LogoAppli mobile

Thomas d’Aquin (1225-1274)

Contexte historique : le très célèbre et impétueux empereur Frédéric II de Hohenstaufen règne (1220-1250) sur le Saint Empire Germanique qui s’étend de la Germanie jusqu’à l’Italie, la Sicile. Des conflits nombreux opposent l’empereur et la papauté. 1226 est l’année même de la mort de François d’Assise et de la montée sur le trône de saint Louis, IXème du nom.

1. Thomas d’Aquin est né en 1224 ou 1225, au château de Rocca-Secca, près de la petite ville d’Aquino, dans le royaume de Naples. Il est dernier fils de Landolphe d’Aquin, grand justicier de l’empereur Frédéric II, ce qui ne l’empêche pas d’être du parti du pape dans les conflits qui les opposent. Entre 1230 et 1239, Thomas est élevé comme oblat au monastère bénédictin du Mont-Cassin qu’il doit quitter en 1239 lors de l’expulsion des moines par Frédéric II. Il poursuit alors ses études à l’académie locale de Naples où il rencontre et admire les Frères Prêcheurs de l’ordre fondé par Dominique de Guzman en 1216, pour lutter contre l’hérésie albigeoise par la pauvreté volontaire et la prédication. A la mort de son père en 1243, à l’âge de dix-huit ou dix-neuf ans, malgré le désaccord de sa famille qui veut faire de lui le futur abbé du Mont Cassin, il entre dans l’ordre dominicain.

2. Alors qu’il est en route vers Paris selon le vœu de ses supérieurs, sa mère le fait arrêter et séquestrer dans une tour du château familial. Elle tente de le dissuader par tous les moyens, y compris peut-être par une courtisane qu’il fit fuir en la poursuivant d’un tison enflammé. Un an plus tard, grâce à sa ténacité et à la complicité des frères dominicains, il finit par arriver à Paris en 1245. Il y rencontre le frère dominicain Albert le Grand (1193-1280) qui lui fait connaître Aristote que le philosophe, théologien, juriste et médecin musulman Averroès († 1198) avait commenté. Albert le Grand emmène Thomas avec lui à Cologne en 1248 qui y poursuit ses études jusqu’en 1252. Son premier biographe, Guillaume de Tocco, raconte qu’il fut appelé par les étudiants « bœuf muet » à cause de sa corpulence et de son caractère taciturne attribué à une grande humilité.

3. De retour à Paris, il y obtient le titre de « bachelier biblique » et est donc autorisé à faire le commentaire des Ecritures, puis celui de « bachelier sententiaire », commentateur des « Sentences », manuel officiel de l’Université écrit par Pierre Lombard, théologien italien, évêque de Paris († 1160). En 1256, avec St Bonaventure, il obtient la maîtrise de théologie. Il enseigne par ses prédications et mène les « Disputes » qui sont des débats contradictoires sur des questions proposées par les étudiants ou choisies au hasard. D’un haut niveau pour son jeune âge.

4. En 1259, à 34 ans, il est appelé en Italie, pour assurer la formation permanente des frères puis à Rome pour celui des novices. Il y commence, en 1266, la rédaction de son ouvrage majeur, la Somme théologique, et compose l’Office du Saint-Sacrement à l’occasion de l’institution de la fête du Corps du Christ : ainsi lui doit-on le Pange lingua avec le Tantum ergo en finale, O salutaris, Adoro te devote. Il rédige également des commentaires sur le Credo, le Pater, l’Ave Maria, saint Jean, les anges, une « Somme contre les Gentils » de 800 pages.

5. Il revient à Paris (1268–1272) dont l’Université est en pleine crise morale due aux querelles entre clercs séculiers et réguliers à propos des privilèges des seconds, mais intellectuelle aussi suite à la diffusion de l’aristotélisme : alors que pour Bonaventure, franciscain contemporain (1221-1274), « la théologie débute à l’endroit où la philosophie se termine », Thomas d’Aquin pense que « la philosophie est la servante de la théologie ». En 1272, il est envoyé à Naples afin d’organiser et enseigner les jeunes dominicains de la province de Rome. Il continue la rédaction du troisième tome de la Somme théologique (qu’il n’achèvera pas) ainsi que des commentaires sur l’épître aux Romains et les psaumes.

6. Le 6 décembre 1273, pendant la messe, il eut une expérience spirituelle qui l’a bouleversé et qui « brisa sa plume ». Il aurait dit à son secrétaire : « Réginald, mon fils, le terme de mes travaux est venu ; tout ce que j’ai écrit et enseigné me semble de la paille auprès de ce que j’ai vu et de ce qui m’a été dévoilé. Désormais j’espère de la bonté de mon Dieu que la fin de ma vie suivra de près celle de mes travaux. » Sa santé décline, il ne communique plus, même avec sa sœur chez qui on l’a envoyé se reposer. Convoqué par le pape Grégoire X, il se rend tout de même au concile de Lyon. Il meurt en route, le 7 mars, dans un monastère cistercien. Il n’avait pas 50 ans. Près de cent ans plus tard, en 1369, son corps est transféré aux Jacobins à Toulouse où il se trouve toujours. D’autres reliques (main droite, crâne) sont conservées dans plusieurs autres basiliques.
De son œuvre colossale, la principale est la Somme théologique (3 fois plus volumineuse que toute la Bible, AT et NT), cathédrale des grands principes de la foi. Pendant 10 ans, Thomas d’Aquin s’y est attaché à établir une harmonie entre foi et raison dans une synthèse des pensées chrétiennes de l’époque et aristotéliciennes redécouvertes. Rédigée selon un schéma bien défini : thèse, objections à la thèse, arguments pour la thèse, réponse aux objections. Pourtant, quatre ans après sa mort, ses opposants de la Sorbonne feront condamner 219 propositions, soutenant à tort qu’elles niaient l’immortalité personnelle, le péché et la responsabilité individuelle du pécheur. Thomas d’Aquin fut réhabilité et salué dès 1317 comme « docteur commun ». Il fut canonisé laborieusement le 18 juillet 1323 à Naples par Jean XXII. Saint Pie V, le 11 avril 1567, le proclama docteur de l’Eglise. Le pape Léon XIII, au 19e siècle le déclara patron des écoles et universités catholiques. C’est ce génie extraordinaire qui a fait de saint Thomas un penseur qui, maintenant encore, a une grande autorité dans l’Eglise. Son titre de « Docteur angélique » lui vient de ses nombreux traités des anges. Jean-Paul II en parle comme du « Docteur de l’Humanité ».


Prière de saint Thomas d’Aquin

Accorde-moi, Dieu miséricordieux, de désirer ardemment ce qui te plaît, de le rechercher prudemment, de le reconnaître véritablement et de l’accomplir parfaitement, à la louange et à la gloire de ton nom.

Mets de l’ordre en ma vie, accorde-moi de savoir ce que tu veux que je fasse, donne-moi de l’accomplir comme il faut et comme il est utile au salut de mon âme.

Que j’aille vers toi, Seigneur, par un chemin sûr, droit, agréable menant au terme, qui ne s’égare pas entre les prospérités et les adversités, tellement que je te rende grâce dans les prospérités, et que je garde la patience dans les adversités, ne me laissant ni exalter par les premières, ni déprimer par les secondes.

Que rien ne me réjouisse ni me m’attriste, hors ce qui me mène à toi ou m’en écarte.
Que je ne désire plaire ou ne craigne de déplaire à personne, si ce n’est à toi.
Que tout ce qui passe devienne vil à mes yeux à cause de toi, Seigneur, et que tout ce qui te touche me soit cher, mais toi, mon Dieu, plus que tout le reste.
Que toute joie qui est sans toi me dégoûte, et que je ne désire rien en dehors de toi.
Que tout travail, Seigneur, me soit plaisant qui est pour toi, et tout repos ennuyeux qui est sans toi.

Donne-moi souvent de diriger mon cœur vers toi, et, dans mes défaillances, de les peser avec douleur, avec un ferme propos de m’amender.

Rends-moi, Seigneur Dieu, obéissant sans contradiction, pauvre sans défection, chaste sans corruption, patient sans protestation, humble sans fiction, joyeux sans dissipation, sérieux sans abattement, retenu sans rigidité, actif sans légèreté, animé de votre crainte sans désespoir, véridique sans duplicité, faisant le bien sans présomption, reprenant le prochain sans hauteur, l’édifiant de parole et d’exemple sans simulation.

Donne-moi, Seigneur Dieu, un cœur vigilant que nulle curieuse pensée ne détourne de toi, un cœur noble que nulle indigne affection n’abaisse, un cœur droit que nulle intention perverse ne dévie, un cœur ferme que nulle épreuve ne brise, un cœur libre que nulle violente affection ne subjugue.

Accorde-moi, Seigneur mon Dieu, une intelligence qui te connaisse, un empressement qui te cherche, une sagesse qui te trouve, une vie qui te plaise, une persévérance qui t’attende avec confiance, et une confiance qui t’embrasse à la fin.

Accorde-moi d’être affligé de tes peines par la pénitence, d’user en chemin de tes bienfaits par la grâce, de jouir de tes joies surtout dans la patrie par la gloire.
Toi qui, étant Dieu, vis et règnes pour les siècles des siècles. Amen.


Textes choisis
(Quelques termes ont été substitués pour aider à la compréhension)

1. Du libre-arbitre (faculté de penser et d’agir par soi-même, sans que le jugement et la volonté ne soient déterminés par autre chose que par soi-même).
a. Objection. Il semble que l’homme n’ait pas le libre arbitre. Car quiconque a le libre arbitre fait ce qu’il veut. Or, l’homme ne fait pas ce qu’il veut. Car l’apôtre Paul dit (Rm 7,19) : « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais. » Donc l’homme n’a pas le libre arbitre.
b. Réponse. L’appétit sensitif (les inclinaisons du corps), bien qu’il obéisse à la raison, peut cependant la contrarier sous un aspect en convoitant une chose opposée à ce que la raison commande. Il y a donc un bien que l’homme ne fait pas quand il le veut (ne peut choisir), c’est celui qui consiste à ne rien désirer de contraire à la raison. (I q. 83 a.1)

2. Du dialogue avec l’incroyant.
Pour les vérités rationnelles, nous pouvons convaincre l’adversaire par des recherches rationnelles ; mais pour ce qui est de la révélation de Dieu, nous ne devons pas chercher à convaincre par des arguments, mais seulement à résoudre les raisons opposées en montrant qu’elles ne contredisent pas la foi… Sinon l’insuffisance de ces arguments les confirmerait dans leur négation et ils estimeraient l’assentiment de notre foi n’être appuyé que sur de fragiles raisons.

3. La propriété privée est-elle légitime.
« Les riches, dit saint Basile, considèrent comme leurs des biens qui sont à tous, mais dont ils ont été les premiers occupants, semblables en cela à ceux qui, venus les premiers à un spectacle, empêcheraient d’entrer ceux qui suivent. » Il semble donc qu’on n’ait pas plus le droit de s’approprier une part de la richesse commune que d’en interdire à quelqu’un la jouissance…
Sans le moindre doute, répondrons-nous, il ferait mal celui qui, venu le premier à un spectacle, en fermerait la porte aux autres ; mais il fait bien, s’il leur en facilite l’entrée. De même, le riche ne pèche pas si, premier occupant d’un bien d’abord commun, il en fait participer les autres ; il pécherait seulement s’il les empêchait injustement d’en jouir. (II 2 q. 41 a.1)

4. Est-il permis de voler en cas de nécessité ?
Ce qui est de droit humain ne saurait déroger au droit naturel ou au droit divin. Voilà pourquoi les biens que certains possèdent en surabondance sont dus, de droit naturel, à l’alimentation des pauvres. Ce qui fait dire à saint Ambroise : « C’est le pain des affamés que tu détiens ; ton argent c’est le rachat et la délivrance des miséreux, et tu l’enfouis dans la terre. » Toutefois, comme il y a beaucoup de miséreux et qu’une fortune privée ne peut venir au secours de tous, c’est à l’initiative de chacun qu’est laissé le soin de disposer de ses biens de manière à venir au secours des pauvres. Si cependant la nécessité est tellement urgente et évidente que manifestement il faille secourir ce besoin pressant avec les biens qu’on rencontre – par exemple, lorsqu’un péril menace une personne et qu’on ne peut autrement la sauver - alors quelqu’un peut licitement subvenir à sa propre nécessité avec le bien d’autrui, repris ouvertement ou en secret. Il n’y a là ni vol ni rapine à proprement dit. (II 2. q. 66 a. 7)

5. L’univers, multiples facettes de la bonté de Dieu.
Si Dieu confère l’être à toutes choses, c’est pour leur communiquer sa bonté et la représenter en elle. Or Dieu ne peut être représenté effectivement par une créature unique : il doit en produire d’innombrables et diverses, afin que ce qui manque à l’une en valeur de représentation soit suppléé par l’autre. La bonté qui est en Dieu dans une absolue simplicité et unité, ne se diffuse dans la créature que de manière fragmentaire et démultipliée.

6. Dieu est-il la destinée de tout homme ?
Ce que recherche notre cœur, c’est le bien absolu comme c’est le vrai absolu que recherche notre esprit. Mais l’absolu, nous ne pouvons le rencontrer qu’en Dieu parce que toute créature n’est qu’un bien partiel et limité. C’est donc Dieu seul qui sera notre béatitude. Aristote aussi rejoint cette doctrine, lui pour qui la plus haute félicité de l’homme est la contemplation de l’Objet souverain.

7. Du péché.
Nous portons atteinte au droit de Dieu quand nous préférons notre volonté à la sienne. En cela consiste le péché. Ainsi nos péchés sont des dettes à l’égard de Dieu… Celui qui fuit le mal non parce que c’est le mal, mais à cause du commandement du Seigneur, n’est pas libre ; mais celui qui fuit le mal parce que c’est le mal est libre.

8. De l’incarnation.
Le Fils de Dieu a accompli une sorte d’échange : car s’il a pris un corps avec une âme et s’il daigne naître de la Vierge, c’est pour ensuite nous faire don de sa divinité. Ainsi, il s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. La méditation du mystère de l’Incarnation enflamme notre amour. Savoir que Dieu, Créateur de toutes choses, s’est fait créature, que Notre Seigneur est devenu notre frère, que le Fils de Dieu s’est fait le fils de l’homme, est la preuve la plus évidente de l’amour de Dieu pour nous.

9. La passion du Christ a-t-elle produit notre salut à notre place ?
a. Objection : Il semble que la passion du Christ n’ait pas produit notre salut à notre place. En effet, c’est à celui qui pèche qu’il appartient de réparer, comme on le voit pour la pénitence ; car c’est à celui qui pèche qu’il appartient d’être contrit et de se confesser. Or, le Christ n’a pas péché, puisqu’il est dit dans la 1re lettre de saint Pierre (1P 2,22) qu’il n’a pas fait de péché. Il n’a donc pas réparé par sa propre passion.
b. Réponse : La tête et les membres sont comme une personne mystique ; et c’est pour cela que la satisfaction du Christ appartient à tous les fidèles comme à ses membres. C’est pour cela que quant à la rémission de la peine, l’un peut mériter pour l’autre, et l’acte de l’un devient l’acte de l’autre, par l’intermédiaire de la charité qui fait que nous sommes tous un dans le Christ, d’après saint Paul (Ga 3, 29).

10. Le corps du Christ existe-t-il véritablement dans l’eucharistie ? (III q. 76 a.1)
a. Objection. Il semble que le corps du Christ n’existe pas véritablement dans l’eucharistie, mais qu’il n’y existe qu’en figure ou comme dans un signe. Car l’Evangile rapporte dans saint Jean que quand le Seigneur eût dit : « Si vous ne mangez le corps du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang » (Jn 6,53), beaucoup de ses disciples s’écrièrent après l’avoir entendu : « Cette parole est dure » (Jn 6,60), et il leur répondit : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (Jn 6,63), comme s’il eût dit d’après l’explication de saint Augustin : Comprenez spirituellement ce que je vous ai dit ; vous ne mangerez pas ce corps que vous voyez et vous ne boirez pas le sang que doivent répandre ceux qui me crucifieront, mais c’est le sacrement que je vous ai recommandé qui, étant compris spirituellement, vous vivifiera, tandis que la chair ne sert de rien.
b. Réponse. Ce passage a été une occasion d’erreur pour les hérétiques qui ont mal compris les paroles de saint Augustin. Il veut seulement dire qu’on ne devait pas le manger dans l’état où on le voyait. Mais il dit qu’il y est spirituellement, c’est-à-dire invisiblement et par la vertu de l’Esprit-Saint. ...Ils ont cru qu’il s’agissait de la chair telle qu’on la prendrait sur un cadavre ou qu’on la voit dans une boucherie, mais non la chair telle que l’esprit l’anime.

11. De l’amour unifiant.
Il y a deux types d’amour, l’amour de convoitise et l’amour d’amitié. Quand je convoite une chose, je la considère pour mon propre bien ; mais si j’aime d’amitié, je veux à l’Aimé un bien comme je le voudrais à moi-même, car je le considère comme un autre moi-même. Ainsi dit-on de son ami qu’il est un autre soi-même, et Augustin écrit dans ses « Confessions » : c’est excellemment parler de son ami que de l’appeler « la moitié de son âme ». (II 1 q. 28 a. 1-2)… Aimer quelqu’un, c’est proprement cela : lui vouloir du bien (I 1 1.a q. 20).

12. De l’évolution en théologie.
Le concile général qui a tranché en matière de foi n’enlève pas à un concile ultérieur le pouvoir de faire une nouvelle édition du symbole, qui contiendra non certes une autre foi, mais la même foi plus expliquée. Ainsi procédèrent les conciles, le suivant exposant quelque chose de plus que le précédent, à cause d’une hérésie qui avait surgi. (II 2 q. 1 a.10)

Une faute d'orthographe, une erreur, un problème ? Dites-nous tout !
 
(re)publié: 01/02/2019