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Grégoire de Narek (944-1010)

Contexte historique

Au temps du pape Léon IX (1002-1054), de Bernard de Clairvaux (né en 1090), l’Arménie de l’époque de Grégoire, le plus ancien des pays chrétiens, est située à l’est de l’empire byzantin (grosso modo la Turquie actuelle) et au nord du califat arabe (Syrie, Irak, Iran) partagé en plusieurs émirats. En 885, Achot Ier est reconnu roi d’Arménie par les deux grandes puissances mais pour peu de temps. On attribue à Simon, Barthélémy et Thaddée la première évangélisation mais la conversion de la population au christianisme est due à son évêque Grégoire Ier appelé « l’Illuminateur » en 313. La capitale Ani, la ville aux mille églises, témoigne de son importance. Les couvents, nombreux et prospères, seuls lieux de culture sacrée et profane, ont une grande influence sur la population et prônent l’ascétisme justifié par la peur du péché et la lutte entre Dieu et Satan.

Grégoire est né près du couvent de Narek, fondé en 935, à 4 km au sud du lac de Van situé à 1650 m d’altitude à l’est de la Turquie. A la mort de sa mère avant 950, laissant trois orphelins, il est élevé par son père, Khosrow, évêque, puis par son oncle Ananie qui dirigeait un monastère dans le village de Narek, aujourd’hui Yemişlik, village kurde musulman. Ses tuteurs prônent le contact personnel direct avec Dieu plutôt que par les seules prières liturgiques trop conventionnelles. Ils eurent, tout comme Grégoire plus tard, à se défendre contre ceux qui les accusaient de ne pas croire en la présence de deux natures en la personne de Jésus (concile de Chalcédoine). Grégoire est un familier de l’Ecriture Sainte et y fait très souvent référence. Devenu prêtre en 977, Grégoire, retiré dans le monastère de Narek, se consacre à la théologie, devient enseignant et compose, à la demande des évêques, des rois, des moines et du peuple, un grand nombre de prières, d’odes, d’hymnes, de litanies, de panégyriques et de méditations, souvent rimés, toujours emprunts d’une forte émotion mystique. Orateur de grande classe, il fut surnommé le « Pindare de l’Arménie ».

Sa dernière œuvre, « Le livre des Lamentations » ou « Livre des Prières », est constituée de 95 méditations rythmées qu’il introduit chaque fois par « Du fond de mon cœur, colloque avec Dieu ». Se reconnaissant grand pécheur devant Dieu au nom de toute l’humanité, Grégoire ne cesse d’y égrener une louange infinie à « l’Inaccessible, l’Insaisissable, l’Invisible, l’Indicible, l’Insondable, l’Impalpable, l’Orient sans ombre, la Confiance infaillible, la Saveur de suavité… ». On sent sa soif de Dieu et sa souffrance de ne pouvoir l’apaiser qu’il attribue à son indignité de pécheur. Mis en forme par son frère copiste Jean, livre sacré de l’Eglise arménienne, aussi lu que les évangiles, le Livre des Prières est considéré comme un chef d’œuvre de la littérature universelle, toujours édité mais très difficile à traduire en raison de la richesse du vocabulaire utilisé. Derrière les mots, que l’on peut trouver excessifs, il faut chercher l’âme de l’homme, conscient de sa faiblesse mais profond adorateur. Auteur aussi d’un commentaire sur le Cantique des Cantiques, de panégyriques sur la Sainte Croix et la Mère de Dieu.

Il meurt à Narek à une date incertaine, 1003 ou 1010. Le monastère a été pillé en 1895 pendant la période dite des massacres hamidiens. Lors du génocide en 1915, les 123 familles arméniennes du village ont été liquidées, le monastère et le mausolée dédié à Grégoire détruits. Le monastère de Narek a été totalement rasé en 1951 pour faire place à une mosquée.

Le 12 avril 2015, à l’occasion de la commémoration du centenaire du génocide des Arméniens, le pape François déclare Grégoire de Narek 36e docteur de l’Eglise. Il est fêté le 27 février.

L’Arménie possède deux Eglises, l’une « catholique arménienne » (600 000) et l’autre « apostolique arménienne » (6 millions) monophysite, ayant à sa tête un patriarche et deux « catholicos ». En 2000, lors de la venue à Rome de Karékine II, Jean-Paul II lui remet les reliques de St Grégoire, « l’Illuminateur ». Les fêtes de Noël et de l’Epiphanie sont célébrées le même jour, le 6 janvier. L’Eglise catholique arménienne utilise 7 rites de célébration selon les pays. La messe, « la Divine Liturgie », prend deux heures avec des chants ininterrompus. Erevan est la capitale de la république d’Arménie (3 millions d’habitants), un dixième de la superficie de l’Arménie historique.

Comme l’indique le titre « Livre des prières », ces extraits sont à lire comme telles.
Grégoire de Narek s’y rend solidaire de toute l’humanité.
Le style rythmé, immensément imagé, ouvre à une méditation ininterrompue.

« Livre des Prières » (Sources chrétiennes n° 78)

Fais donc de la composition de ce Livre de Lamentations, commencé en ton nom, ô Très-Haut, un remède de vie pour guérir les maladies des âmes et des corps de tes créatures… Je me suis volontairement chargé de toutes les fautes, depuis celle de notre père, jusqu’à celle du dernier de ses descendants et je m’en suis considéré responsable. (72)

Si ce livre a quelque valeur et qu’il soit ordonné au salut de ceux qui communieront à ces sentiments de vie, que ta volonté, ô Béni, daigne accorder qu’il le soit pour moi aussi. Si mon gémissement divinement agréable, grâce à ces paroles tirées du secret de mon cœur, vient au-devant de quelque âme, que moi aussi par Toi, ô Très-Haut, j’en tire profit avec elle. (3)

A. De la grandeur de Dieu

Qui pourra célébrer avec solennité par des danses et des chants
une seule goutte de rosée de ta Bonté
Toi qui sans cesse T’appliques à préparer et inventer des moyens pour me sauver…
Tu t’es honoré d’une grande gloire
En donnant la primauté à « l’amour des hommes »…(35)

Seigneur Jésus, loué et adoré avec ton Père
Et exalté et proclamé avec ton Esprit-Saint
Toi qui seul T’es incarné pour nous, selon nous,
Pour nous faire pour Toi selon Toi,
Veuille par une action divine merveilleuse,
Je T’en supplie, ô Compatissant, Me refaire à neuf.
Veuille au creuset de la fonte grâce au feu de ta Parole, me couler à nouveau. (19)

Ta paume qui rassemble toutes les âmes et qui crée tous les êtres
Tu l’as clouée à l’instrument de la mort, au signe de la croix,
Afin que tu brises mon audace de m’opposer à ta volonté ;
Tes deux pieds vivifiants qui marchent ensemble, tu les as fixés au supplice du bois à cause mon indiscipline,
Afin que miséricordieusement
Tu domptes ma fougue sauvage, malheureux que je suis. (36)

Est-ce que Tu oublieras de faire le bien, ô Espérance N’auras-Tu pas égard à ta compassion, ô Providence Changeras-Tu ton amour pour les hommes, ô Immuable.
Suspendras-Tu ton don de la vie, ô Immortel
Abandonneras-Tu ta miséricorde, ô Fruit bienheureux
Laisseras-Tu se faner la gracieuse fleur de ta suavité…
N’offriras-Tu pas le remède à mes plaies ?
le baume à mes blessures ? la guérison à mon infirmité ?...
ô Béni et Glorifié dans les trois éternités et au-delà de la mesure des frontières des éternités imaginables. (2)

B. De la faiblesse de l’homme

Quant aux agents de mort, fruits amers de l’arbre
aux racines inextricables que je suis, je vais ci-dessous les indiquer en détail mon cœur aux pensées vaines, ma bouche médisante, mon œil impudique.
Pensée inconsistante, volonté instable,
Méchanceté incorrigible, vertu chancelante
Soldat déloyal, laboureur nonchalant.
Sage qui a perdu la raison, orateur ridicule.
Front insolent, beauté outragée.
Aliment gâté, boisson corrompue ;
Vantard désespéré, charlatan aux paroles vaines
Arrogant stupide, méchant comme une brute,
Insatiable comme l’enfer, présomptueux effréné.(9)

Je dis et ne fais pas. Je fais des promesses et les tiens pas.
J’étends la main et aussitôt je la retire.
Je me réconcilie et de nouveau me révolte.
Je donne des conseils aux autres et moi je n’en tiens aucun compte.
Je répare ceci et aussitôt déchire autre chose.
J’arrache l’ortie et aussitôt plante le chardon.
J’entre dans le nid comme une colombe et en sort comme un corbeau.
Je distribue à ma droite et je pille avec la gauche.
Dans les semailles du blé, je sème l’ivraie.
Je suis placé dans le chœur des hommes doux et je danse avec les démons.(71)

Et puisque je t’ai placé comme cible, en face de moi, devant les yeux de mon esprit, ô mon âme stérile, avec les blocs de mes paroles, tels des rocs, comme on le fait à l’égard d’une bête sauvage indomptée, sans pitié je te lapiderai.(9)

C. Appels à la Miséricorde divine

La voix de mes soupirs, le gémissement de mon cœur, le cri de mes lamentations,
vers Toi, je les élève en offrande…
Reçois l’offrande de mes Prières
et donne-moi l’aumône de tes grâces
Accueille ce rien de ma faiblesse

Plénitude inépuisable, Béatitude digne d’être fêtée,
veuille tendre ta main droite d’amour, de miséricorde,
pour me recevoir et me présenter,
après m’avoir pardonné et sanctifié moi si coupable,
ô Toi Verbe vivant, à ton Esprit
afin que grâce à Toi, à nouveau réconcilié, Il retourne en moi. » (24)

Et accorde-moi ton grand bienfait de la part de ta Puissance
Je te présente le sacrifice des désirs brûlants de mon esprit agité, et le plaçant sur le feu de mon âme désolée et ardente, par l’encensoir de ma volonté,
je Te l’envoie. (1,2)

Ôte de moi, je t’en supplie,
Par ta Croix de lumière la corde dangereuse ;
Par ton agonie pleine de tristesse, mon doute et mon chagrin ;
Par la couronne d’épines, le bourgeonnement de mes péchés ;
Par la flagellation, le coup de la mort ;
Par le souvenir du soufflet, la tribulation de ma honte ;
Par l’outrage et le crachat, ma vile turpitude ;
Par le goût du fiel, l’amertume de mon âme. (37)

Toi, ô Dieu ne permets pas que j’aie les douleurs
de l’enfantement et que je n’enfante pas ;
que je me lamente et que je ne verse pas de larmes ;
que j’amasse des nuages et qu’ils ne se résolvent pas en pluie
que je coure et que je n’atteigne pas le but ;
que je crie et que Tu ne m’entendes pas ;
que je Te supplie et que je reste sans regard de Toi ;
que j’implore et que ne trouve pas de miséricorde ;
que je Te voie et que je sorte les mains vides.
Exauce-moi avant que je T’invoque. (2)

Ne me broie pas ; moi qui suis brisé ;
Ne m’aveugle pas, alors que je suis dans les ténèbres ;
Toi qui es la Grappe de bénédiction
Contre moi qui suis le fruit de la malédiction ;
Toi qui es la douceur même, moi qui suis tout amertume !
Toi qui es le Principe de la vie, contre moi qui suis une pâte d’argile ! (17)

A présent, je te supplie, Toi qui prends soin des âmes
N’ajoute pas à mon gémissement encore la douleur ;
Ne me transperce pas, moi qui suis blessé
Ne me condamne pas, moi qui suis puni ;
Ne me fustige pas, battu que je suis ;
Ne me rejette pas, moi qui me suis éloigné ;
Ne me fais pas honte, moi qui suis couvert de confusion ;
Ne me brise pas, alors que je suis froissé ;
Ôte mes iniquités, Seigneur, et jette-les au fond de la mer,
Dresse en mon âme abattue le signe de la confiance
De peur que ne s’élève la stèle du désespoir
Qui proclamerait mes fautes secrètes ! (35)

D. A la Mère de Dieu

A présent, devant tant de motifs de désespoir,
et de durs brisements de cœur,…
l’esprit plongé dans une extrême désolation,
c’est toi que je supplie, Sainte Mère de Dieu.
Reçois de moi qui T’acclame cette prière de supplication
présente-la, offre-la à Dieu en y joignant mon ancien discours

Entrelace, unis en elle, mes soupirs amers de pécheur avec tes demandes bienheureuses et au parfum d’encens,
dans lequel je faisais l’éloge de tes grandeurs
dans les prières que je T’adressais ô Plante de vie du Fruit de bénédiction,
afin que par Toi, toujours secouru et comblé de tes bienfaits
je vive pour le Christ, ton Fils et Seigneur. (80)

E. De l’Espérance

Et moi qui sème mes paroles en pleurant
Au début du chemin qui doit par degrés me faire monter
Vers les demeures que tu nous as préparées
Puissé-je, parvenu au terme du rassemblement de la moisson,
Revenir dans l’allégresse avec la plénitude du pardon
Et le fruit bienheureux des bonnes gerbes. (2)

F. Profession de foi

Ce n’est pas pour ses présents
que je persévère dans les supplications,
mais parce qu’Il est la Vie véritable
et la cause vraie de la respiration
sans laquelle il n’y a ni mouvement ni progrès.
Ce n’est pas tant, en effet, par l’attache de l’espérance
que par les liens de l’amour que je suis attiré.
Ce n’est pas des dons,
mais du Donateur dont j’ai toujours la nostalgie.
Ce n’est pas la gloire à laquelle j’aspire, mais c’est le Glorifié que je veux embrasser.
Ce n’est pas par le désir de la vie, mais par le souvenir de Celui qui donne la vie que toujours je me consume !
Ce n’est pas après la passion des jouissances que je soupire, mais c’est par le désir de Celui qui les prépare
que du plus profond de mon cœur j’éclate en sanglots.
Ce n’est pas le repos que je cherche,
mais c’est le visage de Celui qui donne le repos
que je demande en suppliant. (12)

G. Le Seigneur sauve

Si nous te fuyons, Toi, tu coures après nous
Si nous nous égarons, Tu nous mets sur le droit chemin.
Si nous sommes timides, Tu nous encourages.
Si, engloutis, nous roulons dans les abîmes profonds, Tu nous montres le ciel.
Si de notre plein gré nous ne nous retournons pas, c’est Toi qui nous fais retourner.
Si nous péchons, Tu Te lamentes.
Si nous nous justifions, Tu souris.
Si nous nous éloignons de Toi, Tu le déplores.
Si nous nous approchons, Tu exultes.
Si nous donnons, Tu acceptes.
Si nous tardons, Tu patientes.
Si nous perdons courage, Tu T’attristes.
Si nous devenons intrépides, Tu Te réjouis. (51)

Qu’elles restent près de moi les reliques adorables de ta Passion vivifiante.
Qu’elles soient à ma disposition comme des pierres de fronde pour mettre en fuite la bande du Mauvais….
S’il a l’audace de paralyser l’assurance de ma main, le roseau placé dans la droite du Créateur le fera taire
S’il cause à mon âme des morsures câlines, l’enfoncement des clous en Celui qui a tout créé le fera souffrir.
S’il m’égare dans le dédale des pensées injustes, les clous des pieds le lieront.
S’il m’enivre avec des attraits mauvais, le vinaigre mêlé de fiel le molestera amèrement.
S’il me pousse à me révolter contre l’obéissance à l’ordre du Seigneur, l’inclination de la tête de l’’Infini le détruira.
S’il me blesse à mort en me poursuivant, l’arme de la lourde lance, enfoncée dans le côté du Créateur d’Adam le pourfendra
S’il m’enveloppe de douleurs et de souffrances infernales, l’étoffe du suaire le rendra prisonnier. (66)

1. Je n’ai pas donné à ton Esprit un lieu où se reposer en ma tente de chair. (5)
2. Mon âme immaculée, je l’ai sans cesse exténuée en cajolant mon corps. (20)
3. Fais-moi reposer des fatigues de mes péchés, afin que pour Toi aussi il y ait le repos de mes gémissements et mes insistances ennuyeuses qui toujours t’importunent, ô mon Juge ! (70)
4. Mais voici que mènent également à la perdition et de regretter excessivement et de pécher avec furie. Ils engendrent le même découragement : l’un fait douter de la main du Tout-Puissant, l’autre coupe le fil de l’espérance. (10)


Aloyse SCHAFF
as1932 gmail.com
 
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(re)publié: 01/11/2018