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Histoire de l’Eglise

Quelques témoignages historiques relatifs à Jésus de Nazareth et à ses disciples

Les 13 documents présentés ici sont de longueur et de genre littéraire différents. Les uns sont bienveillants, d’autres étrangers, voire franchement hostiles à l’Eglise naissante. Ils ne peuvent certes prétendre se substituer aux écrits du Nouveau Testament qui demeurent les seuls témoignages substantiels que nous ayons sur Jésus, mais ils nous livrent, de manière souvent émouvante, quelques échos de la nouveauté chrétienne au cours des tout premiers siècles.

Ce florilège de textes, présentés par ordre chronologique, permet ainsi de se faire une idée des plus anciennes accusations adressées contre la foi et la pratique chrétiennes, et de la manière dont les premières générations de chrétiens s’en défendaient.

Encore qu’il soit le plus ancien parmi les sources autres que les évangiles, le témoignage de l’historien juif Flavius Josèphe, qui écrivit vers l’an 95, n’a pas été cité ici. Le passage des Antiquités Juives rappelant la mort de Jésus (AJ 18 à 63-64) semble en effet avoir été remanié par une main chrétienne, au moins dans la version que nous en donne Eusèbe de Césarée (265-340) dans son Histoire Ecclésiastique.

Philippe Louveau
mai 93, novembre 97

Document n° 1

Il s’agit d’un extrait d’une lettre du pape Clément de Rome, adressée, vers l’an 96, à l’Eglise de Corinthe, et citant la prière liturgique pour l’empereur et l’Etat qui était formulée à Rome au cours de l’Eucharistie.. Nous sommes dans les derniers jours du règne de Domitien, ce tyran dont les historiens romains eux-mêmes ne peuvent énumérer sans horreur les caprices despotiques, et qui, selon l’expression de Suétone, prenait prétexte de la moindre apparence, du moindre murmure contre la majesté de l’empereur pour prononcer ses sentences de mort ou d’exil. C’est l’époque où l’apôtre Jean, exilé à Patmos, y eut la vision de l’Etat avide de sang (cf. Apocalypse, ch.13)...

Donne la concorde et la paix à nous et à tous les habitants de la terre, comme tu les as données à nos pères lorsqu’ils t’invoquaient saintement dans la foi et la vérité. Rends-nous soumis à ton nom très puissant et très excellent, à nos princes et à ceux qui gouvernent sur la terre.

C’est toi, Maître, qui leur as donné le pouvoir de la royauté, par ta magnifique et indicible puissance, afin que, connaissant la gloire et l’honneur que tu leur as départis, nous leur soyons soumis et ne contredisions pas ta volonté.

Accorde-leur, Seigneur, la santé, la paix, la concorde, la stabilité, pour qu’ils exercent sans heurt la souveraineté que tu leur as remise.

Car c’est toi, Maître, céleste roi des siècles, qui donnes aux fils des hommes gloire, honneur, pouvoir sur les choses de la terre.

Dirige, Seigneur, leur conseil, suivant ce qui est bien, suivant ce qui est agréable à tes yeux, afin qu’en exerçant avec piété dans la paix et la mansuétude le pouvoir que tu leur as donné, ils te trouvent propice.

Toi seul as la puissance de faire cela et de nous procurer de plus grands biens encore. Nous te remercions par le grand-prêtre et le patron de nos âmes, Jésus-Christ, par qui soit à toi la gloire et la grandeur, et maintenant et de génération en génération et dans les siècles des siècles. Amen. ( Epitre de Clément de Rome, 60 et 61 )

Document n° 2

Il s’agit d’une lettre que Pline le Jeune adressa à l’empereur Trajan, en 110, alors qu’il était proconsul en Bithynie. Il demandait des instructions sur la manière dont il devait traiter les chrétiens, très nombreux dans sa province, à tel point que les temples étaient presque abandonnés. Pline rapporte que deux femmes « dites diaconesses » ont été torturées et que les mesures prises entraînèrent un renouveau marqué du culte païen. Evoquant les chrétiens, il note :

... ils se réunissent à jour fixe, avant l’aube, et chantent un hymne à la gloire du Christ, comme s’il était Dieu. ( Lettres, 10, 96 )

Document n° 3

L’historien romain Tacite, qui écrit vers 115, parle des persécutions contre les chrétiens ordonnées par Néron en 64.

Ce nom leur vient du Christ, qui a été exécuté sous le règne de Tibère par le procurateur Ponce Pilate, et cette superstition détestable, étouffée pendant quelque temps, s’est ravivée et s’est répandue non seulement à travers la Judée, où le mal a pris son origine, mais aussi à Rome, où tout ce que la terre connaît d’infâme trouve sa place et ses adeptes.( Annales, 15, 44, 3 )

L’incendie de Rome fut mis au compte des chrétiens et servit à Néron de prétexte pour ses persécutions.

Donc, d’abord ceux qui ayant été arrêtés avouaient, ensuite, sur leurs indications, une multitude immense furent convaincus non tant du crime de l’incendie que de la haine du genre humain. A leur mort on ajouta les outrages : couverts de peaux de bêtes, ils périssaient dévorés par des chiens, beaucoup, attachés à des croix ou consumés par les flammes, et d’autres, quand avait cessé le jour, étaient brûlés en guise de nocturnes flambeaux. C’étaient ses jardins que, pour ce spectacle, Néron avait prêtés et il en fournissait les jeux du cirque, se mêlant, en habit de cocher, au peuple, ou se tenant sur un char. Aussi, bien que ces gens fussent coupables et méritassent les dernières rigueurs, la compassion se faisait jour parce que ce était pas au bien public, mais à la cruauté d’un seul qu’ils étaient immolés.

Document n° 4

Suétone, qui écrit vers 120, corrobore l’affirmation de Luc dans les Actes des Apôtres (Ac 18, 2) lorsqu’il mentionne dans sa Vie de Claude (empereur de 41 à 54) :

Claude chassa les Juifs de Rome car ils ne cessaient, à l’instigation d’un certain Chrestos, de provoquer des troubles ( Vie de Claude, 25, 4 )

Document n° 5

C’est un extrait d’un ouvrage satirique de Lucien (2ème siècle), intitulé La mort de Pérégrinos, et visant les chrétiens :

Ces malheureux se figurent qu’ils sont immortels et qu’ils vivront éternellement, en conséquence, ils méprisent les supplices et se livrent volontairement à la mort. Leur premier législateur les a encore persuadés qu’ils sont tous frères. Dès qu’ils ont une fois changé de culte, ils renoncent aux dieux des Grecs et adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également tous les biens et les mettent en commun, sur la foi complète qu’ils ont en ses paroles. En sorte que s’il vient à se présenter parmi eux un imposteur, un fourbe adroit, il n’a pas de mal à s’enrichir fort vite, en riant sous cape de leur simplicité.

Document n° 6


Vers la fin du 2ème siècle, le philosophe Celse exprime la haine que les chrétiens inspiraient au citoyen romain cultivé :

Vous dites qu’il n’est pas possible à un seul homme de servir deux maîtres : mais n’est-ce pas là le langage de la révolte, le langage d’hommes qui dressent une cloison entre eux et le reste de l’humanité et qui veulent se couper de tout ?

Document n° 7

En 177, c_est-à-dire au moment même où la persécution s’abattait sur l’Eglise de Lyon et où l’empire romain faisait couler le sang des martyrs, un philosophe chrétien, Athénagore d’Athènes, s’adresse ainsi aux empereurs Marc-Aurèle, Antonin et Lucius Aurelius Commode :

Vous pouvez aussi vous persuader que nous ne sommes pas des athées en considérant les préceptes que nous observons. Ils ne sont pas d’origine humaine, mais furent proclamés et enseignés par Dieu. Quelles sont donc les lois dans lesquelles nous sommes élevés ?

« Je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous persécutent. Ainsi serez-vous fils de votre Père qui est aux cieux, qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes ».

Vous pourriez trouver chez nous des ignorants, des travailleurs manuels, des vieilles femmes. En paroles, ils seraient bien incapables d’exposer l_utilité de leurs principes. Ils ne savent pas réciter des phrases par coeur, mais montrent de bonnes actions. Frappés, ils ne rendent pas les coups. Dépouillés, ils ne poursuivent pas en justice. Ils donnent à qui demande et aiment leur prochain comme eux-mêmes. En vérité, si nous ne pensions pas qu’un Dieu préside au genre humain, est-ce que nous vivrions dans une telle pureté ? ( Supplique au sujet des chrétiens, 11 et 12 )

Document n° 8 : LE MARTYRE DE POLYCARPE

Cet évêque d’Asie Mineure fut martyrisé le 23 février 156, au stade de Smyrne, à l’âge de 86 ans. Ce martyre eut un retentissement considérable, tant était universelle l’estime dont jouissait ce vieil évêque, qui avait connu l’apôtre Jean dans sa jeunesse. Les chrétiens de Philomelium demandèrent à ceux de Smyrne de leur fournir un rapport circonstancié des faits. Les Smyrniotes leur envoyèrent alors une lettre dans laquelle ils racontent ce qui fut, - comme ils disent -« un martyre selon l’Evangile ». C’est le récit le plus ancien (rédigé par des témoins oculaires peu de temps après les événements) qui nous relate un martyre individuel.

Germanicus, le plus vaillant de tous, fortifiait la timidité des autres par son endurance. Il fut magnifique dans son combat contre les bêtes. Le proconsul cherchait à le fléchir en lui disant d’avoir pitié de sa jeunesse. Lui, au contraire, attira la bête en lui faisant violence, désirant sortir plus vite de cette vie pleine d’injustices et de crimes. Alors toute la foule fut surprise par la vaillance du peuple des chrétiens, saint et pieux. Elle se mit à hurler : « A mort, les athées ! Qu’on cherche Polycarpe ! »

Un seul faiblit. Il s’appelait Quintus. C’était un Phrygien, venu récemment de son pays. A la vue des bêtes, il fut pris de panique. C’était lui qui s’était dénoncé spontanément et avait poussé quelques autres à le faire. Le proconsul, à force d’insistance, le persuada d’abjurer et de sacrifier. C’est pourquoi, frères, nous n’approuvons pas ceux qui se livrent eux-mêmes. Tel n’est d’ailleurs pas l’enseignement de l’Evangile.

Polycarpe fut absolument admirable. Quand il eut appris ce qui était passé, il ne se troubla nullement, il voulut même demeurer dans la ville. Mais la plupart le persuadèrent de s’éloigner. Il se retira donc dans une petite propriété située non loin de la ville et y séjourna avec quelques compagnons. Nuit et jour, il ne faisait que prier pour tous les hommes et pour toutes les Eglises du monde entier, comme il en avait l’habitude. Trois jours avant son arrestation, tandis qu’il priait, il eut une vision. Il vit sa chambre en flammes. Il se tourna alors vers ses compagnons et leur prophétisa : « Je serai brûlé vif ! »

Comme on s’acharnait à le traquer, il passa dans une autre propriété. Il était à peine sorti que la police qui le recherchait se présenta. Ne le trouvant pas, ils s’emparèrent de deux jeunes esclaves. L’un d’eux, soumis à la torture, fit des aveux. Dès lors, il était plus possible à Polycarpe de se dérober, maintenant que les gens de sa propre maison le trahissaient. Le chef de police, qui justement s’appelait Hérode, était pressé de le conduire au stade : c’est là que sa destinée devait lui faire partager le sort du Christ. Quant à ceux qui l’ont trahi, ils subiront le châtiment de Judas.

Ils emmenèrent donc le jeune esclave, un vendredi, vers l’heure du dîner.

Policiers à pied et à cheval, armés comme de coutume, se mirent en route comme s’ils couraient après un brigand. Le soir était déjà tombé lorsqu’ils arrivèrent tous ensemble et trouvèrent Polycarpe qui était couché dans une pièce de l’étage supérieur. Il aurait encore pu, de là, gagner une autre cachette, mais ne le voulut pas. Il dit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » Il les entendit arriver, descendit et se mit à causer avec eux. Son âge et son calme les frappaient d’admiration et ils s_étonnaient de ce qu’ils étaient donné tant de peine pour arrêter un tel vieillard. Sur l’heure même, Polycarpe leur fit servir immédiatement à manger et à boire, autant qu’ils le désiraient. Il leur demanda seulement de lui accorder une heure pour prier librement. Ils y consentirent. Il pria debout. Il était rempli de la grâce de Dieu. Il continua ainsi de prier pendant deux heures. Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de stupeur. Beaucoup regrettaient d’avoir marché contre un si vénérable vieillard.

Quand il eut terminé sa prière dans laquelle il avait fait mémoire de tous ceux qui avaient vécu avec lui, petits et grands, gens illustres et obscurs, et de toute l’Eglise catholique répandue sur toute la terre, l’heure du départ était arrivée. On le fit monter sur un âne et on le conduisit à la ville. C’était un jour de grand sabbat. Le chef de police et son père Nicétès vinrent au-devant de lui. Ils le firent monter dans leur voiture et asseoir entre eux deux. Ils essayaient de le persuader, disant :
- « Quel mal y a-t-il donc à dire : »César est Seigneur« , à offrir de l’encens, et tout le reste, du moment qu’on sauve sa vie ? »

Mais lui, tout d’abord, ne répondit rien. Puis, comme ils insistaient, il leur dit :
- « Non, je ne ferai pas ce que vous me conseillez ! »

N’ayant pas réussi à le persuader, ils l’accablèrent alors de toutes sortes d’injures.

Ils le firent descendre avec tant de précipitation, qu’il se déchira le devant de la jambe. Sans même se retourner et comme s’il ne lui était rien arrivé, il se mit à marcher de bon coeur d’un pas rapide vers le stade. Il y régnait un tel tumulte que personne n’arrivait à s’y faire entendre (...)

On fit enfin entrer Polycarpe. Le vacarme devint encore plus assourdissant quand on apprit que c’était lui qu’on avait arrêté.

On l’amena au proconsul qui lui demanda s’il était bien Polycarpe. Il répondit oui.

Le proconsul l’engageait à renier en lui disant : « Respecte ton grand âge », et autres choses de ce genre qu’il avait coutume de dire : « Jure par la Fortune de César ! Reviens en arrière ! Dis : A bas les athées ! »

Alors Polycarpe, d’un air grave, regarda toute la foule des païens entassés dans le stade, la montra de la main, leva les yeux au ciel en soupirant et dit : « A bas les athées ! »

Le proconsul insistait :
- « Prête serment et je te délivre ! Maudis le Christ ! »

Polycarpe répondit :
- « Voilà quatre-vingt-six ans que je sers le Christ et il ne m’a fait aucun mal. Comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur ! »

Le proconsul insista de nouveau en répétant :
- « Jure par la Fortune de César ! »

Polycarpe répondit :
- « Si tu t’imagines que je vais jurer par la »Fortune de César« , comme tu dis, et si tu fais semblant de ne pas savoir qui je suis, écoute, je te le dis franchement : je suis chrétien ! »(...)

Le proconsul reprit :
- « J’ai des fauves, je te livrerai à eux si tu ne changes pas de conviction. »

Polycarpe répliqua :
- « Appelle-les ! Car, nous autres, nous ne pouvons changer de conviction pour aller du mieux au pire. Mais passer du mal à la justice, voilà ce qui est beau ! »

Le proconsul de reprendre :
- « Puisque tu méprises les bêtes, je te ferai donc brûler par le feu, si tu ne changes pas de conviction. »

Polycarpe répondit :
- « Tu me menaces d’un feu qui brûle un instant et qui s_éteint ensuite ; mais ignores-tu le feu du jugement à venir et du supplice éternel réservé aux impies ? Allons, ne tarde plus ! Décide comme tu l’entends ! »

Voilà entre autres quelques-unes de ses réponses. Il était plein de force et de joie, son visage rayonnait de beauté. L’interrogatoire ne l’avait ni troublé ni abattu. Tout au contraire, c_était le proconsul qui était tout hors de lui. Il envoya alors son héraut au milieu du stade proclamer par trois fois : « Polycarpe s’est déclaré chrétien ! »

A ces paroles du héraut, toute la foule des païens et des juifs établis à Smyrne se mit à hurler de colère :
- « Le voilà donc, le docteur de l’Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux ! C’est lui qui enseignait à tant de personnes à ne pas sacrifier et à ne pas adorer ! »

Tout en criant et en vociférant, ils demandaient à l’asiarque Philippe de lâcher un lion sur Polycarpe. Ce dernier objecta qu’il n’en avait pas le droit, puisque les combats de bêtes étaient déjà terminés.

Ils décidèrent alors de crier tous ensemble :
- « Que Polycarpe soit brûlé vif ! »
( Le Martyre de Polycarpe, 3 à 12 )

Document n° 9

L’Épître à Diognète est une apologie adressée sous forme de lettre à un païen de haut rang nommé Diognète. Elle semble dater des années 190-200 et fut rédigée peut-être à Alexandrie.

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. En effet, ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas d’un dialecte extraordinaire, leur vie n’a rien d’étrange. Ce n’est pas à l’imagination ou aux inquiétudes d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne défendent pas, comme tant d’autres, une doctrine humaine. Ils habitent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils suivent les usages locaux pour ce qui concerne les vêtements, la nourriture et pour le reste de la vie, tout en manifestant le caractère merveilleux et extraordinaire de leur manière de vivre.

Ils habitent chacun dans sa propre patrie, mais comme sur une terre étrangère. Ils participent pleinement (à la vie de la cité), mais ils supportent tout comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie leur est une terre étrangère.

Ils se marient comme tous les hommes, ils ont des enfants, mais n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, mais leur manière de vivre surpasse les lois.

Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne, on les tue et ils gagnent la Vie.

Ils sont pauvres et ils enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise, et dans ce mépris, ils sont glorifiés. On les calomnie et ils sont justifiés. On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie.

Les Juifs leur font la guerre comme à des ennemis, les Grecs les persécutent, ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine. ( L’Epitre à Diognète, V,1 à VI,10 )

Document n° 10

A Autolycus, c’est sous ce nom que nous est parvenue une lettre écrite par l’évêque Théophile D’Antioche, à la fin du 2ème siècle.

J’honorerai plutôt l’empereur ; toutefois je ne l’adore pas : je prie pour lui. C’est Dieu, l’authentique et vrai Dieu, que j’adore, sachant que l’empereur lui doit l’existence. Tu vas me dire : « Pourquoi n’adores-tu pas l’empereur ? »

- « Parce qu’il n’est pas fait pour être adoré, mais pour être entoure d’un légitime respect ; ce n’est pas un dieu, c’est un homme à qui Dieu a confié la charge, non pas d_être adoré - mais de juger selon la justice. »

Document n° 11

Minucius Felix, dans son dialogue appelé Octavius (début du 3ème siècle), met en scène un païen qui traite les chrétiens de
...cavernicoles ennemis de la lumière qui, muets en public, n’en sont que plus empressés à chuchoter dans les coins et les recoins.

Document n° 12

Au début du 3ème siècle, à Carthage, Tertullien défend les chrétiens contre le reproche d’être inaptes à la vie en société : « Vous nous considérez comme un troupeau humain exclu du peuple ». Et de contre-attaquer en ironisant :

Vous nous accusez d’avoir lésé une autre majesté, plus auguste que celle des dieux, car vous servez César avec une terreur plus grande et une crainte plus vive que Jupiter de l’Olympe lui-même. (...)

Que l’empereur déclare donc la guerre au ciel ; qu’il traîne le ciel captif à la suite de son char de triomphe ; qu’il envoie des sentinelles au ciel ; qu’il impose au ciel un tribut ! Il ne le peut. L’empereur n’est grand qu’autant qu’il est inférieur au ciel : il est, en effet, lui-même la chose de Celui _ qui le ciel et toute créature appartiennent. Il est empereur par Celui qui l’a fait homme avant de le faire empereur ; son pouvoir a la même source que le souffle qui l’anime. (...)

Vous donc, qui croyez que nous n’avons nul souci du salut des Césars, examinez les paroles de Dieu, ouvrez nos Ecritures ; nous ne les cachons pas et maints accidents les font tomber entre des mains étrangères. Elles vous apprendront qu’il nous a été ordonné de prier pour nos ennemis, jusqu_à rendre notre charité excessive, et de demander des biens pour nos persécuteurs (Mt 5, 44 ; Rm 12, 14). Or, quels sont les plus grands ennemis et les plus cruels persécuteurs des chrétiens, sinon ceux envers qui on nous accuse du crime de lèse-majesté ? Il y a plus : il est dit d’une manière précise et claire : « Priez pour les rois et pour les princes et pour les autorités, afin que tout soit tranquille pour vous » (1 Tm 2, 2). En effet, quand l’Empire est ébranlé, tous ses membres le sont aussi, et nous, bien que nous nous tenions à l_écart des troubles, nous nous trouvons naturellement enveloppés en quelque manière dans la catastrophe. ( Apologétique, 28,3 - 33,4 )

Document n° 13

Dans son Commentaire de l’Épitre aux Romains, Origène, le grand théologien d’Alexandrie en ce début du 3ème siècle, écrit :

« Il n’y a pas de pouvoir, dit-il, qui ne vienne de Dieu » (Rm 13, 1).

Peut-être quelqu’un objectera-t-il : Comment ! Et le pouvoir qui persécute les serviteurs de Dieu, combat la foi, bouleverse la religion, vient-il donc de Dieu ?

A cela nous allons brièvement répondre. Personne n’ignore que la vue nous a été donne par Dieu, ainsi que l’ouïe et le toucher. Eh bien ! nous tenons ceci de Dieu, et pourtant il est en notre pouvoir d’utiliser la vue pour le bien ou pour le mal ; et pareillement l’ouïe, le mouvement des mains, les impressions sensibles. Et le jugement de Dieu est juste, car ce qu’il nous a donné, lui, pour en bien user, nous en abusons pour accomplir des oeuvres impies et perverses. Ainsi donc, de même, tout pouvoir a été donné par Dieu « pour punir les méchants et honorer les bons » (1 P 2, 14), comme le même apôtre le dit dans la suite. Et il y aura un juste jugement de Dieu contre ceux qui exercent le pouvoir reçu en se réglant sur leur impiété et non sur les lois divines.

C’est pourquoi il ajoute : « Quiconque résiste au pouvoir résiste à l’ordre établi par Dieu ; et ceux qui résistent attirent sur eux leur propre condamnation » (Rm 13, 12). Il ne parle pas ici des pouvoirs qui persécutent la foi, car dans ce cas on ne peut que dire : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29) ; il parle des pouvoirs ordinaires qui « ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal » (Rm 13, 3) ; celui qui leur résiste attire sur soi à coup sûr sa propre condamnation selon la valeur de ses actes.(Commentaire de l’Epitre aux Romains, IX, 26 - 30)

Sources et traductions utilisées dans cette petite documentation

- DEISS Lucien, Les pères apostoliques, Fleurus, 1963 (Coll. vivante tradition)
- DEISS Lucien, Printemps de la théologie. Apologistes grecs du 2ème siècle, Fleurus, 1965 (Coll. vivante tradition)
- DUNKERLEY Roderic, Le Christ, Gallimard, 1962 (Coll. Idées NRF)
- PERROT Charles, Jésus et l’histoire, Desclée 1979 (Coll. Jésus et Jésus-Christ)
- RAHNER Hugo, L’Eglise et l’Etat dans le christianisme primitif, Cerf, 1964
- Rome face à Jérusalem. Regard des auteurs grecs et latins, Cerf, 1982 (Supplément au Cahier Evangile 42)

 
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
(re)publié: 01/05/2008
1ère public.: 31/10/1999