, de victime expiatoire, de rachat, de salut, de présence réelle, des questions ont surgi, enchevêtrées autour de celles qui concernent le rôle du prêtre.

Ce texte comporte trois parties.
La première est historique comme nous venons de l’annoncer.
La seconde sera un effort de réappropriation de la richesse de l’Eucharistie et de la question du rôle et de la place du prêtre.
La troisième ouvrira sur notre prochain travail de relecture de la liturgie eucharistique à la lumière de nos acquits et avec les yeux d’un homme et d’une femme ordinaires du XXIe siècle.
En annexe on trouvera les références des textes sur lesquels nous nous sommes appuyés.

B. Première partie : l’approche historique

Sept grandes étapes apparaissent dans l’histoire eucharistique. A travers elles la réflexion théologique et les positionnements socioculturels de l’Eglise vont façonner la liturgie eucharistique.

1. Les premiers temps

Très vite la structure liturgique de la rencontre dominicale que nous connaissons va se mettre en place autour du « repas du Seigneur » : rassemblement de la communauté, lecture de la Parole, enseignement, bénédiction-offertoire-consécration des offrandes, partage-communion, baiser de paix. (cf. Paul 1 Co, Justin de Rome Apologie 66 et 67).

2. Saint Irénée

Pour St Irénée l’Eucharistie se vit dans l’unité de la Foi comme l’écrit la théologienne D. Singles.

La pensée de St Irénée (120/130-202) sur l’Eucharistie s’articule autour de trois piliers : la création, l’incarnation et la vie incorruptible après la mort. L’Eucharistie est offrande de louange dans cette triple perspective :

  • Vue sous l’angle de la création : L’Eucharistie est signe de communion entre les hommes et le cosmos. Elle est don de Dieu qui commence par là son travail de divinisation de l’homme. Irénée lie ce travail de Dieu sur l’Homme avec le travail de l’homme sur le blé et la vigne pour en faire une offrande de louange. Ne nous faudrait-il pas relire Th. de Chardin ?
  • Vue sous l’angle de l’incarnation : L’Eucharistie est offrande du Fils au Père et invitation à devenir nous-mêmes des offrandes de louange, des « eucharisties ». Irénée est très attaché au sens du repas-relation : pour que le repas s’accomplisse pleinement il est indispensable que le don de la nourriture aux convives soit associé au don que les convives font d’eux-mêmes.
  • Vue sous l’angle de la vie incorruptible : C’est par l’Eucharistie que le Christ ressuscité sème dans nos corps sa vie transfigurée sur laquelle la mort n’a pas de prise. Dieu a créé l’Homme pour la vie et non pour la mort. C’est l’Amour qui pousse le Verbe à tout partager avec les hommes.

Ainsi pour Irénée l’Eucharistie n’est pas un objet à part. Pas de questions sur la présence réelle, pas de référence au « sacrifice de la messe », c’est incompatible avec sa vision du don et de l’offrande de louange. La relation de Dieu avec l’Homme se joue pleinement dans le mémorial du « repas du Seigneur ».

3. Le christianisme endosse les caractères des religions païennes

La paix accordée à l’Eglise par Constantin (272-337) contribue à faire du christianisme une religion comme les autres. En particulier va naître en son sein un personnel sacerdotal chargé d’établir la relation avec le divin alors que pour le Nouveau Testament c’est tout le Peuple de Dieu qui est sacerdotal. Deux conséquences en découlent : les prêtres exercent un sacerdoce sacré et se séparent du peuple des fidèles laïcs. L’Eucharistie s’entoure de mystère. « Ces deux déplacements vont s’accentuer et demeurer jusqu’à nous » (cf. J. Comby).

Les théologiens vont alors s’interroger sur les éléments eucharistiques.

C’est chez Ambroise (340-397) qu’apparaît l’idée d’une « équivalence » entre les éléments eucharistiques et le corps et le sang du Christ : la porte est ouverte au meilleur et au pire de la réflexion théologique.

La pensée d’Augustin (354-430), centrée sur le Christ lieu de notre communion avec Dieu, va le pousser à isoler l’Eucharistie dans l’ensemble des données de la foi (cf. Irénée), mais il ne tombera pas dans les excès de la position d’Ambroise. Pour Augustin la distinction est claire entre la présence réelle du Christ qu’est l’Eglise et la présence mystique qu’est l’Eucharistie (« Devenez ce que vous recevez »). La réalité christique signifiée est spirituelle, irréductible aux éléments consacrés sur la table et la réalité sacramentelle ne peut être atteinte que par la foi (D. Singles). Cependant en disant que le Christ est victime offerte et prêtre qui s’offre, tout en insistant sur le rôle d’instrument qu’est le prêtre dans les mains du Christ, Augustin va, sans le vouloir, donner de l’importance à l’idée de l’identification du prêtre au Christ.

A ces graines de dérives va s’ajouter celle de Fauste de Riez (405-485) qui se concentre sur la consécration en parlant d’elle comme d’un miracle, d’une intervention de Dieu dans la création.

Tout est en place pour que les siècles suivants, en se focalisant sur la consécration, perdent le sens de l’ensemble de l’action liturgique du « repas du Seigneur ».

4. Le Moyen-âge

Le « changement » eucharistique devient un objet d’étude en soi et pour lui-même.
En premier lieu D. Singles retient deux noms : Radbert (790-865) et Bérenger de Tours (1005-1088).
Radbert s’interroge sur la vraie nature des éléments posés sur l’autel. Alors que l’Eucharistie n’offre aucune correspondance entre ce que l’on voit et la réalité que l’on croit, les spéculations de Radbert vont être désastreuses : l’idée que dans l’espace du pain et du vin la présence du Christ s’inscrit et ne s’inscrit que là, va marquer profondément les esprits et pour longtemps.

Bérenger refuse la thèse de Radbert alors imposée par le magistère et tourne sa recherche sur la question de la présence sacramentelle vers le terme « substance » hérité de la philosophie grecque. La concentration sur ce qui se passe dans l’hostie « chosifie » l’Eucharistie, l’idée d’une communauté devenue corps du Christ disparaît.

Une conception matérialiste, quasi physique, se développe pour rendre compte de la présence réelle. Pour sortir de cette représentation la philosophie aristotélicienne va permettre de forger le concept de « transsubstantiation ». Il sera accepté au 4e concile de Latran en 1215. Saint Thomas le reprendra à son compte. Cette définition vient conforter la « chosification » de l’Eucharistie.

5. Du Moyen-âge aux temps modernes

Les grands travaux de la théologie eucharistique sont terminés. La réforme ne se concentrera pas sur ce point, même si Luther (1483-1546) refuse la « transsubstantiation ».

Le culte eucharistique se déconnecte de la messe, les règles de la pratique eucharistique sont omniprésentes et le prêtre devient essentiellement l’homme de l’Eucharistie.

On va communier peu (jusqu’au concile de Trente, 1545 à 1563) en raison d’une peur respectueuse du corps du Christ, d’une peur du sacrilège, et parce que le pouvoir quasi magique du prêtre (il est mis à part des laïcs) apparaît comme source miraculeuse de la consécration. La « communion spirituelle » va naître dans la foulée de la validation d’une messe par son paiement, puis ce sera la « communion de désir ». On communie dans la bouche pour ne pas toucher l’hostie. Ne plus toucher fait grandir le désir de voir : la consécration devient le grand moment de la messe et la liturgie imagine les gestes qui amplifient ce besoin. Le culte eucharistique se développe à partir du XIVe siècle par l’adoration perpétuelle. Le tabernacle devient lieu d’adoration. La compréhension des textes de la messe, dite en latin, n’est pas accessible aux fidèles. L’éloignement de l’Eucharistie de ses racines communautaires est au plus fort.

6. 19e et 20e siècles

Au 19e siècle la tradition pèse de tout son poids. La présence réelle détachée de l’action eucharistique fait naître et grandir une foule d’œuvres eucharistiques : adoration perpétuelle, adoration réparatrice, congrès eucharistiques, etc. On voit se développer les processions, les reposoirs du Jeudi saint, les saluts du Saint Sacrement, etc.

La communion est « moins… participation au mémorial de l’acte rédempteur du Christ que…absorption d’un remède dans les épreuves et les tentations » (J. Comby). Il faut satisfaire aux obligations y compris pour le prêtre qui doit dire sa messe chaque jour même s’il est seul. La première communion devient rite religieux de passage qui fait écho à d’autres rites profanes. Pour résumer il n’y a pas de véritable participation à « l’action eucharistique ».

C’est à la fin du 19e siècle (à la suite du travail historique de Mgr Duchesne, 1843-1922) que naît le mouvement liturgique dans un besoin de retrouver les sources. Dans cette volonté se trouve aussi celle de faire participer le peuple chrétien à la liturgie. Il en découle une « prise de conscience de la dimension communautaire et englobante de l’Eucharistie » (J. Comby). A la suite de Léon XIII (1810-1903) l’accent est mis sur la communion fréquente et la tension rigoriste sur les dispositions nécessaires pour communier commence à se relâcher. La première communion dès « l’âge de raison » se met en place.

Le mouvement de renouveau s’amplifie porté par les réflexions sur la liturgie. Au congrès eucharistique de Lyon en 1927 on s’interroge sur « comment rendre la messe attrayante » ; toujours à Lyon l’abbé Rémillieux travaille à faire de sa paroisse une communauté par la liturgie. Dans la théologie eucharistique Henri de Lubac réfléchit sur la dimension ecclésiale de l’Eucharistie.

La guerre, en créant des situations exceptionnelles, relativise beaucoup de questions (heure de la messe, jeûne eucharistique, ornements, objets du culte) et accélère le mouvement de renouveau. Cependant en 1950 Pie XII (encyclique « Humanis generis ») bloque toute réflexion sur la « transsubstantiation ».

7. Le concile Vatican II et l’ouverture œcuménique

Jean Comby écrit : « L’Eucharistie est saisie dans toute sa dimension ecclésiale. Le concile met l’accent sur la corrélation entre les deux tables de la Parole et de l’Eucharistie. Il met l’Eucharistie en rapport non seulement avec le sacrifice de la croix, mais avec le mystère pascal tout entier. Il redonne sa place à l’Eucharistie comme sacrement de l’initiation chrétienne. Il souligne le lien entre Eucharistie et Eglise. Ce qui débouche sur une théologie de l’Eglise comme sacrement ».

La réforme liturgique se met en place : usage des langues vivantes, place de la liturgie de la Parole et de la lecture de l’Ancien Testament, Prière Universelle, Prières Eucharistiques, communion au calice…

Le Concile a créé des déplacements de très grande importance par rapport à une situation figée depuis des siècles. Il répond au souhait des fidèles qui, au sein d’une communauté célébrante, ouverte les uns vers les autres, veulent comprendre et participer.

Si Paul VI va rappeler la doctrine de la transsubstantiation (« Mysterium Fidei », 1965) il n’en reste pas moins qu’une intense activité théologique se développe : enracinement biblique de l’Eucharistie, dimension ecclésiale au coeur de la foi, recherches autour de la transsubstantiation, Eucharistie et anthropologie, Eucharistie en lien avec morale et philosophie.

Des réticences au mouvement liturgique se font cependant jour portées par les questions liées à l’inculturation.

En s’attachant au sacerdoce universel des fidèles, à l’Eglise peuple de Dieu plutôt qu’institution et à la collégialité épiscopale, le Concile va dans le sens de œcuménisme.

En 1972 le groupe des Dombes publie « Vers une même foi eucharistique ? Accord entre catholiques et protestants ». Avec d’autres textes (cf. « Cène – Eucharistie : présence dans les éléments ») il confirme l’accord fondamental sur le sens général de l’Eucharistie. Les divergences restent sur la durée de la présence du Christ dans les éléments.

Nous relevons trois points où la proximité avec nos frères protestants se fait très forte :

  • Le Christ se communique à travers le don de son corps et de son sang. Cette conviction nous semble dépasser de beaucoup la question de savoir quel est le mécanisme de cette communication. Alors les questions de permanence de la présence perdent de leur puissance polémique.
  • Le sacrifice est le nouveau sacrifice, celui de louange qu’offre le Christ au Père et auquel il nous associe pour une nouvelle relation entre Dieu et l’Homme.
  • La dimension communautaire de l’Eucharistie agit dans deux directions : celle du Christ nous donnant son corps et celle du Christ nous faisant son corps.

C. Deuxième partie : l’Eucharistie dans l’unité de la foi

Après le développement du point de vue historique, nous essayons ici de rassembler et nous approprier les dimensions retrouvées de l’Eucharistie. Nous nous appuyons sur Vatican II bien sûr, sur la théologie de St Irénée telle qu’elle nous est partagée par Donna Singles ainsi que sur le livre de G. Martelet : « Résurrection, Eucharistie et Genèse de l’homme. »

1. Un repas particulier

Reprenant la pensée d’Irénée, D. Singles insiste sur le fait que l’Eucharistie n’est pas seulement un repas.

L’expression « sacrifice de la messe » s’éclaire par l’offrande de soi que le Christ adresse au Père. Son offrande dépasse tous les sacrifices de l’Ancien Testament : « Seul plaît à Dieu le don personnel de l’Amour » (D. Singles). Avec le Christ le sacrifice est sacrifice de louange, offrande de soi au Père -c’est à dire de tout son être-, obéissance à la mission reçue du Père.
Ici aucune valorisation sanglante, aucune valorisation de la souffrance et de la mort qui s’associerait à l’idée d’un Dieu pervers qui, pour pardonner, aurait besoin de sang. Aucun marchandage de Dieu qui exigerait la souffrance de l’homme en échange du don de la vie et du pardon, pas de relation « donnant-donnant » mais le Christ qui offre gratuitement sa vie et nous propose d’accueillir ce don. C’est en ce sens que nous sommes par le baptême « prêtre » c.-à-d. invités à faire offrande de nos vies à la suite du Christ. Dans l’offrande de soi on reconnaît Dieu comme source de tout ce que nous sommes et comme Celui qui accueille le don que nous faisons de nous-mêmes. La communion instaure de nouveaux liens entre le donateur et le destinataire : les deux deviennent un.

Irénée envisage aussi l’Eucharistie sous l’angle du don que Dieu nous fait de la création. Le pain et le vin symbolisent la création que Dieu confie à l’homme et que celui-ci transforme. Nous rendons grâce à Dieu pour ce pain et ce vin qu’il nous donne et nous les lui offrons comme fruit de notre travail. Transformation à notre mesure qui touche tout notre être et pas seulement notre réalité biologique.

2. En lien avec la Résurrection

« Si le Christ n’est pas ressuscité, l’Eucharistie est vaine et vide est son repas » (G. Martelet p. 8). En effet par sa résurrection le Christ renverse la logique de mortalité qui caractérise toutes les réalités naturelles. Il témoigne là de la maîtrise de Dieu sur cette nature marquée par la mort.

En tant qu’élément du monde le pain et le vin sont eux aussi sous cette maîtrise. Ils peuvent alors être acceptés comme présence réelle du Christ, puisque celui qui nous dit « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » est celui-là même qui ressuscitera trois jour après la Cène. Le Christ ressuscité, invisible pour nous, nous donne un signe visible de sa présence dans notre monde. Un signe de sa présence réelle et pas seulement une présence symbolique. Une parole d’Amour et non une parole magique. Présence affirmée dans ce temps d’offrande de soi au Père et dans ce temps de service des frères pour qu’eux aussi aient la vie éternelle.
Mais pas plus pour la résurrection que pour l’Eucharistie nous ne savons le comment de ce qui se passe. Ce qui est au pouvoir de Dieu est au delà de nos capacités et de nos représentations humaines.

3. Pour la vie, dans la perspective de la vie éternelle

Pour Irénée « l’Eucharistie sème dans le corps la vie incorruptible ». Reprenant cette célèbre phrase d’Irénée « la Gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme est la vision de Dieu », D. Singles montre qu’accueillir le pain eucharistique c’est accueillir cette vie dans la gloire. C’est dans l’accueil de ce pain que se trouve la source de notre croissance. Jusqu’à notre entrée dans l’incorruptibilité. « Devenez ce que vous recevez » disait Augustin.

Ce pain nous est donné pour nous faire grandir dans notre humanité selon la dimension du Christ. Nous retrouvons ici la symbolique du repas. Elle renvoie à notre existence d’être dans le besoin, qui dépend de ce qui vient de l’extérieur. Mais alors que dans l’acte de se nourrir nous assimilons la nourriture, dans l’Eucharistie c’est le Pain qui nous assimile à Celui dont il est le signe, pour autant que nous voulons bien le recevoir et sans que jamais notre humanité ne soit niée dans ses capacités et limites. Il y a dans cette manducation du pain quelque chose de différent de l’accueil de la Parole.

Dans l’accueil de la parole on voit bien comment nous sommes acteurs de la compréhension du sens. Et nous pourrions croire que tout dépend de nous. Le pain reçu nous renvoie à une transformation qui nous échappe, qui ouvre sur le mystère de l’amour qui se donne et nous transforme sans que nous comprenions comment. L’accueillir suppose de reconnaître que nous devons tout à Dieu, Père, Fils et Esprit.

4. Qui nous associe au Christ

D. Singles tire une conclusion essentielle de sa fréquentation d’Irénée. Le sacrement de l’Eucharistie n’y est jamais envisagé comme un moment à part. La question de la présence réelle n’a de sens que dans cette dynamique du mémorial « Faites ceci en mémoire de moi ». L’Eucharistie nous fait voir « l’unité de la foi … tout se tient dans ce regard qui embrasse l’ensemble de la révélation » (D. Singles). L’Eucharistie ne peut pas être traitée comme un objet en soi. Ce pain et ce vin eucharistiques font de nous tous ensemble, le corps et le sang du Christ. C’est en assemblée que nous recevons ce pain et ce vin, corps du Christ. C’est tous ensemble que nous sommes invités à devenir corps du Christ. La démarche individuelle de communion est seconde, mais bien sûr pas secondaire. « Vous êtes le corps du Christ. Chacun de nous est un membre de son corps », chantons nous pendant la liturgie.

5. En devenant membre de son Corps

Il nous faut sortir d’une représentation erronée du corps, celle marquée par le dualisme platonicien et repris par la gnose combattue par Irénée. Pour Platon, puis pour la gnose, le corps serait une enveloppe plus ou moins mauvaise dont il faudrait se dépouiller pour libérer l’âme. La Bible n’est pas dans cette logique. Le texte de la Genèse présente la création comme une œuvre de Dieu qu’il regarde comme bonne. « Et Dieu vit que cela était bon » : aucune malédiction sur ce monde créé par Dieu. Dieu ne méprise pas le corps qu’il a créé : Il vient s’y incarner dans la personne physique de son Fils. La Résurrection ne saurait être un signe du rejet du corps jugé mauvais.

Dans l’offrande du pain c’est nous-mêmes que nous offrons à la suite du Christ. Dieu peut transformer ce pain et ce vin en corps et sang de Jésus-Christ annonçant ainsi la transformation des créatures en vue de leur future gloire. Cette offrande annonce la transfiguration que Dieu veut nous partager.

Mais il convient de donner toute sa dimension humaine au corps pour saisir la grandeur de ce que réalise l’Eucharistie. Impossible de penser le corps sans l’inscrire dans la création qui le soutient. Notre corps n’est pas une chose, un morceau de monde séparé d’autres morceaux (cf. G. Martelet). Le corps est relié à l’univers tout entier comme le montre la science aujourd’hui. Il dépend de l’ensemble du cosmos. Nous sommes des poussières d’étoiles. Sa relation au monde est celle d’une personne qui exprime sa singularité à travers son existence.
Ceci est vrai pour nous-mêmes comme pour le Christ. Il est une relation personnelle au monde. Dépendant de l’ensemble du cosmos, tout corps est aussi relié aux autres à travers les relations humaines sans lesquelles aucune existence humaine n’est possible.

6. Pour une Eucharistie élargie au monde

Aussi ce serait réducteur d’enfermer la présence réelle dans le pain et le vin. Il faut l’ouvrir à l’ensemble du cosmos dont le pain et le vin sont les symboles. C’est l’univers entier qui est destiné à être pris dans le mystère de l’Eucharistie. En transfigurant ce pain et ce vin en Corps du Christ c’est l’annonce de la transfiguration du monde qui nous est donnée. C’est ce que Teilhard de Chardin exprimera dans « La messe sur le monde ». Il formulera ailleurs sa tristesse de voir la façon étriquée et moralisatrice que l’on a d’envisager le Christ alors qu’il convient de lui donner toute sa dimension cosmique. C’est l’univers entier qui est appelé à être transfiguré.

Ainsi sommes nous rassemblés par le Christ dans l’unité de son corps. Alors l’Eucharistie n’est pas un remède individuel contre un monde mauvais, c’est l’ouverture sur la transfiguration de l’ensemble des hommes dans l’ensemble de la création.

7. Le prêtre et l’Eucharistie

Ayant mieux compris l’ampleur de ce qui se joue dans ce sacrement de l’Eucharistie nous sommes peut-être plus à même de nous ouvrir au rôle du prêtre.

Il nous faut d’abord sortir de la représentation quasi monarchique et mystérieuse du prêtre : tous les baptisés ne sont-ils pas, à la suite du Christ, prêtres, prophètes et rois ? Mais alors la place du prêtre dans l’Eucharistie ne se trouve-t-elle que dans la survivance d’une conception ancienne et erronée ? L’assemblée des croyants n’est-elle pas suffisante pour qu’une Eucharistie dont nous avons mieux compris la grandeur, puisse être célébrée ? Faut-il mettre l’assemblée en compétition avec le prêtre ?

Le Christ est toujours présent à son Eglise, c’est le sens de cette formule : « Là où deux ou trois parmi vous sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux. » Cette parole ne permet pas de conclure pour autant que l’Eucharistie soit un simple rassemblement de croyants. Elle nous permet de vivre davantage du don de Jésus, ce don qui est offrande de sa vie pour que nous vivions de la sienne. C’est sans doute toute la signification du sacrement qui s’invite ici.
C’est le Christ qui nous invite à ce mémorial. C’est Lui, avec l’Esprit Saint qui l’unit au Père, qui a toute l’initiative et dans sa vie et dans le sacrement eucharistique qui nous réunit. C’est lui seul avec l’Esprit qui donne une efficacité aux signes du pain et du vin. Rien de magique ici : aucun « truc » pour essayer de se concilier une puissance supérieure, mais l’action du Fils de Dieu lui-même qui se donne pour nous partager sa vie. C’est pourquoi il faut comprendre que « Jésus-Christ est la tête invisible de notre rassemblement de croyants ».
Le prêtre est le serviteur de l’action du Christ qui se rend présent dans le pain et le vin. Le prêtre n’est pas la tête du corps du Christ comme cela a été longtemps soutenu mais il préside l’assemblée. Ce service de présidence qu’assure le prêtre pour la communauté nous permet de toujours garder présent à l’esprit que nous venons recevoir le don de Dieu, que c’est lui qui prend l’initiative de nous rassembler pour nous partager sa vie et donc que tout ne vient pas de nous, même si notre réponse est essentielle.

On peut admettre alors que même après la célébration ce pain eucharistique garde cette signification de présenter le Christ et qu’il puisse y avoir une adoration du pain en dehors de la messe, adoration qui garde un sens si elle ne sacralise pas le pain en soi mais se tourne vers Celui qui se donne. Le respect du pain consacré qui reste après l’Eucharistie trouve ici sa source (cf. document « Cène-Eucharistie »).

8. Le lavement des pieds

Dans l’évangile de Jean on ne trouve pas le récit du partage du pain mais le geste si fort du Christ qui s’agenouille pour laver les pieds de ses disciples. Quel est donc le lien entre ces deux récits ?

On peut comprendre ici que Jean exprime dans le registre de l’existence ce qui anime et donne sens au partage du pain et du vin devenus corps et sang de Jésus-Christ. En mangeant le corps et le sang du Seigneur nous disons « oui » à Dieu, nous exprimons notre désir d’être habités par l’Esprit Saint pour suivre le modèle du Christ qui se fait serviteur de la vie des hommes lui qui les a aimés jusqu’à mourir sur une croix. Ce geste du serviteur nous rappelle que ce Dieu tout puissant a renoncé à sa puissance pour se mettre à notre hauteur, pour se mettre à l’écoute des hommes et pour leur partager son désir qu’ils deviennent tous des fils et des frères. Prenant notre condition humaine, Toi, le tout puissant Tu te fais serviteur ! Toute la vie du Christ n’est-elle pas orientée par l’amour pour ses frères les hommes et l’amour du Père ?

Dans l’eucharistie nous recevons la force de l’Esprit pour être nous aussi, à notre tour, serviteurs de nos frères et de Dieu.

La messe se termine par un envoi : « Allez ! Dans la paix du Christ » et par notre réponse « Nous rendons grâce à Dieu ». Nous pouvons comprendre que nous sommes invités à vivre notre quotidien à la lumière de l’Esprit Saint et avec sa force, à mettre en acte ce que nous avons reçu pour devenir nous aussi Fils et frères : « Devenez ce que vous recevez » nous dit saint Augustin.

D. Troisième partie : des questions pour aujourd’hui

C’est par l’Eucharistie « objet » de réflexion théologique à part entière que s’est rigidifiée la situation : dans les pratiques pastorales, dans le positionnement respectif du rôle des prêtres et des laïcs et finalement dans la place de l’Eucharistie dans la foi. Les « langages de l’Eucharistie » sont-ils compréhensibles pour l’Homme d’aujourd’hui ?

Malgré les changements opérés dans la fin du 19e siècle et durant le 20e M.-J. Bérère pointe cette image du prêtre à qui l’ordination a donné des pouvoirs particuliers et qui célèbre un sacrifice pour retrouver l’amitié perdue de Dieu. Elle remarque que la communion centrée sur l’hostie reçue occulte la communion entre les membres de l’assemblée et de l’assemblée avec Dieu. Ils restent spectateurs d’un sacrifice. Le mode de relation à Dieu qui apparaît à travers l’Eucharistie d’aujourd’hui reste malgré toutes les avancées éloigné de celui de la relation à un Dieu Père révélée par le message du Christ.

1. Le prêtre et la communauté

  • Le prêtre préside et consacre : L’Eucharistie n’existe que par la « présence active » du prêtre. Son absence prive donc la communauté d’une de ses sources de vie. Or nous expérimentons au quotidien cette absence et elle va s’amplifier.
  • L’Eucharistie est source de vie : Peut-elle être exceptionnelle dans le temps ?
  • L’Eucharistie est acte communautaire : Se pose la question de la communion pendant les assemblées sans prêtre (ADAP). Quel sens a-t-elle ?
  • La vie d’une communauté : Est-elle strictement liée à la présence continue d’un prêtre ? Cette question rejoint la première.
  • L’Eucharistie ne pourrait-elle pas exister dans une communauté locale en l’absence de prêtre, mais en présence d’un « président eucharistique » ?

2. La liturgie eucharistique

  • La dimension communautaire se trouve concentrée dans le rassemblement, l’écoute de la Parole et la prière. Elle n’existe que peu dans le geste du prêtre qui consacre et organise la communion.
  • Son déroulement actuel sépare franchement la consécration de la communion qui est rejetée en fin de cérémonie, en faisant comme un acte annexe et devenu presque banal.
  • Son langage (pour l’essentiel le vocabulaire et les références théologiques) n’est plus compris de l’homme d’aujourd’hui.
  • Quelle compréhension de la réalité du corps du Christ ?
  • Quelle conscience du lien entre Eucharistie et service de l’humanité ? Nous avons tous mesuré combien l’approche historique était éclairante et avec quelle force elle pouvait remettre à leurs justes places questions, débats et polémiques. C’est à sa lumière que nous poursuivrons l’an prochain, toujours avec modestie, notre travail de réflexion sur les langages de la foi en nous attachant à ceux de la liturgie de l’Eucharistie.

E. Annexes

Pour mener notre réflexion nous nous sommes appuyés sur un ensemble de documents. Ils peuvent être consultés sur le site de la Conférence Catholique des Baptisés Lyon (CCBL) http://www.ccb-l.com/, dans la rubrique « Atelier Foi et Langages » :

  • « Le jour du Seigneur – Histoire de l’Eucharistie », Jean Comby
  • « L’Eucharistie au XIXe siècle », Jean Comby
  • « L’Eucharistie au XXe siècle », Jean Comby
  • « L’Eucharistie loin de ses origines », Marie-Jeanne Bérère, in Golias magazine, n° 72, mai- juin 2000, p. 68-70
  • « L’Eucharistie dans l’Histoire », Donna Singles, in Golias magazine, n° 90, mai-juin 2003, p. 57-70
  • « La question de la présence réelle », Donna Singles, in Golias magazine n° 72, mai-juin 2000, p. 64-67
  • « Le repas eucharistique », Donna Singles, thèse de doctorat en théologie, université catholique de Lyon, 1978, p. 331-333
  • « Cène / Eucharistie : présence dans les éléments », http://www.protestants.org/index.php?id=31803,

Ensemble de documents comprenant des extraits de :

  • « Vers une même foi eucharistique », Groupe des Dombes, 1972
  • « Les thèses de Lyon : la Cène du Seigneur », 1968
  • « La Concorde de Leuenberg », 1973
  • « La Cène du Seigneur – Liebfrauenberg », 1981
  • « Document baptême Eucharistie Ministère – COE », 1972
  • « La Doctrine et la pratique de la Saint Cène », 1994
  • « Ite missa est », Réseau des Parvis, dossier de mars 2013
  • « Accueillir l’autre comme Dieu nous accueille » », extrait de la plaquette Carême 2013 du CCFD

Nous avons lu :

  • « Résurrection, Eucharistie et Genèse de l’Homme », Gustave Martelet, Cerf, 1972
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(re)publié: 01/07/2019