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La Trinité

La toute puissance de Dieu

...Le Puissant fit pour moi des merveilles", chante Marie dans le Magnificat.
En vraie fille d’Israël, elle s’exprime dans des termes habituels à tout lecteur de l’écriture.

Comme Dieu est appelé « le Seigneur », « le Saint » ou « I’éternel », il est aussi appelé « le Puissant ».

La toute-puissance de Dieu est un attribut qui lui est traditionnellement reconnu. Tout naturellement, dans notre prière, nous la supposons, car nous savons que nous pouvons tout demander à Dieu. Pourtant, cette toute-puissance divine est aujourd’hui plus mal comprise qu’hier. Nos ancêtres pensaient sans doute honorer Dieu en l’appelant le « Tout-Puissant ». Aujourd’hui, deux objections tempèrent son usage.

La première est que la toute-puissance de Dieu serait une injure faite à l’homme ; elle le main tiendrait dans une situation infantile, contraire à sa dignité et démentie par les pouvoirs, sans cesse plus grands, qu’il acquiert sur le monde.

La seconde est la difficulté que nous ressentons tous face à la question du mal. Comment un Dieu bon peut-il exister devant le mal ? « S’il y avait un Bon Dieu... il n’y aurait ni guerre, ni famine, ni tremblement de terre... », disons-nous volontiers. Les raisonneurs expliquent que le monde créé est forcément imparfait et que la liberté humaine comporte le risque du mal ; d’autres présentent nos malheurs comme de justes punitions infligées par un Dieu en colère. Mais les premiers ne convainquent guère et les seconds nous scandalisent. Aujourd’hui, la forme aiguë de la question s’exprime ainsi : « Comment peut-on parler de Dieu après Auschwitz ? » Nous ne prétendrons pas résoudre cette question que le croyant portera comme une croix tant qu’il sera ici-bas. Cherchons simplement à comprendre ce que veut dire l’écriture quand elle parle de la puissance de Dieu.

Dieu sauveur de son Peuple

Quand l’Ancien Testament parle de la puissance de Dieu, il faut toujours penser à l’expérience fondamentale de l’Exode. Dieu, « à main forte et à bras étendu », a libéré les Hébreux de la domination égyptienne. D’un « ramassis » de pauvres gens que la Bible est loin de décrire comme des héros, Dieu a fait un peuple, tandis que les chars du tyran ont été engloutis dans la mer Rouge. En libérant les Hébreux de l’esclavage, il les sauve et les crée, car il leur permet d’accéder à leur véritable dimension d’hommes libres. Tout au long de son histoire, Israël s’est tourné vers cette expérience initiale dans laquelle il a vu à la fois le modèle de la libération, du salut, et de la création. Quantité de psaumes la rappellent, pour montrer que Dieu continue de tendre la main à ceux qu’il aime.

En d’autres circonstances, Israël a éprouvé la présence salutaire de Dieu dans sa vie. Mais la toute-puissance dont Dieu fait preuve est souvent paradoxale. Elle s’exerce à travers des êtres considérés comme faibles et petits, comme les femmes ou les enfants.

Une des pages bibliques les plus fameuses est l’histoire de David et de Goliath (1 Samuel 17). Elle ravit les enfants et enchante les adultes qui aimeraient, parfois, prendre leur revanche contre les grands de ce monde. Mais il ne faut pas réduire cet épisode pittoresque à une simple anecdote. Parmi tous les enfants de Jessé, Dieu avait choisi, comme futur roi pour Israël, le plus jeune, tout juste bon à garder le troupeau. Dans des récits plus ou moins romancés, ce sont des femmes certes, belles et courageuses - qui éviteront au peuple d’être anéanti : Judith, face à Holopherne ; Esther, face à Assuérus. La première réussit par ruse à tuer le tyran Holopherne ; la seconde, épouse du roi perse Assuérus, plaide pour son peuple malheureux.

Avant de se rendre chez Holopherne, Judith termine ainsi sa prière : Fais connaître à tout peuple et à toute tribu que tu es le Seigneur, Dieu de toute puissance et de toute force, et que le peuple d’lsraël n’a d’autre protecteur que lui. (Judith 9, 14.)

L’écriture raille volontiers la puissance des rois qui n’est qu’apparence de la puissance. Ainsi, le deuxième livre des Maccabées se moque d’un autre persécuteur du peuple juif, Lysias, « ne tenant aucun compte de la puissance de Dieu, mais pleinement confiant dans ses myriades de fantassins, dans ses milliers de cavaliers et ses quatre-vingts éléphants » (2 Maccabées 11, 4). Dans son Magnificat, Marie rend grâce à Dieu, parce qu’il a « déposé les puissants de leurs trônes ».

Israël réécoute souvent le récit des hauts faits du Seigneur dans son histoire. Il est convaincu que le coeur de Dieu ne peut pas changer : s’il a, une première fois, sauvé son peuple en le faisant sortir d’égypte, il le sauvera toujours, d’une manière ou d’une autre. Sa puissance n’est pas seulement dans le passé. Elle est à espérer dans l’avenir. Comme il y eut l’Exode, il y aura le Nouvel Exode, le Retour d’après l’Exil. C’est « la Bonne Nouvelle » d’lsaïe que la liturgie propose pendant l’Avent :
élève la voix sans crainte, dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu.. »
Voici le Seigneur YHWH qui vient avec puissance, son bras assure son autorité ; voici qu’il porte sa récompense, et son salaire devant lui. Tel un berger il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble ses agneaux, il les porte en son sein, il conduit doucement les brebis mères. (Isale 40, 9-11.)

Le peuple, en effet, est rentré en Israël après l’exil. Il a connu sur la Terre promise une restauration matérielle et morale. Mais d’autres difficultés sont ensuite survenues... L’espérance d’lsraël était-elle fausse ? La puissance de Dieu a-t-elle été mise en échec par la destruction du Temple en 70, par la dispersion à travers le monde, puis par la Shoah ?

Dieu qui maintient tout par sa puissance

L’expérience initiale de l’Exode se prolongera dans deux directions : vers l’origine et vers le présent. Comme Dieu a créé son peuple à partir d’hommes qui étaient des moins que rien, il a créé le monde, I’univers entier. Cet acte de foi d’lsraël dans un Dieu qui a tout créé, le cosmos, les éléments, tous les êtres vivants, lui fait comprendre qu’il n’y a pas d’autres dieux sous le ciel. Alors qu’auparavant, selon les croyances habituelles, chaque peuple avait son Dieu qui régnait sur un territoire, désormais, le Dieu d’lsraël devient le seul Dieu, I’unique. La toute-puissance de Dieu prend, dans la conscience d’lsraël, une ampleur nouvelle. Comme il est grand ce Dieu qui règne sur tout l’univers ! Israël affirme aussi que Dieu a créé le monde à partir de rien, sinon de lui-même.

Toutes les forces à l’oeuvre dans le monde sont donc un reflet de sa puissance. Comme le rappelle le livre de la Sagesse, il ne faut pas les confondre avec le Dieu créateur.

Oui, foncièrement vains tous les hommes qui ont ignoré Dieu, et qui, par les biens visibles n’ont pas été capables de connaître Celui-qui-est et n’ont pas reconnu l’Artisan en considérant les oeuvres... Et si leur puissance et leur activité les ont frappés d’admiration, qu’ils en déduisent combien est plus puissant Celui qui les a formés, car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leurAuteur. (Sagesse 13,1-5.)

Saint Paul reprendra l’argumentation dans l’épître aux Romains :
Ce qu’il y a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses oeuvres : son éternelle puissance et sa divinité. (Romains 1, 20.)

Cette invitation à contempler Dieu dans son oeuvre de création est constante dans les Psaumes :

Le Seigneur règne, vêtu de majesté,
le Seigneur s’est vêtu de puissance,
il l’a nouée à ses reins.
Tu fixas l’univers inébranlable.
Ton trône est fixé dès l’origine.
De tout temps c’est toi, le Seigneur !
(Psaume 93, 1-2.)

Le Seigneur compte
le nombre des étoiles
et il appelle chacune
par son nom.
Il est grand, notre Seigneur,
tout-puissant.
A son intelligence,
point de mesure !
(Psaume 147, 4-5.)

Dans un monde menaçant, le croyant met sa confiance dans le Seigneur. Ce n’est pas le chaos qui l’emportera, car, par étapes, Dieu a fait sortir le monde de son tohu-bohu initial (Genèse 1, 2). Au terme du Déluge, Dieu l’a promis :
Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus. (Genèse 8, 22.)

En signe de cette alliance, Dieu suspendit dans les nuées son arc-en-ciel (Genèse 9, 12-17).

Cet arc-en-ciel, signe de l’alliance, de la fidélité de Dieu, est aussi la preuve que la toute-puissance de Dieu n’est pas hostile à l’homme. La Bible le rappelle parfois en précisant : « le Puissant de Jacob ». Elle fait référence au combat de Jacob avec l’ange du Seigneur (Genèse 32, 24-31). étrange combat dont Jacob sortira blessé mais vivant. Dieu s’est montré fort mais Jacob n’a pas été vaincu. Jacob change de nom : il s’appellera désormais « lsraël », ce qui signifie approximativement « fort contre Dieu ». La toute-puissance de Dieu ne consiste donc pas à écraser l’homme.

La puissance de Dieu dans l’évangile

Dans le Nouveau Testament, nous découvrons un lien entre l’Esprit Saint et la puissance. L’Esprit Saint, en effet est venu sur Marie et la puissance du Très-Haut l’a prise sous son ombre (Luc 1, 35) Par l’Esprit qui demeure en lui, Jésus agit avec puissance (Luc 4, 14) : par sa parole qui convertit (Luc 4, 32), qui guérit (Luc 5, 1 7), qui calme la tempête (Luc 8, 25), qui chasse les démons (Matthieu 12, 28). Il est l’homme « plus fort » qui met dehors « I’homme fort et bien armé » qui prétendait nous garder prisonniers (Luc 11, 21-22). En lui, la puissance de Dieu manifeste sa vocation profonde : elle est tournée vers le pardon. Ainsi s’expriment plu sieurs oraisons :
Dieu, qui donnes la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et prends pitié, sans te lasser, accorde-nous ta grâce... (Oraison du 26ème dimanche ordinaire)

Accepte,
Seigneur, le sacrifice de louange et de pardon,
afin que nos cceurs, purifiés par sa puissance,
t’offrent un amour qui réponde à ton amour.
_ (Prière sur les offrandes du 12ème dimanche ordinaire)

En effet, I’audace de la foi chrétienne est de voir dans la Passion de Jésus l’expression suprême de la puissance de Dieu. Nul mieux que saint Paul n’a mis en valeur ce renversement évangélique : la puissance de Dieu culminant dans l’extrême dénuement de la Croix.

Le langage de la Croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous il est puissance de Dieu...
Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.
(1 Corinthiens 1, 18...25.)

Certes, la Croix n’est pas le terme. Mais déjà, en elle-même, elle est une victoire : Jésus a été mis à mort mais l’Amour n’a pas été vaincu. La Croix débouche sur la Résurrection que le Père réalise par sa puissance. Quelque temps avant la passion, dans une polémique avec les Sadducéens qui ne croyaient pas à la résurrection, Jésus leur avait reproché de « méconnaître les écritures et la puissance de Dieu » (Matthieu 22, 29). Il avait promis à ses disciples que certains « ne goûteraient pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venir avec puissance » (Marc 9, 1). La résurrection de Jésus inaugure cette venue, car elle est une véritable victoire sur la mort et non un simple sursis comme pour Lazare.

Dans le prologue solennel de l’épître aux Romains, saint Paul parle de « Jésus Christ notre Seigneur », « établi Fils de Dieu avec puissance selon l’esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les morts » (Romains 1, 4). C’est par le même Esprit et la même puissance que, nous aussi, nous ressusciterons (Romains 8, 1 1 ; Corinthiens 6, 1 4).

Où est la vraie puissance de Dieu ?

Ce parcours à travers l’écriture nous permet de préciser quel contenu il convient de donner à la toute-puissance de Dieu. Les rois du monde atteindraient-ils une puissance considérable, elle n’équivaudrait jamais à la puissance de Dieu. Car Dieu est d’une autre nature que l’homme. L’homme, en effet, est marqué par la finitude. Il est limité dans le temps : il ne connaît qu’une portion du temps, alors que Dieu est hors du temps. Il naît homme ou femme, mais jamais il n’est homme et femme. Enfin, la mort, terme de toute sa puissance possible atteste de sa faiblesse.

Comme il était annoncé, ce parcours ne résout pas le « problème du mal ». Il veut seulement montrer qu’il faut entendre l’affirmation du Credo - « Dieu, le Père tout-puissant » - dans la langue de l’écriture. Or, dans l’écriture, Dieu n’a jamais promis de mettre en oeuvre sa puissance pour ôter les obstacles qui encombrent le chemin de notre humanité.

Cette puissance-là, le « Fils de Dieu » y a renoncé lors de la Tentation (Matthieu 4, 3-4) et le Père lui-même y renonce à Gethsémani (Marc 14, 36). Pour ne pas être mal comprise, la puissance de Dieu ne se manifeste qu’au-delà de la mort : dans la résurrection du Christ, que la plupart des textes de l’écriture attribuent au Père. C’est lui, la source de la vie.

La providence, dans l’espérance

De nombreux textes bibliques, en particulier les psaumes, invitent le fidèle à mettre sa confiance en Dieu. Dieu, disent-ils, est Providence. Ils s’appuient sur l’expérience d’lsraël au désert, quand le peuple a reçu en nourriture la manne, à la mesure de ce dont il avait besoin pour chaque jour (Ex 16).

Il ne faut pas se tromper sur ce que la Tradition chrétienne appelle la « providence ». Il ne s’agit pas de quelques faveurs que Dieu accorderait, arbitrairement, à certains. La providence est objet de foi et d’espérance. Nul père ne peut dispenser son fils de traverser des épreuves mais nous sommes certains que Dieu, ultimement, fera tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (Romains 8, 28). C’est saint Paul qui le dit. Et pourtant, sa route fut, plus que pour d’autres, semée d’embûches (2 Corinthiens 11, 23-27).

Cette espérance n’est pas séparable de notre foi en la résurrection. Les miracles de Jésus dans l’évangile, ceux que les apôtres accomplirent à sa suite (Actes 5, 32) et ceux qui s’accomplissent aujourd’hui sont des signes précurseurs, mais encore temporaires, du monde de la résurrection. Ils nous attestent que Dieu veut le bien de l’homme, de l’homme tout entier, y compris en son corps.

Le Credo, entre l’affirmation de son début (« Dieu, le Père tout-puissant ») et celles qui le finissent (« la résurrection de la chair et la vie éternelle »), énumère tous les actes sauveurs de Dieu. Comme le dernier mot du Credo (« amen ») correspond au premier (« je crois »), il n’est peut-être pas exagéré de voir dans notre résurrection proclamée à la fin - et en elle seule - la toute-puissance efficace de notre Père, proclamée au début. Le Credo irait ainsi de la vie à la vie. Car, en dernier lieu, la puissance créatrice recréera toutes choses. C’est ce qu’affirme le livre de l’Apocalypse :

Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. (Ap 21, 4.)

En attendant, Jésus ne nous a pas donné une réponse à nos angoisses. Il est venu dans notre angoisse, dans notre nuit. Et il y est toujours, car « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger... ».

A défaut d’une explication, nous pouvons nous appuyer sur une présence et suivre un commandement : I’amour.

 
Jacques PERRIER, Mgr

Evêque de Tarbes et Lourdes

Jacques PERRIER, Mgr

Evêque de Tarbes et Lourdes

(re)publié: 31/07/1998