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Christologie

La résurrection du Christ

« Perroquet ! »

“Perroquet !” Ils l’avaient traité de “perroquet”, ça n’avait pas dû lui plaire. Paul, le grand saint Paul, venait de leur annoncer avec la passion qu’on lui connaît Jésus et sa résurrection (Ac 17,18). Or, il n’avait suscité que la moquerie des philosophes d’Athènes. Cette moquerie qui tue souvent plus vite que les balles, si j’en crois les nombreux adolescents qui m’écrivent et me confient celle dont ils souffrent dès qu’ils osent dire qu’ils sont croyants.

Au risque d’être perroquet, comment ne pas dire aujourd’hui comme il y a deux mille ans, que le cœur du cœur de la foi peut s’écrire au dos d’un timbre-poste ; il suffit de trois mots : « Christ est ressuscité. » C’est si vrai pour Paul qu’il ne craint pas d’écrire aux premiers chrétiens de la ville de Corinthe que, si le Christ n’est pas ressuscité, leur foi est vide (1Co 15,17).

Vide, c’est-à-dire sans contenu, sans objet. Il ne reste plus qu’une sagesse parmi d’autres, qu’une morale dont on s’accorde à trouver qu’elle est très belle, voir idéaliste pour la rendre inaccessible. Jésus n’est plus qu’un prophète sage. Et tout le monde est tranquille.

Sans la foi en la résurrection de Jésus, je ne serais ni prêtre, ni évêque, bien sûr. Je ne serais même pas chrétien. Il n’y aurait pas d’Eglise. Je n’ai aucun moyen de prouver la vérité de ma foi au sens mathématique du terme. Ni celui de l’imposer, heureusement. Il me suffit d’avoir celui de la proposer et de l’annoncer avec - si cela est possible - autant de cœur et d’intelligence que possible. Rejoignant en cela les milliards de baptisés qui ont découvert et découvrent encore en Jésus le Christ un “vraiment Dieu plein d’amour pour l’homme” et un “vraiment homme plein d’amour pour Dieu”. Rejoignant les milliards de baptisés qui - à cause de leur foi - ont vécu et vivent autrement les mystères les plus profonds : ceux de la vie, toujours étonnante, de la souffrance souvent injuste et de la mort parfois tragique. J’imagine bien sûr toutes les questions que la foi en la Résurrection suscite. « Est-elle dans l’Evangile ? », « Est-ce un événement réellement historique ? », « Les témoins sont-ils fiables ? », « Et la tombe vide ? », « Et les apparitions ? », pour ne prendre que les plus fréquentes. Nous ne passerons pas à côté. Mais, dans un premier temps, je préfère vous conduire du côté de Jérusalem.

Dans la splendeur du soleil levant

C’est peut-être la trentième fois que je contemple Jérusalem depuis le mont des Oliviers, tant la joie d’y conduire des pèlerins l’emporte sur celle de quelques vacances plus tranquilles. C’est au soleil levant qu’elle est la plus belle. Non pas la ville nouvelle et ses hôtels géants qui se disputent le ciel au lointain, mais la vieille cité aux mille coupoles discrètes enfermée dans ses murailles rose orange au petit matin.

Une fois de plus, nous avons traversé à pied le désert de Juda entre Jéricho et Jérusalem. Trente kilomètres de côte et de chemins secs à travers la caillasse et les collines rases comme des bosses de chameau. Longue marche pour “s’habiller le cœur”, au long de sentiers sinueux et étroits comme le sont plus ou moins nos vies. Avec les instants lumineux où l’on aperçoit clairement l’objectif à atteindre et les autres où l’on ne voit plus rien. Dans l’appréhension de l’itinérance où l’on se perd, il faut alors faire confiance à celui qui connaît l’itinéraire. L’expérience est bonne. Il vaut la peine de mériter Jérusalem par cette longue marche du corps et de l’âme.

Au-delà de la vallée du Cédron, la mosquée d’Omar éclate en majesté. L’octogone de faïences bleues et vertes, coiffé de son dôme d’or, attire immanquablement le regard. Il faut beaucoup plus d’attention pour découvrir les dômes gris du Saint-Sépulcre que les chrétiens d’Orient appellent plus heureusement la basilique de “l’Anastasis”, c’est-à-dire du “surgissement”. Elle protège tout, à la fois le lieu de la crucifixion et celui de la tombe vide. Tous les archéologues, croyants ou incroyants, vous diront que ces lieux sont d’ailleurs les plus fiables. Ils ne savent pas bien localiser certains lieux saints de Nazareth, Cana, le mont des Béatitudes, ou le Thabor de la Transfiguration. Ils ne savent pas clairement où se trouvait le Cénacle, lieu du dernier repos de Jésus avec les Douze, ni même le jardin des Oliviers. Il n’en est pas de même avec le lieu de la Croix et celui de la Tombe : ils sont attestés tous deux de façon très précise, pour une raison finalement très drôle : en effet, pour éloigner les premiers chrétiens qui en firent très vite des lieux de pèlerinage, l’empereur romain Hadrien les fit raser au second siècle pour les couvrir de deux temples païens. Il ne se doutait pas que, ce faisant, il mettait en mémoire leur emplacement précis : à l’époque de Constantin et de la fin des persécutions contre les chrétiens, au début du IVe siècle, il suffirait de détruire les temples pour retrouver l’emplacement des lieux les plus saints et les protéger par une très belle basilique byzantine... Curieux retour de l’histoire ! En voulant effacer des lieux saints chrétiens, le paganisme les avait préservés !

C’est là que nous voulons aller, chacun, chacune avec notre foi et nos doutes. Nous entrerons dans la vieille ville par la porte des Lions au-delà des murailles où l’on ne peut plus qu’avancer en dehors de tous les sentiers vers un horizon sans limites. Nous parcourrons en silence les routes où se mêlent bruyamment marchands et pèlerins et nous nous arrêterons sur la place de la basilique. Assis dans le lieu le plus calme, nous fermerons les yeux pour recomposer autant qu’il est possible l’espace, tel que le vit Jésus à la fin de son chemin de croix. Il a franchi la porte d’Ephraïm. Il est hors des murs de la vieille ville de son temps. On ne crucifiait pas dans la cité au temps des Romains. Devant lui, une ancienne carrière à ciel ouvert, avec ses larges gradins en hémicycle. Les Juifs riches y ont creusé leurs tombes. Au centre, un trognon de mauvaise roche abandonné par les carriers. Il ressemble à ce que les Hébreux d’alors appelaient un Golgotha, c’est-à-dire un crâne. Le lieu est idéal pour y planter les quelques pieux dont on a besoin pour l’exécution des condamnés à mort par crucifixion.

Alors nous ouvrirons l’Evangile pour relire tout simplement l’un ou l’autre des récits de la Passion. J’imaginerai Jésus épuisé. Simon de Cyrène réquisitionné pour porter avec lui la lourde traverse qui, jointe au pieu déjà planté, formera la Croix. Et les saintes femmes, bel et bien présentes et plus fidèles que les apôtres et disciples : ils ont déjà fui, renié ou trahi, sauf « le disciple que Jésus aimait », Joseph d’Arimathie et Nicodème. Et la foule, toujours curieuse et friande d’hallalis. Et les bidasses moqueurs. Et les grands prêtres satisfaits. Et Marie, sainte Marie, dont l’Evangile dit qu’elle reste “debout” au pied de la croix. Le détail a son importance ; elle demeure forte et confiante à l’heure la plus obscure pour une mère : celle où l’on va tuer son fils, le plus saint des fils, le plus amoureux de toute vie, entre deux vrais criminels. Par quelle folie ? Au prix de quels mensonges ?

Nous essaierons d’entrer dans la foi de Jésus, à “l’Heure” de sa dernière bataille d’homme, vraiment homme, qui ne fait pas semblant de souffrir, qui affronte pour de vrai la mort. Car c’est vider la foi que d’oser dire : « Oh, pour lui, c’était facile, il était le Fils de Dieu. » C’est oublier que le vraiment Dieu qu’il est a choisi de renoncer à tous ses privilèges de Dieu pour le temps de sa vie d’homme parmi nous. Qu’il n’a pas triché avec la condition humaine. « Jésus, de condition divine, ne retint pas comme un harpagon le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même, devenant semblable aux hommes... » (Ph 2, 6-7). C’est un vrai homme qui affronte la vraie mort. Doutera-t-il de la fidélité de ce Père dont il nous a parlé ? Non, même s’il en est tenté, lorsqu’il va jusqu’à murmurer la plainte de tous ceux et celles qui souffrent trop : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34). On l’entendra surtout dire : « Père, en tes mains, je remets mon esprit. » (Lc 23, 46) Insultera-t-il ceux qui ont faussé le double procès politique et religieux pour avoir sa peau ? Non. On l’entendra dire : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34) Oubliera-t-il ses voisins d’exécution ? Non. On l’entendra dire à l’un d’entre eux : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23,43) Nous sommes tout près du lieu de la mort la plus sainte. On ne lui prend pas sa vie. Il la donne en aimant jusqu’au bout tous ceux qui sont là, y compris ses tortionnaires. La majesté de son amour est tellement claire qu’un centurion romain - un païen - est le premier à proclamer la foi : « Vraiment, cet homme est Fils de Dieu. » (Mt 27,54) Surprenant.

Nous entrerons dans la basilique sombre. C’est curieusement le premier de tous les lieux saints et pour un Occidental le plus éprouvant. Cette restauration qui n’en finit pas depuis des dizaines d’années. Ces échafaudages poussiéreux qui masquent la beauté de la coupole romane. Ces multitudes de chapelles qui s’ajustent mal et inscrivent dans l’espace les mesquineries et les divisions de notre Eglise. Les processions qui s’évitent et les chants qui s’emmêlent. Cette odeur de cierges, d’encens et de sueur. Les sacristains autoritaires. Les touristes bruyants. Les photographes qui se croient dans un zoo. Et puis ce grand cube de marbre rose, consolidé par des barres métalliques, qui coiffe le lieu de la tombe vide devant lequel il faut faire la queue longuement pour pouvoir entrer, quatre par quatre, pour quelques secondes de curiosité ou de prière intense, avant d’être instamment priés de laisser vite la place aux suivants...

Il y a de quoi éprouver la foi des plus forts, voire les humilier ; les lieux saints de l’islam, la mosquée El Aksa et le dôme du Rocher, au large dans l’écrin verdoyant de l’ancienne esplanade du temple de Salomon sont autrement lumineux, unifiés et silencieux. Le mur des Lamentations, grand lieu saint du judaïsme, impressionne par sa sobre grandeur ; il est « revêtu de chants et d’un bourdonnement de prières. Comme des rois, drapés dans leur talith [1] immaculé aux bandes sombres, les fils du monde à venir, les hommes debout se balancent, portés par les vagues des psaumes, tels les flots vivants d’une houle qui s’élèveraient vers le ciel » [2].

Pour éviter la trop grande épreuve, il faut se rendre à l’Anastasis très tôt le matin, à l’heure des premiers priants. Ou en fin d’après-midi quand les hordes de touristes qui “font” Jérusalem comme on fait ses courses ont rejoint les espaces climatisés de leurs hôtels quatre étoiles. Alors, tout devient secondaire. Toutes les raisons de la déception trop humaines s’effacent. Elles apparaissent minuscules et presque grotesques à côté du mystère révélé par cette basilique : là, nous apprenons que Dieu, notre Dieu, déteste la souffrance et la mort. Si le Père supporte que son Fils les supporte et les traverse, c’est pour nous montrer de quelle manière on peut avec lui les affronter ; c’est aussi et surtout pour manifester qu’elles ne gagneront pas. Dieu vient nous dire à quel point il tient à notre vie comme à celle de son Fils. Dans ce lieu précis de l’espace, en une seconde singulière du temps, un événement définitivement unique dans l’histoire des hommes s’est produit : une tombe s’est vidée. La mort, cette vieille “camarde” qu’a chantée Brassens, n’est pas faite pour triompher. « Il est ressuscité. » L’événement bouleverse encore les croyants d’aujourd’hui comme il bouleversa les premiers témoins : Marie Madeleine en tout premier, la prostituée qui ne fut respectée que par lui, et une autre Marie, mère de Jacques, « toutes tremblantes et joyeuses », on les comprend (Mt 28,8). Jean, le disciple que Jésus aimait, sa foi ne tarde pas : « II vit et il crut. » (Jn 20,8). Pierre, qui dans son bonheur doit réaliser l’énormité de son reniement à l’heure des risques : « Non, je vous le jure, je ne connais pas cet homme. » (Mt 26,74). Thomas, le résistant à croire : « Si je ne mets le doigt dans la marque des clous, si je ne mets la main dans son côté, non, je ne croirai pas. » (Jn 20,25) Les deux disciples d’Emmaüs aux yeux trop lourds de larmes pour le reconnaître vite (Lc 24,16). Je penserai à ce très beau tableau de l’atelier du Titien que l’on trouve au Louvre et... à l’évêché... de Luçon ! Nous sommes dans l’hôtellerie d’Emmaüs ; sous la table, un chien est en arrêt devant un chat ; autour de la table s’affairent deux aubergistes ; à table, assis, le Ressuscité est entouré des deux disciples : un prince et un cardinal, tous deux de l’époque du peintre, et vraisemblablement connus de lui. Un peu comme si, aujourd’hui, l’on représentait le Christ entre le président Chirac et le cardinal Lustiger ! Il s’agit de dessiner l’instant où leurs yeux s’ouvrent : « Ils le reconnurent à la fraction du pain. » (Lc 24,30-31). Le prince a un mouvement de recul et de surprise : il regarde intensément le visage de Jésus qu’il reconnaît enfin. Le cardinal quant à lui regarde le pain fractionné, joint les mains et bascule de son siège pour s’agenouiller. Surprise et contemplation, étonnement et adoration : il faut les deux attitudes...

Les témoins sont-ils fiables ?

La question est incontournable, puisque la foi en la résurrection de Jésus repose en grande partie sur leur témoignage. Eh bien, je crois qu’ils le sont. J’aime les premiers témoins et je leur fais confiance. Ils méritent notre confiance, parce qu’à l’évidence - il suffit de lire les évangiles - ils ne sont pas de la race des faussaires, des illuminés et des chefs de secte. Jamais ils ne manipuleront les libertés en imposant leur foi. Ils proposeront simplement de croire en celui qu’ils ont vu et entendu. Jamais ils ne s’enrichiront sur la faiblesse affective des malheureux : ils offriront gratuitement celui qu’ils ont reçu gratuitement. Leur honneur sera de choisir la pauvreté comme richesse. Jamais ils n’assureront leur propre sécurité : ils prendront tous les risques pour eux-mêmes par amour de lui, y compris celui du martyre pour le plus grand nombre d’entre eux.

On les avait connus vantards, couards, jaloux, lâches et endormis. Ou encore abattus, désespérés, vidés lors de la mort de celui auquel ils s’étaient attachés depuis deux ou trois ans. N’attendant plus rien. Sûrement pas sa résurrection. Avec comme seul projet celui de se disperser et de repartir qui à la pêche sur le lac de Tibériade, qui au bureau de douane de Capharnaüm... et encore le plus discrètement possible, sans se faire voir. Dieu sait si les évangiles ne cachent pas leurs faiblesses, leurs défauts, leurs péchés. C’est d’ailleurs pour nous un bon signe de l’authenticité de ces écrits majeurs.

Or, on les retrouve projetés dans l’aventure missionnaire la plus risquée et la plus intense, totalement dépossédés d’eux-mêmes, délivrés du désir de plaire ou de garder leur tranquillité et forts d’une force qui n’est pas la leur. Un événement les a changés : ils ont vu le ressuscité après avoir, pour la plupart, douté et résisté. Et ils ont cru. Ils ont compris que l’événement de la résurrection changeait tout, qu’il ouvrait une route d’espérance infinie : il n’était plus question de profiter de la vie qui passe avant qu’elle ne s’achève avec, selon les cas, sobriété ou gloutonnerie. Il valait au contraire la peine d’apprendre à “renaître d’en haut” et à vivre autrement, “en hommes nouveaux” “destinés à la vie éternelle” (Ac 13,48). Ils ont compris que la vie ne serait plus consommation plus ou moins précipitée de plaisirs, mais apprentissage d’une béatitude au-delà du bonheur. Qu’elle ne serait plus chandelle à consumer par les deux bouts avant qu’il soit trop tard, mais adaptation à la Lumière. Qu’elle ne serait plus seulement crainte de la mort, mais préparation active d’une autre renaissance infiniment plus décisive et définitive que la première. Voilà ce qu’ils essaieraient de dire dans la fragilité de leurs mots et de vivre dans la fragilité de leur vie, avant tous les “baptisés dans la mort et la résurrection du Christ” qui prendraient leur suite. Voilà ce que nous essayons de dire, humblement mais de tout notre cœur, et autant que possible par toute notre vie, aujourd’hui encore.

Coup de gueule et profession de foi

Des “vies de Jésus” ou essais, souvent publiés par des catholiques, le dépouillent de ses miracles et de ses paroles-mêmes, attribuées à la créativité rêveuse ou géniale des communautés chrétiennes. Elles auraient fait du Jésus de l’histoire, un banal charpentier de village, le Christ de la foi. “L’homme qui devint Dieu” ne serait “rien qu’un homme”, comme chantait Marie Madeleine dans Jésus Christ Superstar.

« A voir le ressuscité de Pâques ainsi réduit à l’état de cadavre ou d’ectoplasme, sinon caricaturé en paumé, ou révolutionnaire, marié ou homosexuel, on se demande [...] comment il y a plus d’un milliard et demi de chrétiens sur la planète. On se demande surtout comment le Christ redonne encore sens et fécondité à la vie de tant d’hommes : des centaines de milliers de convertis qui retrouvent, au-delà d’une vie animale ou anxieuse, le bonheur et la vraie vie de Dieu. Alors, pourquoi cet acharnement à l’éliminer ? Et pourquoi ces livres qui le réduisent à rien sont-ils des best-sellers ? » [3]

Un vrai « coup de gueule » ! Non pas à l’égard de ceux et celles qui n’arrivent pas à croire. Ils sont infiniment respectables et respectés par le Christ. Mais à l’égard des croyants qui pensent servir la foi en la réduisant à l’intellectuellement supportable. Comme si Dieu n’avait plus rien à révéler de son mystère. Comme s’il n’avait pas le droit d’être lui-même, de nous surprendre dans ce que nous croyons savoir de la vie et de la mort, de nous rendre éberlués devant la majesté de son amour. Cette majesté que nous voyons dans la perfection de l’amour que garde son fils clans sa Passion, mais aussi dans la perfection de l’amour qu’a son Père en le ressuscitant « le troisième jour ». On se souvient du titre choc d’un livre de Clavel : « Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » Comme je comprends cette insurrection.

Avec les apôtres et l’Eglise, je crois en la Bonne Nouvelle qui change tout : « Christ est ressuscité. » Dans la foi lumineuse ou dans la foi obscure, il est pour moi l’Unique en qui je vois toute la beauté possible de l’homme et de Dieu. Enfin le vraiment homme qui m’appelle à le devenir, moi qui le suis si mal encore. Enfin le vraiment Dieu qu’on peut aimer parce qu’il ne fait pas peur, qu’il relève, pardonne et patiente mieux que le meilleur des pères puisque c’est ainsi que le Christ révèle Dieu quand nous voulons bien l’écouter tel qu’il le donne et non tel que nous le fabriquons. Un Dieu comme cela ne s’invente pas. Il est bien le “Tout Autre”, à l’envers de nos représentations grossières ou maladroites. Voilà de quoi le choisir pour qu’Il nous donne de vivre notre vie de chaque jour, ses réussites et ses échecs, avec un autre Esprit : le sien !

C’est ma foi depuis toujours, je crois pouvoir le dire sincèrement. C’est la foi de l’Eglise et des baptisés. Celle que j’essaie de servir comme prêtre et comme évêque. Comme prêtre parce que je l’ai désiré. Comme évêque parce que je l’ai accepté. Sans la foi en sa résurrection, le Christ ne mérite pas qu’on lui donne tout son cœur, son corps, son temps, et son esprit. Il ne mérite pas qu’on le préfère à la femme et aux enfants qu’on aurait pu avoir. Avec la foi, il est à jamais pour tous les baptisés le Fils de Dieu et le Frère des hommes à qui l’on peut se donner tout entier. Non sans faiblesses parfois. Mais avec Pierre, nous pouvons dire en vérité : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » (Jn 6,68). Ou aux heures de faiblesse : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. » (Jn 21,17)

Cinq portes pour aller plus loin

Il n’était pas plus facile de croire en la résurrection de Jésus autrefois qu’aujourd’hui.

Je suis toujours surpris par les affirmations du genre : « II y a deux mille ans, c’était plus facile de croire », « on était davantage crédules ». Cette réaction est sinon méprisante, au moins prétentieuse. Elle signifie que nos pauvres anciens savaient si peu qu’ils ne pouvaient que croire, et qu’aujourd’hui nous serions assez savants pour nous passer de foi. C’est oublier tout d’abord la foi des croyants d’aujourd’hui “pas plus bêtes que les autres” mais aussi la crédulité de plus en plus folle d’un grand nombre de nos contemporains, fussent-ils scientifiques. C’est oublier aussi quelque chose d’évident : nos aînés comme nous savaient qu’un mort enterré ne sortait pas de sa tombe, et que sa disparition, s’ils l’avaient aimé, les faisait pleurer : la veuve de Naïm “pleure” son fils unique (Lc 7,13) ; tout un quartier de Capharnaüm “pleure” la fille de Jaïre (Lc 8,52) ; Jésus lui-même “pleure” devant la tombe de son ami Lazare (Jn 11,35). Il n’y a pas de honte à pleurer, même quand on a la foi. C’est oublier encore que la foi en la résurrection des morts était au cœur d’un débat très rude entre les Juifs du temps de Jésus : les sadducéens, traditionalistes du milieu clérical de Jérusalem, plutôt collaborateurs des Romains au plan politique, n’y croyaient pas (Mt 22,23), à la différence des pharisiens de Galilée, plus novateurs en matière de foi et très résistants à l’occupation romaine. C’est oublier enfin l’épaisseur des doutes qu’ont eus d’abord les apôtres à l’annonce de l’incroyable nouvelle. « C’est du radotage de femmes ! » (Lc 24,11), disent-ils spontanément, ce qui n’est pas très gentil ! « Ils ne la crurent pas » (Mc 16,11) : il s’agit de Marie de Magdala. « On ne les crut pas aussi » (Mc 16,13) : il s’agit sans doute des disciples d’Emmaüs. On comprend que Jésus leur reproche « leur incrédulité et leur obstination à ne pas croire ceux qui l’avaient vu ressuscité » (Mc 16,14). On voit que la difficulté de croire en la résurrection de Jésus ne date pas d’aujourd’hui.

Tous les écrits du Nouveau Testament annoncent d’abord et avant tout la résurrection de Jésus.

C’est dans la première lettre de saint Paul aux Corinthiens que l’on trouve le tout premier “Credo” des chrétiens de Damas (1Co 15,3-5). Paul rappelle sans doute ce qu’il a lui-même proclamé au moment même de son propre baptême, deux ans après la mort et la résurrection de Jésus, quelques jours après sa propre conversion. On est en 35 après Jésus Christ. Ce credo primitif est tout à fait étonnant quant à la conjugaison des verbes. Il ne comporte que quatre affirmations : trois verbes sont à l’aoriste, une sorte de passé simple qui désigne des événements ponctuels, précis mais passés : « Christ mourut. Christ fut mis au tombeau. Christ apparut à Céphas (vieille appellation de Pierre) puis aux Douze. » Mais un verbe est au parfait passif, qui - lui - indique le résultat présent et durable d’une action passée : « Il est ressuscité. » C’est tout à fait génial pour dire avec la grammaire l’événement fondateur de la foi des chrétiens.
Les quatre évangiles sont des catéchèses primitives
adressées à des auditoires très différents, d’où de nombreuses variantes de détail sur la chronologie et la topologie des événements ainsi que sur leurs acteurs secondaires. Ils sont devenus tels que nous les connaissons quelques dizaines d’années après la mort et la résurrection de Jésus -Christ, à l’heure où, du vivant des derniers apôtres, il devenait nécessaire de fixer par écrit la Bonne Nouvelle. Ce que tous les biblistes savent bien, c’est qu’ils se sont constitués comme à l’envers à partir de “livrets” primitifs et que ce sont les récits de résurrection qui ont d’abord été mis par écrit ; car c’est là qu’est la bonne nouvelle originelle et originale des chrétiens, aussi surprenante soit-elle. Puisqu’il est ressuscité, on veut savoir dans un second temps comment il est mort : ce sont alors les récits de sa passion que l’on met par écrit. Puisqu’il est mort, on veut savoir dans un troisième temps comment il a vécu, ce qu’il a dit, ce qu’il a fait : on écrit alors tout ce qui concerne son ministère public en Galilée et en Judée entre son baptême et sa passion. Quelques communautés sont encore plus curieuses : elles veulent savoir où et comment il est né, où et comment il a grandi : et là, seuls les évangiles de Matthieu et de Luc en parlent. Quant au livre des Actes des Apôtres, que l’on appelle souvent l’évangile des premiers temps de l’Eglise et que l’on doit à saint Luc, il ne fait que rabâcher la prédication primitive suivante : « Christ est mort, il est ressuscité, nous en sommes témoins, convertissez-vous. » C’est le cœur de ce que disent Pierre, Jean, Paul et les autres, quel que soit l’auditoire et quels que soient les risques, fût-ce celui de l’emprisonnement, de la bastonnade ou même de la mort. On peut les inquiéter, les arrêter, les juger, les fouetter ou les tuer : ils peuvent tous dire ce qu’affirment Pierre et Jean devant le Sanhédrin, le grand conseil des Juifs de Jérusalem : « Nous ne pouvons pas quant à nous ne pas publier ce que nous avons vu et entendu. » (Ac 4,20)

Comment dès lors pouvoir dire ce qu’il nous arrive d’entendre encore aujourd’hui, à savoir que la foi en la résurrection de Jésus ne serait pas au cœur des évangiles ou des écrits du Nouveau Testament et qu’elle ne serait qu’une idée tardive inventée par ses disciples ?

La foi en la résurrection est le grand trésor commun aux apôtres et aux croyants de tous les âges et dans toutes les Eglises qui se reconnaissent chrétiennes.

Les apôtres n’ont pas connu le Nouveau Testament tel que l’Eglise l’a définitivement fixé au IVe siècle. Ils n’ont pas proclamé - et pour cause - le texte du Credo élaboré dans la prière et l’intelligence de la foi lors des conciles de Nicée et de Constantinople au cours de ce même siècle. Ils n’ont pas utilisé les rituels sacramentels que la tradition de l’Eglise authentifie de concile en concile. Ils n’ont rien connu du droit ecclésiastique qu’il a bien fallu codifier au fur et à mesure que le droit des faibles devait être défendu devant l’arbitraire des forts. Par ailleurs, qu’ils soient catholiques, orthodoxes, protestants ou anglicans, qu’ils votent à droite ou à gauche, qu’ils soient plutôt attachés aux traditions à respecter ou aux progrès à réaliser, tous les baptisés sont unis par la foi au Christ ressuscité. La résurrection, plus qu’un événement historique parmi d’autres, est l’événement qui fonde notre foi personnelle et celle de l’Eglise. Celui qui fonde notre histoire. Elle est « l’épicentre du tremblement de terre chrétien qui ébranle joyeusement le monde depuis deux mille ans ». [4]

On sait de la résurrection ce qu’elle n’est pas.

Elle n’est pas le prolongement temporaire de la vie terrestre, tel qu’ont pu le connaître Lazare, l’ami de Jésus (Jn 11), la fille de Jaïre (Lc 8,49-55) ou le fils de la veuve de Naïm (Lc 7,11-17).

Elle n’a pas besoin de l’acharnement à garder les corps, tel que l’ont pratiqué les anciens Egyptiens, mais elle n’est pas non plus la seule résurrection de l’âme qui se perdrait indistinctement dans une sorte d’Absolu divin oubliant les corps tel que le rêvaient les Grecs. Elle n’est pas la réincarnation temporaire dans une existence supérieure ou inférieure, voire animale, selon les mérites que nous aurions plus ou moins obtenus dans notre vie par nos propres forces, telle que l’imaginent les bouddhistes. Découvrant ce qu’elle n’est pas, comment essayer de dire ce qu’elle est ? Sans doute le plus beau de tous les dons que Dieu veut nous offrir. Un don que Dieu nous dévoile par son Fils Jésus pour nous dire qu’il veut la résurrection pour chacun de nous et pour toujours, si nous voulons bien l’accepter en essayant de vivre déjà, dès maintenant, comme des ressuscités - au service permanent d’un peu plus de justice, de partage, de pardon, de respect, de vérité et d’amour au jour le jour de nos vies d’hommes et de femmes. Il y a de la résurrection à faire chaque jour avant qu’elle ne nous soit offerte, plénière et définitive, au-delà de notre mort. Nous avons reçu de Jésus Christ du ciel à faire sur terre avec nos bras, avant de le recevoir pour toujours et de découvrir l’ampleur inconcevable pour nous du cadeau mystérieux que Dieu veut pour chacun, s’il le veut bien.

À ce point d’entrée dans le mystère, comment renoncer à l’analogie suivante ? De la même manière que l’embryon qui se développe dans le ventre de sa mère ignore tout de la terre qu’il connaîtra dans l’au-delà de sa naissance et qu’il hurle de peur à l’heure du passage, de la même manière il nous faut consentir à ne rien trop savoir de ce que sera notre vie de ressuscité dans l’au-delà d’une mort qui peut nous faire peur, à tout le moins nous intriguer. Nous savons seulement que le désir de notre Père n’est que celui de partager avec chacun le bonheur que nous percevons déjà dans celui du Christ ressuscité. Nous n’avons que notre vie pour nous adapter à la résurrection qui nous sera donnée. Il n’y a pas de temps à perdre.

Une question-limite surgit immanquablement : « Si Dieu existe, pourquoi le mal, la souffrance et la mort ? »

Comme chacun, je me heurte à ce mystère et voudrais ne le toucher qu’avec des doigts d’infirmière. Dans son petit livre génial L’Humilité de Dieu [5], le père François Varillon ouvre la brèche du sens : « Si Dieu intervenait pour que soient évités les tâtonnements, les désordres, les raz de marée, les épidémies, le monde serait pour lui comme un objet qu’on manipule. Notre imagination glissant à l’infantilisme y verrait sans doute un plus grand amour. Mais Dieu n’aime pas comme nous voudrions qu’il aimât quand nous projetons en lui nos rêves. Il ne nous épargnerait la souffrance qu’au prix d’un paternalisme par lequel il cesserait d’être l’Amour. [...] Au vrai, Dieu nous respecte trop pour nous éviter magiquement de souffrir, et il se respecte trop lui-même pour s’épargner à lui-même la souffrance de notre propre souffrance... » C’est ce Dieu humble et respectueux que j’aime et voudrais faire aimer. C’est de son Fils que j’aimerais apprendre à lutter sur terre contre toute souffrance et à l’assumer, quand elle survient, sans révolte contre lui - c’est trop facile -, ni haine de ceux qui pourraient en être la cause - c’est trop simple aussi. Tout cela avant de connaître l’au-delà d’un monde qui « gémit en travail d’enfantement » (Rm 8,22) : nous sommes faits nous aussi pour la résurrection.

Tombeau vide et vierge pleine

Le titre peut surprendre. Il est pour moi infiniment respectueux et je veux l’expliquer. J’ai longtemps buté sur les deux signes les plus étranges dont parlent les évangiles, une vierge mère (Lc 1,31-35 ; Mt 1,25), et une tombe vide (Mt 28,6 et Mt 28,11-15 ; Mc 16,5-8 ; Lc 24,2-3 ; Jn 20,2-9). J’ai entendu les sarcasmes et les doutes à leur évocation : ils m’ont longtemps troublé. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’il fallait sans doute les relier pour en dénouer le sens. Comme par hasard, ils se trouvent aux deux moments les plus étonnants de ce qu’on appelle l’Incarnation de Jésus, lorsque l’Eternel se glisse dans le temps sans le faire éclater et lorsqu’il en sort sans l’abandonner. Lorsque le ciel touche la terre et que le Fils de Dieu prend corps en la Vierge Marie. Lorsque la terre touche le ciel et que Jésus ressuscité retrouve pour toujours « le rang qui l’égale à Dieu » (Ph 2,6).

Renonçant alors à éliminer la double énigme - c’est trop facile et pratique - en la réduisant à la mesure de l’expérience humaine la plus commune, celle de l’accouplement d’où peut surgir la vie et celle de l’enfermement d’un corps mort en sa tombe, j’ai aimé ce Dieu qui, en deux clins d’œil majeurs, vient nous surprendre avec humour dans ce que nous croyons savoir de plus sûr aujourd’hui comme au temps des apôtres : une vierge ne donne pas la vie et un mort ne sort pas de sa tombe. Et Dieu le fait sans jeter le moindre soupçon sur l’amour charnel vécu par les époux : le judaïsme chante la bénédiction des bénédictions que sont le mariage et la joie d’enfanter ; il suffit de lire le Cantique des cantiques ou le livre d’Osée. Il le fait aussi sans prendre à la légère l’épreuve de la mort : là encore, le judaïsme nous apprend le juste respect du corps mort évitant le double excès de la momification égyptienne et de l’incinération pratiquée par les païens romains.

Et pourtant, le Nouveau Testament n’hésite pas à révéler ces deux “signatures” de Dieu ! Avec la première, la maternité virginale de Marie, c’est comme si Dieu nous disait : « Tu crois savoir d’où vient la vie, de la rencontre charnelle de tes parents ? C’est vrai mais un peu court : la vie vient de plus loin qu’eux. Elle vient plus de ce Dieu qui t’aime que de tes parents. » Ce que ressentent très bien la plupart des jeunes époux quand ils s’émerveillent devant l’enfant qu’ils tiennent dans leurs bras pour la première fois. Avec la seconde, la tombe vide, c’est comme si Dieu nous disait : « Tu crois savoir ce qu’est la mort, et la disparition à jamais de celui ou de celle qui disparaît dans la tombe ? C’est apparemment juste mais vraiment trop court : ta vie va bien plus loin que ta tombe ; elle va jusqu’à ce Dieu qui t’aime. Encore laisserais-tu ta vieille peau dans la terre, tu es fait pour une vraie vie sans fin... »

Quant aux apparitions de Jésus après sa résurrection ?

A vrai dire, je n’aime pas le mot “apparitions” : il fait fantomatique. Nous lui préférons souvent le mot de “manifestations”. Jésus se manifeste. Il se donne à voir, à reconnaître. Il sait le trouble que sa mort sur la croix et sa mise au tombeau ont provoqué en ceux et celles qui s’étaient attachés à lui et qui avaient reconnu en lui celui que l’on appelle le Messie, l’envoyé de Dieu.

Et voilà qu’il a la délicatesse de se donner à voir juste ce qu’il faut pour que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils le reconnaissent. Il le fait sobrement, sans paillettes ni effets spéciaux. Une présence discrète, un regard, une parole, un seul geste suffisent. Juste assez pour faire fondre les derniers glaçons que sont les doutes. Peu importe de savoir combien de temps il le fait. L’Ecriture (Ac 1,3) et la tradition parlent de quarante jours. Mais nous savons bien que, dans la Bible, ce nombre, en années ou en jours, a plus de signification symbolique que de sens arithmétique : quarante jours d’inondation au temps de Noé (Gn 7,12), quarante ans d’exode pour les Hébreux à travers le désert du Sinaï (Nb 32,13), quarante jours pour Moïse au sommet de la montagne des dix commandements (Ex 24,18), quarante ans de règne pour David (2S 5,4), quarante jours de jeûne au désert de Juda pour Jésus (Mt 4,2) ; c’est chaque fois le temps d’une révélation, le temps qu’il faut pour comprendre quelque chose d’important, le temps nécessaire pour aller au-delà de l’épreuve jusqu’à l’expérience d’une renaissance ou d’un accomplissement.

Le temps des manifestations de Jésus s’achève en ce que nous appelons l’Ascension. Le Maître peut disparaître aux regards de chair puisqu’il est reconnu avec le cœur. Il doit même le faire pour nous aider à grandir et nous donner goût d’aller plus loin et plus haut, à la manière du premier de cordée qui disparaît derrière une crête mais n’en est pas moins là, bien présent, pour nous guider, nous assurer, et nous sauver en cas de chute. Il peut retrouver son Père et nous envoyer l’Esprit, ce souffle qui traverse l’Eglise et qui rend “gonflés” les meilleurs d’entre nous, ceux que nous appelons les saints et les saintes. Ce sont eux qui font progresser le plus sûrement le monde.

“Un grand amour nous attend”

Vous l’avez aimé ou détesté, peu importe. Ce soir-là, il a répondu d’une manière géniale à la question - attendue, inattendue, je ne sais pas - qu’on lui posait : « Et si, au-delà de votre mort, Dieu vous rencontre, que souhaitez-vous qu’Il vous dise ? » Bernard Pivot s’adresse à François Mitterrand, les yeux dans les yeux ; c’est la fin d’une longue interview télévisée. Le président - il l’était encore - est visiblement fatigué. Il se fait préciser la question. Il réfléchit. Et la réponse surgit, surprenante : « Je voudrais qu’Il me dise : “Enfin, tu sais !” et j’aimerais qu’Il ajoute : “Sois le bienvenu.” »

Je n’oublierai jamais ces quelques mots parce que j’aimerais les entendre moi-même à l’heure de ma mort, comme j’aimerais que chaque lecteur de ces lignes les entende aussi, quand son heure viendra, quelle que soit sa foi ou son incroyance, quoi qu’il ait fait, réussi ou raté.

À l’heure où j’écris ces lignes, je reviens des obsèques d’une vieille maman. Son fils est prêtre. J’ai aimé le texte anonyme qu’il nous a lu pour nous faire prier ; il dit encore mieux que tout la simplicité de notre foi :

« Ce qui se passera de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, je ne le sais pas... Je crois. Je crois seulement qu’un grand Amour m’attend. Maintenant que mon heure est proche, que la croix m’indique le seuil à franchir, alors ce que j’ai cru, je le crois plus fort au pas de la mort. C’est vers un Amour que je marche en m’en allant. C’est dans son Amour que je tends les bras. C’est dans la vie que je descends doucement. Quand je mourrai, ne pleurez pas. C’est un Amour qui me prend paisiblement. Si j’ai peur... et pourquoi pas ?... rappelez-moi simplement qu’un Amour, un Amour m’attend... Oui, Père du ciel, voici que je viens vers vous comme un enfant. Je viens me jeter dans votre Amour... votre Amour qui m’attend. »

Je parierais bien que ces lettres sont de saint Jean de la Croix !

 

[1Châle de prière.

[2Hélène Jung (sœur Marie-Madeleine, op), Jérusalem au sommet de ma joie, Collection Racine, éd. de l’Olivier, Haïfa, 1983, p. 36.

[3René Laurentin, Le Figaro, 8 avril 1996.

[4Th. Rey-Mermet, Croire, pour une redécouverte de la foi, tome 1, éd. Droguet et Ardant, 1976, p. 248.

[5Éd. du Centurion, 1974, p. 124.

François GARNIER

Archevêque de Cambrai, France

(re)publié: 01/03/2008
1ère public.: 28/02/1997