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Pourquoi les juifs n’ont-ils pas reconnu en Jésus le Messie ?

Avant de tenter une réponse, remarquons avec le Cardinal Barbarin que cette question, qui nous intéresse tant maintenant, ne s’est posée que tardivement pour les juifs. Ce n’est en effet qu’avec l’avènement du christianisme comme religion officielle de l’empire romain que les juifs se sont trouvés sommés de dire pourquoi ils ont refusé un homme... dont ils n’avaient jamais entendu parler ! (cf. ouvrage cité en bibliographie, pp.131-132).

Ceci étant dit, une fois la question posée, la réponse peut, en première approche, être assez simple : parce que ce n’était pas évident !
S’il n’est pas évident, en effet, aujourd’hui de croire, pourquoi cela l’aurait-il été davantage au temps de Jésus ? Dieu surprend toujours les attentes des hommes !
Sans doute avons-nous par derrière la tête quelques vieux clichés concernant les prophéties et les miracles qui auraient constitué autant de preuves de la messianité de Jésus... Mais, si tel était le cas, ces preuves seraient bien médiocres puisque seuls quelques juifs ont, de fait, suivi Jésus !
Loin de faire l’unanimité, la nouveauté de son enseignement et, plus encore, l’autorité qu’il revendiquait pouvaient choquer nombre de juifs pieux, logiquement amenés à voir en Jésus, au mieux un rabbin qui en prenait bien à son aise avec les Dix Commandements, au pire un dangereux blasphémateur .
Quant à la figure du messie attendu, elle n’était au premier siècle ni unique ni bien cernée.
Dès lors, l’étonnant n’est-il pas plutôt que certains juifs aient reconnu en ce crucifié de Jérusalem le messie de Dieu ?
"Les juifs demandent des miracles et les grecs recherchent la sagesse ;
mais nous, nous prêchons un Messie crucifié,
scandale pour les juifs, folie pour les païens,
mais pour ceux qui sont appelés, tant juifs que grecs, il est Christ,
puissance de Dieu et sagesse de Dieu."
(1 Co 1, 22-24)

Dieu surprend toujours les attentes des hommes

On l’imagine souvent ailleurs que là où il est !
Au temps des patriarches, c’était déjà l’expérience de Jacob : « Dieu était là, et je ne le savais pas ! » (Gn 28,16). On croit Dieu du côté de la force, et c’est le petit David que Dieu fait triompher de Goliath (1 Sm 17). On croit voir Dieu dans les tremblements de terre, l’orage ou la tempête, et Dieu se révèle dans le murmure d’une brise légère (1 R 19). On croit Dieu du côté du culte, alors que les prophètes nous le montrent d’abord du côté de la justice (par exemple Am 5,21-24). On croit Dieu enfermé dans son temple et le prophète Ezéchiel révèle un Dieu qui accompagne les déportés dans leur exil (Ez 11). On croit Dieu ligoté par l’histoire d’Israël, et le 2ème Isaïe nous montre un Dieu capable d’appeler Cyrus, un roi païen, pour libérer son peuple !
Si Dieu a toujours surpris son peuple, comment s’étonner de ce que son messie ait du mal à se faire reconnaître ?

Plus on croit le connaître, plus il nous échappe !
La difficulté redouble lorsqu’on s’imagine connaître Dieu. C’était la tentation d’Israël : du fait que Dieu lui avait confié la Loi de Moïse et le signe de l’Alliance, il risquait de croire que son Dieu était tellement son Dieu, qu’il n’avait plus beaucoup à apprendre de Lui ! Parce que familier, on croit parfois pouvoir supprimer le mystère de l’Autre. C’est ce qui se passe pour ceux qui prétendent connaître Jésus du seul fait qu’ils le côtoient à Nazareth (cf. Mc 6,1-4 ; Jn 1,46 ; Jn 7,3-5... etc)

Des preuves obligent... des témoignages, non !

Gardons-nous de prendre les Écritures pour des preuves. Elles n’obligent pas, elles ne crèvent pas les yeux. Il faut l’événement de Pâques et l’Esprit pour les lire comme les lit le croyant. Les signes opérés par Jésus n’obligeaient pas non plus, ils ne forçaient pas à croire. Nous ne sommes pas là dans le domaine des preuves quasi-mathématiques mais dans celui du témoignage. Deux libertés se rencontrent : celle de Dieu qui propose et celle de l’homme qui accepte ou refuse, et cela, dans des zones de son être trop difficiles à explorer pour qu’on puisse se permettre de juger qui que ce soit. Devant les oeuvres qui témoignent (Jn 5,36), devant les Écritures qui témoignent (Jn 5,39), les yeux s’ouvrent ou non, les hommes se font accueil ou refus... et ceci, quel que soit le contenu objectif du témoignage : ainsi en est-il des attitudes envers Jean-Baptiste et envers Jésus (Lc 7,31-34).

Un enseignement si neuf qu’il menace la religion d’Israël

Les évangélistes ont bien noté l’étonnement suscité par Jésus chez ses auditeurs : « Les foules étaient frappées par son enseignement, car il les instruisait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes. » (Mt 7,28-29). Non seulement il semblait mettre en cause plusieurs des Dix Commandements et brouillait tous les repères posés par la Torah concernant le sabbat (cf. Mt 12,8), le temple (Mt 12,6) et toute la distinction entre aliments purs et impurs (« Jésus déclarait purs tous les aliments » Mc 7,19), mais encore il revendiquait pour lui une autorité supérieure à Moïse (Mt 5 : « Vous avez appris... eh bien moi je vous dis... ») et le pouvoir, proprement divin, de pardonner les péchés (Lc 5,21 ; 7,49).
Avec Jésus, note Jacob Nuesner (op. cit. en bibliographie), il n’est plus tant question de sanctifier la vie de tous les jours à travers nos actions quotidiennes vécus en conformité avec les commandements de la Torah révélés sur le mont Sinaï, que d’y accueillir le salut, c’est à dire le pardon de ses péchés en vue du Royaume. La perspective est moins collective que personnelle.

De quel Messie s’agit-il ?

Dans la littérature inter-testamentaire on parle peu du messie, et d’une manière différente selon les milieux de pensée : on parle d’un « messie d’Aaron », de type plutôt sacerdotal, chez les esséniens ; on attend un messie issu de la dynastie davidique, roi libérateur, chez les pharisiens... etc. D’ailleurs, au premier siècle l’attente messianique n’était pas universelle - pas plus que la croyance en la résurrection des morts (Ac 23,6-8).
Chez le peuple, sans doute, on attendait la venue d’un fils de David libérateur d’Israël. Flavius Josephe présente comme une des causes de la guerre de 66-70 « une prophétie ambiguë trouvée dans les Saintes Écritures et annonçant aux juifs qu’en ce temps-là un homme de leur pays deviendrait le maître de l’univers » (Guerre Juive 6,5,4 § 312) ; mais pour l’historien juif il s’agissait en fait de Vespasien ! Le titre de « fils de David » donné à Jésus témoigne aussi de cette croyance populaire (Mc 10,47 ; 11,10 ; 12,35 et Rm 1,3 ;15,12). Mais, en dehors de Qumrân, les mentions du messie sont très rares : elles se situent avant l’arrivée des romains (sauf les Psaumes de Salomon) ou après la destruction du Temple.

On le devine, si la messianité possible de Jésus pose un problème à tout le monde, aussi bien à ses disciples qu’aux pharisiens et aux autorités du Temple, c’est en fonction de certaines idées préconçues. Du côté des disciples, l’interrogation faite par Jésus au sujet de ce qu’on dit de lui a pour but d’amener les Douze à énoncer leur opinion personnelle ; elle provoque en effet l’acte de foi messianique de Pierre : « Tu es le Messie » (Mc 8,29), ou « le Messie de Dieu » (Lc 9,20), réponse transformée chez Matthieu en profession de foi post-pascale (Mt 16,16). Or on voit aussitôt quelle idée Pierre et ses compagnons se font du Messie, car la perspective d’échec et de mort entr’ouverte par Jésus se heurte à une protestation véhémente : « Dieu t’en préserve ! Non, cela ne t’arrivera pas ! » (Mt 16,22). Pierre est exactement dans une ligne de la pensée courante, celle des Psaumes de Salomon aussi bien que celle des textes de Qumrân : le Messie doit réussir et instaurer sa royauté sur Israël et sur tous les peuples... Mais Jésus traite explicitement cette vue de tentation satanique !

Les prophéties : des promesses bien plus que des prédictions !

La promesse établit un lien entre celui qui promet et celui qui reçoit cette promesse. La prédiction est neutre. Ce n’est pas la même chose de promettre le bonheur à quelqu’un et de le lui prédire. S’il y a des prédictions dans la Bible (est-ce si sûr ?), c’est avant tout la promesse qui intéresse les apôtres. La Résurrection de Jésus est l’accomplissement définitif de la promesse de Dieu à son peuple, promesse qui court à travers tout l’Ancien Testament. Et le recours aux Écritures est au service de cette certitude. Ce qui intéresse les auteurs du Nouveau Testament, ce n’est pas de montrer que tel événement a été « prédit », mais bien de le situer dans l’ensemble du dessein de Dieu.

Le plus déroutant à comprendre est la mort de Jésus sur une croix, si tant est que c’est lui le messie. Le recours à l’Écriture apparaît comme le seul chemin possible pour comprendre ce scandale, l’Écriture où on lit le dessein de Dieu. Qu’y voit-on ? Des gens, amis de Dieu, qui souffrent et qui meurent ; des justes abreuvés d’épreuves, près de désespérer et qui gardent pourtant leur fidélité à Dieu comme leur plus grand trésor. Ce qui est arrivé à Jésus est donc dans la ligne de ce dont l’Ancien Testament a conservé le souvenir (spécialement la figure du Serviteur dans la 2ème partie du livre d’Isaïe : Is 42,1-7 ; 49,1-13 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12). On commence à comprendre qu’à travers l’écrasement du Juste, la révélation de Dieu fait quand même son chemin, mieux, que cet écrasement est au coeur de la révélation de Dieu. Relisant les psaumes, les chrétiens découvrent un tout nouveau sens à de vieilles expressions : ainsi en est-il de « la pierre rejetée des bâtisseurs qui est devenue la tête d’angle » (Ps 118,22), cette pierre mise en relation avec cette pierre solide, inébranlable, qu’Isaïe voyait posée en Sion (Is 28,16), figure du messie à venir, mais aussi pierre capable de faire trébucher (Is 8,14). Le Christ est bien cette pierre posée sur notre route qui nous force à un choix : il est la pierre sur laquelle on s’écrase si l’on refuse de le reconnaître, mais le roc sur lequel on est construit si l’on s’y appuie par la foi (cf. 1 P 2,8).
En écrivant les récits de la Passion de Jésus, les évangélistes se souviennent du psaume 22 et l’utilisent comme trame de leur récit.

Concentré chez Luc sur le mystère pascal, le thème de l’accomplissement des Écritures a recouvert, chez Matthieu, l’ensemble de la vie de Jésus (Mt 1,22-23 ; 2,15 ; 2,17-18 ; 2,23 ; 4,14-16 ; 8,17 ; 12,17-21 ; 13,35 ; 21,4-5 ; 27,9-10). A noter que Matthieu - ainsi que le font d’ailleurs les traductions araméennes utilisées dans les synagogues (le targum) - prend du large par rapport aux textes qu’il a devant lui : les paroles des prophètes ne sont citées exactement ni selon l’hébreu ni selon le grec et l’évangéliste regroupe volontiers, dans une seule citation, plusieurs textes d’Écriture. Cela ne le gêne pas plus que les juifs de son temps.

Jean nous présente le Christ, maître de l’histoire, marchant souverainement vers son « heure ». Mais les citations d’Écriture, dans le 4ème Évangile, ont surtout pour but de nous aider à comprendre comment a été possible cette incroyance, cette non-reconnaissance du Messie. Il s’agit d’une chose si surprenante : « Seigneur, qui a cru ce qu’on nous avait entendu dire ? » (Is 53,1 cité en Jn 12,38). Ce texte introduit, chez Isaïe, le chant du Serviteur souffrant, maltraité, outragé, chargé volontairement de nos péchés. Et, deux versets plus loin, une autre citation d’Isaïe dans l’évangile de Jean (Is 6,9-10 cité en Jn 12,40) prévoit l’aveuglement des hommes. La gloire de Jésus, c’est la croix ! C’est là que se révèle la gloire du Père... Il est besoin d’yeux autres qu’humains pour y lire cette gloire. On comprend que certains ne le puissent ou ne le veulent.

Pour prolonger la réflexion :

  • BEAUDE Pierre-Marie, ...selon les Écritures (Cahier Evangile n° 12), Paris, Cerf, 1975
  • GRELOT Pierre, L’espérance juive à l’heure de Jésus, Paris, Desclée, 1978, Collection « Jésus et Jésus-Christ » n°6
  • CAZELLES Henri, Le messie de la Bible, Paris, Desclée, 1978, Collection « Jésus et Jésus-Christ » n°7
  • LAPIDE Pinchas, Fils de Joseph ?, Paris, Desclée, 1978, Collection « Jésus et Jésus-Christ » n°2
  • VERMES G., Jésus le juif, Paris, Desclée, 1978
  • NEUSNER Jacob, Un rabbin parle avec Jésus, Paris, Cerf, 2008
  • BERNHEIM Gilles et BARBARIN Philippe, Le rabbin et le cardinal - Un dialogue judéo-chrétien d’aujourd’hui, Stock, 2008
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(re)publié: 01/03/2009