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Au cœur d’une Église en danger, garder l’espérance.

Ecrit le 29 janvier 2019 en écho à la lettre du pape François au peuple de Dieu le 20 août 2018. Les auteurs sont sept prêtres des diocèses d’Arras, Cambrai et Lille.

Notre société est en attente de sens, de projets collectifs... Les besoins essentiels non satisfaits, les inégalités croissantes, les migrations politiques, économiques, ou climatiques provoquent des crises importantes. Le risque est de se replier sur ses peurs et de développer ainsi de graves conflits.

La personne et le message de Jésus-Christ sont centraux : ils sont porteurs d’une espérance profondément humaine. Il n’est pas de l’ordre de la norme, du dogme, des règles sacrées à respecter mais bien au contraire de l’ouverture, du chemin, de l’utopie. Le pape François appelle à ce chemin d’espérance qui concerne tout le monde dans ses encycliques et ses exhortations... alors que la part instituée de l’Église, dans son fonctionnement auto- référentiel et son cléricalisme, n’est plus audible et bloque les initiatives porteuses d’espérance. Lutter contre ce cléricalisme nous amène aussi à questionner l’exercice du ministère presbytéral dans sa forme actuelle. C’est à la mesure de notre expérience en ce domaine que nous prenons la plume...

Ce que nous constatons.

Ordonnés entre 1992 et 2000, pour les diocèses d’Arras, Cambrai et Lille, nous sommes effectivement devenus prêtres grâce à celles et ceux que nous rencontrons au quotidien de notre existence et qui nous ont fait grandir tant dans notre humanité que dans notre attachement au Dieu de Jésus-Christ.

Pour la majorité d’entre nous, le Concile a ouvert les portes qui nous ont permis d’accomplir notre ministère. Dans ce sillage, l’Action Catholique fut et demeure une véritable chance pour accompagner, œuvrer avec des chrétiens engagés dans la société et, par le fait même, ne cessant de questionner l’Église sur sa présence réelle à ce monde que Dieu aime.
Prêtres, nous le sommes avant tout par notre baptême qui nous a également configurés au Christ prophète et roi. C’est en effet le sacerdoce commun des fidèles qui est premier, notre ministère nous rendant simples serviteurs pour la communauté au cœur d’une société en attente de sens1.

Ce ne sont pas de prêtres d’abord dont a besoin l’Église, c’est de baptisé.e.s qui s’organisent en vue de la mission (Ep 4,12-13). Et c’est par leur humanité d’abord que les communautés2 (dans la diversité des tâches et des charismes) sont signes pour la société actuelle. La préoccupation épiscopale du manque de prêtres nous semble venir de la peur de - voir disparaître un fonctionnement (aujourd’hui inadapté, car en décalage par rapport à la dynamique de l’Evangile et aux aspirations de nos contemporains) par lequel le clergé recevait mission d’encadrer les chrétiens, de couvrir un territoire et d’imposer son autorité (voire son autoritarisme), ce qui nous vaut encore des remarques telle que ‘changement de curé, changement de sifflet’.

Un certain nombre de penseurs nous alertent depuis plusieurs années déjà sur les risques d’une dérive cléricale : les avons-nous suffisamment écoutés3 ?

Parlons franchement : c’est ainsi qu’aujourd’hui, exercent certains curés (plutôt que pasteurs), hommes célibataires portant une croix petite ou grande, et parfois même revêtus de ces soutanes qui viennent colorer (en noir et blanc) les manifestations identitaires. Voulant mettre la sainte messe (plutôt que l’eucharistie) au centre de leurs préoccupations, ils veillent à bien séparer les hommes des femmes, et les garçons des filles, le sexe féminin ne pouvant pénétrer dans le chœur, ce lieu tellement sacralisé qu’il n’a plus rien à voir avec la chambre haute où Jésus a réuni ses disciples pour son repas d’adieu.

Nous refusons que ce modèle de prêtres dont les médias sont friands, l’emporte jusqu’à paralyser le désir de nombreux baptisés de prendre en main la vie de leur communauté et qui, pour cela, espèrent une formation et un accompagnement plutôt que des directives leur venant de responsables ecclésiastiques trop souvent hors-sol.

Face au maniement habituel du dogme, des rites et d’une autorité incontestable qui aurait été conférée au prêtre du fait de son ordination, des chrétiens ont quitté les assemblées dominicales ou locales, et leurs responsabilités paroissiales : leur foi au Christ imprègne toute leur vie de citoyen, mais leur vie chrétienne a été profondément déçue, et parfois blessée, au point qu’ils n’attendent plus rien de l’institution ecclésiale.

À quelle Église voulons-nous contribuer ?

C’est le regard fixé sur le Christ que nous invitons notre Eglise à repenser la dynamique des vocations à partir du don de Dieu répandu au sein de l’ensemble des membres du peuple de Dieu pour lequel un seul est prêtre, le Christ (cf. la lettre aux Hébreux). Nous en appelons donc à une nouvelle Pentecôte.

Ainsi, nos relations humaines avec les habitants des lieux dans lesquels nous avons été envoyés nous confortent dans notre désir de retrouver les fondamentaux évangéliques que sont l’humilité, l’écoute, le service, dans le prolongement de ce mode de vie qui fut celui de Jésus de Nazareth nous invitant, comme le disait Pierre Claverie, à être sur les lignes de fracture de l’humanité.

Ce Jésus n’a pas envoyé les femmes et hommes de son entourage pour devenir des êtres sacrés, intouchables, mis à part, mais pour aller partout où des êtres humains sont en passe d’être submergés, certains parce qu’oubliés ou méprisés comme s’ils ou elles n’étaient rien4, d’autres, parce que dépendant d’un modèle économique au service d’une finance qui rêve d’une croissance dont l’humain n’est qu’une variable d’ajustement.

Pour trouver sa place comme témoin de l’Évangile, quiconque a été baptisé.e peut remplir les tâches nécessaires à la vie d’une communauté chrétienne. La formation indispensable pour l’exercice de ces tâches pourrait alors être proposée plus largement.

Comment peut-on parler de sacerdoce commun des fidèles, tout en excluant la majorité des baptisés de la plupart des ministères existants ? Comment ne pas redonner aussi aux femmes la place éminente qu’elles ont dans les Évangiles et chez Paul ? Celle d’être des apôtres éminentes de la résurrection comme Marie de Magdala en Jn 20, comme Junias en Rm 16,7 ; celle d’être des prophètes comme la femme de Béthanie qui confère l’onction royale à Jésus en Mc 14,3-9 ; celle d’être des responsables d’Eglise comme Phoebée à Corinthe en Rm 16,1.

Alors que les communautés chrétiennes espèrent des réponses de la part du magistère qui devrait plus explicitement se soucier des questions légitimes des baptisés, l’accès de ces mêmes baptisés à de nouveaux ministères est sans cesse retardé, voire suspecté, acculant les ministres en exercice à un excès de tâches générant fatigue, découragement ou dépression, voire burn out ou dérapages qui invalident la mission (alcoolisme, compensations affectives incontrôlées, suicide).

Ainsi, pourquoi le baptême ne pourrait-il pas être, dans les faits, donné par un membre (femme ou homme) de la communauté en son sein ?

Pourquoi l’échange de consentement des époux ne pourrait-il pas avoir lieu en présence d’un témoin reconnu (femme, homme ou couple) de la communauté chrétienne ?

Pourquoi le ministère diaconal (pour ne pas parler du ministère presbytéral) demeure réservé aux hommes ? C’est au Christ (en qui il n’y a plus ni homme ni femme) que nous appartenons, pas à une institution dont les modes d’organisation sont transitoires. Ainsi pourraient être appelées et ordonnées pour un ministère, des personnes issues de la communauté pour son service et ce pour une durée déterminée.

Le pape François nous demande d’être des ‘témoins missionnaires’, il invite aussi notre monde à changer de ‘paradigme’, pourquoi ne pas appliquer ces conseils à cette institution millénaire qu’est l’Église catholique romaine ?

Nous croyons que d’autres moyens existent pour déployer la pertinence du message du Christ dans notre monde, et nous pensons nos interrogations légitimes ; ainsi pourquoi l’institution Église ne s’interrogerait-elle pas aussi sur sa propre pertinence, sur son mode de fonctionnement actuel qui la met hors course pour tenir sa place, non pas comme puissance, mais comme une institution proposant enfin un mode alternatif de vie en société, où chacun.e prend soin de sa relation à l’autre, à soi-même, à l’environnement et... à Dieu. C’est là un immense chantier, et, avec les mots du pasteur Théodore Monod, ‘ne disons pas que le christianisme a échoué ; le problème c’est qu’il n’a pas encore été vécu’, ce qu’exprime d’une autre manière le dominicain Dominique Collin, quand il choisit comme titre à son dernier écrit : ‘Le christianisme n’existe pas encore’ ; alors, cherchons et inventons ensemble ! Le tout, à l’écoute de l’Esprit Saint, bien sûr !

Jean-Marc Bocquet, Marc Delebarre, Patrick Delecluse, Bernard Denis, Adam Dobek, Joseph Nurchi, Yves Spriet.


(1) Aucun responsable de communautés chrétiennes n’est appelé « prêtre » dans tout le Nouveau Testament (NT) mais « serviteur » : « Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi. » 1Co 3,5 Et, pour parler des ministères dans le NT, le langage sacral et sacré du prêtre (hiereus) est récusé au profit de celui du service.
(2) Les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude. Ep 4,12-13
(3) Danièle Hervieu-Léger, Gabriel Marc, Joseph Moingt, J. Noyer, etc.
(4) 1Co 1,28 : « Ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est. »

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(re)publié: 01/04/2019