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Catherine de Sienne (1347-1380)

Depuis 1230 un conflit ouvert oppose Frédéric II, empereur du Saint-Empire, et la papauté qui, depuis le 11e siècle, subordonnait le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Dans les villes italiennes, les gibelins, partisans de l’empereur, et les guelfes, étant pour le pape, s’entre-déchiraient. Dans ce contexte, depuis 1305, les papes élus (français) résidaient à Avignon. En 1377, Grégoire XI, dernier pape français, encouragé par Catherine de Sienne, revient à Rome. Mais dès sa mort (1378), les cardinaux restés à Avignon éliront un antipape Clément VII : début du grand schisme d’Occident qui se terminera en 1417. En 1357, le linceul de Turin se trouve à Lirey, en Champagne.

Catherine est née à Sienne le 25 mars 1347, dans une famille de la classe moyenne. Elle était la 23e d’une famille qui a compté 25 enfants. Elle a hérité de la grande discrétion de son père, le teinturier Jacopo Benincasa, mais aussi de la fougue de sa mère, fille bougonne d’un poète siennois : « Ma nature est feu. » Très jeune, elle affiche un goût prononcé pour les choses de la religion, se dit sujette à des phénomènes surnaturels comme les visions, les extases. A l’âge de 13 ans, elle demande à être reçue chez les Mantellates, tertiaires dominicaines de Sienne, proches de la famille et qui œuvraient au service des malades et des prisonniers. Elle y entre avec l’accord de ses parents qui d’abord avaient essayé de l’en dissuader par des punitions et brimades pour l’amener à se marier. Elle se coupera les cheveux pour y échapper.

Elle vécut dans cette communauté en solitaire et dans l’ascèse le commencement d’une vie mystique importante, faite de visions, de colloques, de larmes. Elle y apprit à lire pour participer aux offices de la Liturgie des Heures mais ne sut jamais écrire. En 1368, Catherine relate une vision pendant laquelle le Christ lui a remis un anneau en signe de mariage mystique, connu également de Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, François de Sales, Thérèse de Lisieux. Catherine sort de sa solitude, s’engage profondément aux côtés des Mantellates dans les visites et les soins des malades, des pestiférés. Elle rencontre de nombreux religieux franciscains, dominicains dont Elie de Capoue qui deviendra son secrétaire et biographe. Sa profonde dévotion à la Passion provoque chez elle des transes, des extases, des stigmates qu’à sa demande elle sera la seule à voir. Sa renommée de sainteté allant grandissante, elle obtient de nombreuses conversions.

Catherine a pour l’Eglise une grande estime ; elle œuvrera pour la débarrasser de tout ce qui l’entache. Après avoir obtenu des concessions de la part de la ville de Florence, très opposée au pape, elle se rend en Avignon en 1376, y demeure trois mois, reproche au pape Grégoire XI sa dureté et son intransigeance et l’encourage à rentrer à Rome. Elle l’incite, sans succès, à reprendre la grande croisade, surtout pour éloigner les « faucons » des guerres intestines italiennes. Elle le presse surtout de mettre fin « aux vices et péchés de l’Eglise », à la simonie, à la cupidité, à la débauche des clercs, ces « temples du diable qui nourrissent leurs fils du patrimoine des pauvres ! ». Elle refuse l’invitation de se rendre à Paris que lui a faite Charles V, le roi de France.

On possède 378 lettres dictées à ses secrétaires, elle-même ne sachant pas écrire. Elles commencent toutes par « Au nom de Jésus crucifié et de la douce Marie… Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus Christ, je t’écris dans son précieux sang avec le désir de... ». Elles se terminent par : « Doux Jésus, Jésus amour. » Elle ne cesse d’y rappeler le don que Jésus fait de sa vie sur la croix, en insistant beaucoup sur la peine éternelle qui attend le pécheur : « Ne tardez pas à vous occuper de votre salut, car le temps ne vous attend pas ; vous ne devez pas non plus l’attendre et faire comme le corbeau, qui crie : Cras, cras, demain, demain. Ceux qui perdent le temps disent aussi toujours : Je le ferai demain ; et ils arrivent la mort sans s’en apercevoir » (L 286). Les correspondants vont du haut en bas de l’échelle sociale de l’époque : papes, cardinaux, religieux, princes des divers états, familles, jeunes et vieux, hommes et femmes, riches et pauvres et même un juif. A son retour à Sienne, on lui fait don d’un château qu’elle transforme en monastère.

A l’âge de 31 ans, elle se retire et mène une vie mystique intense faite de révélations, d’extases, de colloques rapportés surtout dans Dialogue, récit des conversations que Dieu entretient avec Catherine. Malade, usée par ses voyages, affaiblie par ses austérités, elle meurt à Rome le dimanche 29 avril 1380, âgée de 33 ans. Le pape célèbre solennellement ses obsèques. Elle est déclarée Docteur de l’Eglise par le pape Paul VI en même temps que Thérèse d’Avila. Patronne de l’Italie, elle est déclarée par Jean-Paul II copatronne de l’Europe avec Brigitte de Suède et Thérèse-Bénédicte de la Croix.


Textes

1. De l’Amour de Dieu. Je vous demande que vous m’aimiez comme je vous aime. Vous ne pouvez le faire complètement, puisque je vous ai aimés sans être aimé. L’amour que vous avez pour moi est une dette que vous acquittez, et non pas une grâce que vous m’accordez. L’amour que j’ai pour vous au contraire est une grâce, et non une dette. Vous ne pouvez me rendre l’amour que je réclame, et cependant je vous en offre le moyen dans votre prochain ; faites pour lui ce que vous ne pouvez faire pour moi. Mon Fils l’a montré lorsqu’il disait à Paul qui me persécutait : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes tu ? » Il le disait parce que Paul me persécutait en persécutant mes fidèles. (Discrétion 64,2-4)

2. Du Christ. Ce Corps (du Christ) est un soleil, parce qu’il est une même chose avec moi qui suis le vrai Soleil, et si grande est cette union que l’on ne les peut diviser ni séparer l’un de l’autre. Ainsi, dans le soleil, l’on ne saurait séparer la chaleur de la lumière, ni la lumière de la chaleur, tant est parfaite leur union. Le soleil, sans sortir de sa sphère, sans se diviser, répand la lumière sur l’univers entier. Quiconque le veut, participe à sa chaleur. … Non seulement j’ai revêtu l’homme, mais je l’ai réchauffé, lorsque j’ai donné au genre humain mon Fils, dont les blessures qui déchirèrent son corps laissèrent échapper le feu de mon amour infini, caché sous la cendre de votre humanité. N’était-ce pas assez pour embraser le cœur glacé de l’homme, et ne faut-il pas qu’il soit bien rebelle et bien aveuglé par l’amour-propre, pour ne pas voir l’affection tendre et dévouée que je lui porte (La Providence 135,9)… Vous savez bien que ni la terre ni la pierre n’auraient pu fixer la Croix, que ni les clous ni la Croix n’auraient pu retenir le Verbe le Fils de Dieu, si l’amour ne l’eût pas attaché. C’est donc l’amour que Dieu a eu pour notre âme qui a été la pierre et les clous qui l’ont retenu. (Lettre 309)

3. De l’âme. Toute créature qui a la raison possède une vigne en elle-même : c’est la vigne de son âme, dont le libre arbitre est le vigneron tant que dure la vie. Dès que le temps est passé, personne ne peut travailler ni bien ni mal ; mais tant qu’il vit, il peut cultiver la vigne que je lui ai confiée. Les vrais ouvriers sont ceux qui cultivent bien leurs âmes ; ils en arrachent l’amour-propre et retournent en moi la terre de leur cœur, pour y nourrir et y développer la semence de la grâce qu’ils ont reçue au saint baptême. En cultivant leur vigne, ils cultivent celle du prochain ; et ils ne peuvent cultiver l’une sans l’autre ; car, je l’ai dit, tout le bien et le mal se fait par le moyen du prochain. (Discrétion 23,4 ; 24,2)… L’âme ne peut vivre sans amour ; elle veut toujours aimer quelque chose, car elle est faite d’amour, et je l’ai créée par amour.

4. Du prochain. Mes dons sont temporels ou spirituels. J’appelle temporels toutes les choses nécessaires à la vie de l’homme, et ces choses je les dispense avec une grande inégalité. Je ne les donne pas toutes à un seul, afin que des besoins réciproques deviennent une occasion de vertu et un moyen d’exercer la charité. II m’était très facile de donner à chacun ce qui est utile à son corps et à son âme ; mais j’ai voulu que tous les hommes eussent besoin les uns des autres pour devenir ainsi les ministres et les dispensateurs des dons qu’ils ont reçus de moi (Dialogue 7,11). J’ajoute que c’est par le prochain qu’on pratique les vertus et surtout la patience, quand il en reçoit des injures. II exerce son humilité avec le superbe, sa foi avec l’incrédule, son espérance avec celui qui désespère, sa justice avec l’injuste, sa bonté avec le méchant, sa douceur avec celui qui est en colère. (Dialogue 8,2 )

5. De l’humilité et de la pénitence. Ce qui donne la vie à l’arbre et aux rameaux, c’est la racine ; cette racine doit être plantée dans la terre de l’humilité, qui porte et nourrit la charité, où est greffé le rejeton et l’arbre du discernement… Sans l’humilité l’âme ne serait pas juste… Elle me déroberait mon honneur en se l’attribuant à elle-même, et elle m’attribuerait ce qui lui appartient en se plaignant et en murmurant injustement de ce que j’ai fait pour elle et pour mes autres créatures… Les œuvres douces et saintes que je réclame de mes serviteurs sont les vertus intérieures d’une âme éprouvée, plutôt que les vertus qui s’accomplissent au moyen du corps, par les abstinences et les mortifications : ce sont là les instruments de la vertu plutôt que la vertu. Celui qui les emploie sans la vertu me sera peu agréable, et même, s’il les emploie sans discrétion en s’attachant d’une manière exagérée à la pénitence, il nuira véritablement à la perfection.

6. A trois cardinaux qui avaient suivi l’antipape. Vous connaissez la vérité, vous savez bien que le pape Urbain VI est le vrai pape, le Souverain Pontife, régulièrement élu. Et maintenant vous avez tourné le dos, comme de vils et misérables chevaliers ; votre ombre vous a fait peur ; vous avez abandonné la vérité qui faisait votre force, et vous vous êtes attachés au mensonge. Et quelle en est la cause ? Le venin de l’amour-propre qui a empoisonné le monde. C’est pourquoi, vous qui étiez ses colonnes, vous êtes faibles comme la paille ; vous n’êtes plus des fleurs qui répandez des parfums, mais, au contraire, une infection qui empeste le monde ; vous n’êtes plus des lumières placées sur le candélabre pour répandre la foi, mais vous avez caché la lumière sous le boisseau de l’orgueil. Vous étiez les anges de la terre qui deviez résister au démon infernal, et remplir l’office des anges du ciel, en ramenant les brebis à l’obéissance de la sainte Eglise, et vous avez pris l’office des démons ; et le mal qui est en vous, vous voulez nous le donner, en nous retirant de l’obéissance du Christ de la terre, pour nous attacher à l’obéissance de l’antéchrist, qui est membre du démon, comme vous-mêmes tant que vous resterez dans cette hérésie. (Lettre 31)

7. Au roi de France. Dans votre position, je vous prie surtout de faire trois choses pour l’amour de Jésus crucifié. La première est de mépriser le monde avec tous ses délices, et de vous mépriser vous-même, possédant votre royaume comme une chose qui vous est confiée et qui ne vous appartient pas. Vous savez bien que ni la vie, ni la santé, ni la richesse, ni les honneurs, ni la puissance ne sont à vous… II est donc bien ignorant celui qui veut posséder ce qui appartient à un autre : c’est vraiment un voleur, et il mérite la mort. Je vous prie donc d’agir en sage (Charles V fut appelé Charles le Sage.), comme un bon administrateur… La seconde chose que je vous demande, c’est de maintenir la sainte et vraie justice, et de ne jamais la laisser corrompre par l’amour de vous-même, ni par les louanges, ni par le désir de plaire aux hommes. Prenez garde que vos officiers ne commettent l’injustice pour de l’argent, et ne violent ainsi le droit du pauvre mais soyez le père des pauvres : c’est pour eux que Dieu vous a tout donné. Ayez soin que les abus qui se trouvent dans votre royaume soient punis, et que la vertu soit récompensée car c’est ce que la justice divine demande. La troisième chose est d’observer la doctrine que le maître vous a donnée sur la Croix, et c’est ce que mon âme désire le plus voir en vous : c’est l’amour de votre prochain, avec lequel vous êtes depuis si longtemps en guerre.

8. Aux magistrats de Florence. Je me suis entretenue avec le Saint-Père, et il m’a écoutée avec bienveillance. Par un effet de la bonté de Dieu et de la sienne, il a témoigné avoir un amour sincère de la paix, comme un bon père qui ne regarde pas l’offense que son fils lui a faite, mais seulement s’il s’est humilié, pour pouvoir lui faire entièrement miséricorde. Je ne saurais vous exprimer la joie que j’aie ressentie lorsque, après avoir longtemps conféré avec lui, il a fini par me dire que, les choses étant telles que je les lui exposais, il était prêt à vous recevoir comme ses enfants, et à faire ce qui me paraîtrait le meilleur. Je ne vous en écris pas davantage. Il me semble que le Saint-Père ne pouvait pas vous donner une autre réponse avant l’arrivée de vos ambassadeurs, et je m’étonne qu’ils ne soient pas encore arrivés. Quand ils seront arrivés, je les verrai, et je verrai ensuite le Saint-Père, et je vous écrirai quelles sont ses dispositions ; mais n’allez pas gâter la bonne semence avec vos impôts et vos nouvelles fautes. Ne le faites plus, par l’amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

9. A Consoglio, juif de Sienne. C’est à vous, très cher et bien-aimé Frère, racheté comme moi par le sang précieux du Fils de Dieu, c’est à vous que j’écris, moi, l’indigne Catherine. Jésus crucifié et sa douce Mère Marie me forcent de vous prier d’abandonner promptement la dureté de votre cœur, de quitter les ténèbres de l’infidélité pour venir recevoir la grâce du saint baptême ; car sans le baptême, nous ne pouvons avoir la grâce de Dieu. …O très cher Frère dans le Christ Jésus, ouvrez les yeux de votre intelligence, et regardez son ineffable charité, qui vous presse par les inspirations saintes qu’il a mises dans votre cœur. Il vous appelle par ses serviteurs, il vous invite à faire la paix avec lui ; il oubliera la longue guerre que vous lui avez faite, les injures qu’il a reçues de vous par votre infidélité. Il est si bon, si doux, notre Dieu, que depuis la loi d’amour, depuis que son Fils est descendu dans la Vierge Marie, et qu’il a répandu l’abondance de son sang sur le bois de la très sainte Croix, nous pouvons recevoir aussi l’abondance de la divine miséricorde. La loi de Moïse était fondée sur la justice et sur le châtiment ; la loi nouvelle, donnée par Jésus crucifié dans l’Evangile, est fondée sur l’amour et la miséricorde. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu... Je vous écris cette lettre, Consiglio, de la part du Christ Jésus. Louange à Jésus crucifié et à sa très douce Mère, la glorieuse Vierge, notre Dame sainte Marie. Doux Jésus, Jésus amour. (Lettre 310)

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(re)publié: 01/05/2019