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Assomption (15/8) : Commentaire

On relève une fête de la dormition de Marie dès le milieu du 5e siècle, célébrée le 18 janvier, sans que l’on sache exactement la raison de cette date. L’empereur Maurice († 602) la transféra au 15 août, prescrivant de la solenniser tout particulièrement. La fête est généralisée en Orient et en Occident vers le 7e siècle, mais son objet précis, tel que l’a défini Pie XII dans le dogme de l’assomption, n’était pas aussi évident au départ. On célébrait la dormition de Marie, c’est-à-dire sa mort, tout comme on célébrait le jour de la mort des martyrs.

L’Orient célébra assez vite l’assomption corporelle de Marie. Cette fête compte parmi les grandes de l’année, et les moines la font précéder d’un long jeûne. L’Occident, par contre, resta sur sa réserve, parce que cette Assomption corporelle s’appuyait sur des récits apocryphes dont on se méfiait avec raison. D’où l’insignifiance calculée des formulaires latins ; ainsi l’évangile était-il celui de Marthe et Marie. Et encore ! d’une Marie autre que la Vierge. La croyance en l’assomption corporelle de Marie se précisa lentement, comme un soleil perçant peu à peu le brouillard. On argumenta du fait que, Marie ayant été la mère de Jésus, il était de la plus haute convenance que le corps de la Vierge, qui avait donné sa chair à l’humanité du Christ, fût préservé de la pourriture du tombeau. Au 13e siècle, il n’y a plus trace d’hésitation, et la fête prend de l’ampleur. Elle connut un regain de faveur en France grâce au vœu de Louis XIII (le roi dut attendre 23 ans pour avoir un héritier) et à la procession dite du 15 août. Napoléon garda l’Assomption comme une des quatre fêtes chômées - avec l’Ascension, la Toussaint et Noël.

La proclamation du dogme de l’Assomption par Pie XII (1950) entraîna une refonte complète du formulaire liturgique, et la réforme post-conciliaire dota ce dernier de lectures d’une haute richesse doctrinale.

Beaucoup de chrétiens ont du mal à croire à l’assomption corporelle de la Vierge, parce qu’ils se la représentent dans son corps tel qu’elle l’avait ici-bas. Ils oublient que la Vierge n’a pu monter au ciel qu’avec un corps glorifié, transformé, tel le corps du Christ ressuscité. Ils auront plus de joie à fêter cet événement en sachant qu’eux aussi sont appelés à une assomption dont l’ascension du Christ est le garant. Ils sauront aussi que l’Eglise exalte de la sorte le corps, bien autrement que les cultes contemporains du corps.

Théologiquement, la Maternité de Marie est la fête mariale la plus grande ; elle est à l’origine de toutes les autres. Si l’Assomption a, liturgiquement, le plus grand éclat, c’est qu’elle est l’épanouissement complet du titre de Mère de Dieu. La maternité, humble à Bethléem, douloureuse au calvaire, s’épanouit en maternité glorieuse. C’est la fête de l’été marial, de ses récoltes, comme la récolte que, dans nos régions, on engrange vers cette époque.

Plus profondément, cette fête est une célébration de la résurrection de Jésus dont l’assomption de Marie n’est qu’une extension. Jésus est le premier à monter au ciel (deuxième lecture), la Vierge le suit, aurore de l’Eglise triomphante, parfaite image de l’Eglise à venir, de cette Église que nous formerons un jour avec elle et tous les saints (préface de l’Assomption).

MESSE DU JOUR

Première lecture : Ap 11,19a ; 12,1-6a.10ab

Surréaliste avant la lettre, ce célèbre passage décrit l’Eglise. Mais il est on ne peut plus apte à décrire Marie, ce qui montre à l’évidence combien Marie est dite, avec raison, la figure de l’Eglise. De sorte que si l’on veut connaître l’une, il suffit de contempler l’autre, et vice versa.

Le Temple qui est dans le ciel s’ouvrit, et l’arche de l’Alliance du Seigneur apparut. L’arche, signe de l’Alliance solennellement conclue au Sinaï, était déjà figure de l’Alliance nouvelle et éternelle réalisée en Jésus. Cette Alliance, la voici qui apparaît parfaite, pleinement accomplie au ciel. Jean voit l’Eglise céleste jouir de cette Alliance dans le face à face avec Dieu.

Si la liturgie accole aujourd’hui ce dernier verset du chapitre 11 au chapitre suivant, c’est qu’elle veut encore y voir autre chose. Dans cette arche elle voit Marie, dite l’arche d’alliance par les Pères de l’Eglise et les litanies mariales. Son sein n’a-t-il pas été une arche contenant le Christ, bien autrement que l’arche de cèdre sur laquelle reposait la gloire de Yahvé ? Qui cherche Marie trouve Jésus.

Puis Jean voit un signe grandiose... une femme, c’est l’Eglise terrestre, ayant le soleil (symbole de la grâce) pour manteau, la lune (signe du mal) sous les pieds, sur la tête une couronne de douze étoiles (...) (allusion aux douze tribus d’Israël et aux des douze apôtres sur lesquels est fondée l’Eglise, NDLR]. Elle était enceinte. L’Eglise porte le Christ en elle et le porte au monde.

Elle criait, torturée par les douleurs de l’enfantement. Sa mission de donner le Christ au monde se fait dans la peine et l’effort. Un énorme dragon rouge-feu avec sept têtes et dix cornes, et, sur chaque tête, un diadème symbolise les forces du mal multipliées en une multitude (sept et dix sont des chiffres de plénitude) de puissances anti-chrétiennes si fortes qu’elles provoquent la chute d’un tiers (d’une partie) des étoiles du ciel ; allusion à la chute des anges et à l’ébranlement de quelques-uns dans l’Eglise qui en étaient les “étoiles”. Ne nous laissons pas ébranler, même si des prêtres, des étoiles quittent l’Eglise.

Le dragon veut dévorer l’enfant : le mal veut étouffer toute nouvelle naissance du Christ en notre temps.

Or la femme mit au monde un fils, l’enfant mâle, promis par les prophètes, le berger des nations (Je suis le bon pasteur, le vrai berger, dit Jésus), les menant avec un sceptre de fer (allusion à Ps 2,9 et que la première communauté chrétienne médite en fonction du Christ ressuscité, Ac 4,25 sv). L’enfant fut enlevé auprès de Dieu et de son trône. Le Christ est monté aux cieux et s’est assis à la droite du Père.

La femme, elle s’enfuit au désert, allusion à l’exode du peuple juif qui séjourna quarante ans au désert, lieu de la protection et de la proximité divines. Nous sommes loin de l’Eglise triomphale. L’Eglise terrestre doit fuir, se cacher. Mais Dieu la protège, lui prépare une place où elle échappe à la destruction.

Le lectionnaire saute le combat entre Michel et le dragon pour déboucher sur l’issue heureuse du temps de l’Eglise. Dieu triomphe finalement : Voici maintenant le salut, la puissance et la royauté (accumulation de titres de victoire) de notre Dieu, le Père, et le pouvoir, le règne éternel, de Jésus son Christ (son envoyé).
Quel acte de foi en l’Eglise persécutée et cependant protégée ! Et comme la grandeur de notre vocation nous est ici rappelée : enfanter le Christ pour notre temps !

Mais pourquoi lisons-nous, en cette fête de Marie, un texte sur l’Eglise ? C’est que Marie, plus que tout autre, incarne l’Eglise. Elle en est la figure la plus expressive et la réalisation la plus dense. C’est elle qui a été enceinte du Christ, qui l’a mis au monde. C’est elle qui est maintenant au ciel, exaltée au-dessus de toute créature, ayant pour manteau le soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Telle l’aime la représenter l’art chrétien dans son assomption.

Voir Marie c’est voir l’Eglise. Comprendre l’Eglise c’est comprendre Marie.

Psaume : Ps 44

A l’occasion d’un mariage royal, la jeune reine est conduite vers son époux.

Écoute, ma fille, toi, Marie. Écoute, toi, Église qui participeras de sa gloire. Regarde, tends l’oreille. Quelque chose de merveilleux t’arrive. Oublie tout ce qui t’était cher ; c’est si peu en regard de ce qui t’attend. Regarde le roi qui t’accueille en son palais céleste. Prosterne-toi dans l’adoration et l’émerveillement.

Comme tu es belle ! Là, dans la gloire de ton assomption. Vêtue d’étoffes précieuses, revêtue, pleine de grâce. On te conduit, toute parée, vers le Christ, le roi.

Ses compagnes lui font cortège, toute la foule des saints, et particulièrement les femmes honorées en elle. Avec Marie, elles entrent au palais du roi. Avec elle, nous entrerons, à notre tour, dans la gloire.

Deuxième lecture : 1 Co 15,20-26

Quand Paul écrit ses lettres, Marie vit encore, selon toute probabilité (Paul meurt vers 67, Marie peut-être vers 70). On comprend donc sa réserve envers ce que nous appelons la dévotion mariale. La seule fois qu’il parle de Marie, il dit : Jésus est né d’une femme (Ga 4,4). Mais ce petit verset contient en germe tout ce que Luc, Jean et les siècles suivants développeront peu à peu. Dans le texte ci-dessous, Paul ne fait aucune allusion à l’assomption de la Vierge, mais les bases de la gloire mariale y sont magnifiquement jetées.

Au centre de ces versets, l’acte de foi : Christ est ressuscité le premier pour nous obtenir, à nous qui venons ensuite, une résurrection semblable. Il n’est pas glorifié pour lui seul, le but profond pour lequel le Christ est ressuscité des morts, c’est pour que (voyez ce pour que) dans le Christ tous ressuscitent, chacun à son rang ; en premier le Christ et ensuite ceux qui seront à lui.

C’est dans la résurrection et l’ascension (qui sont un tout) de Jésus que l’assomption de Marie trouve son point de départ. L’assomption de la Vierge est une conséquence de la résurrection du Christ. C’est donc une espèce de fête de Pâques que nous célébrons aujourd’hui la résurrection de Jésus dans ses prolongements en Marie - et en nous. Ce que Dieu a déjà accompli si merveilleusement en elle, il le fera également en nous. La fête du triomphe de Marie est donc aussi la nôtre. Pourvu que nous soyons de ceux qui, comme elle, seront au Christ quand il viendra. - Réjouis-toi. Non seulement le Seigneur fit pour Marie et pour nous, des merveilles (évangile), mais il en fera encore : Nous serons glorifiés avec le Christ. Chacun à son rang. Marie l’est déjà, et hautement. Nous le serons bientôt.

Évangile : Lc 1,39-56

En ces jours-là (après que l’Ange eut donné à Marie le signe de l’incroyable qui se passait en elle, « Élisabeth, ta parente, est enceinte au sixième mois », Lc 1,36), Marie se mit en route pour voir le signe qui lui était donné, et recevoir, par là-même, confirmation que son enfant serait le Messie.

Rapidement, en hâte : c’est la hâte messianique, faite de joie, de désir, d’attente qui ne sait plus attendre. Suis-je pressé de me mettre en route, ai-je hâte de voir comme Marie ?

Vers une ville de la montagne de Judée. Zacharie, comme la plupart des prêtres du temple, habitait avec sa famille dans les environs de Jérusalem ; la tradition localise Ein Karim, à 6 km de la ville.

Entrer, saluer Élisabeth est ici plus que de la politesse. Déjà, le Christ entre ; c’est lui qui, par Marie, fait tressaillir l’enfant dans le sein d’Elisabeth, d’un tressaillement de joie, de la joie messianique annoncée par les prophètes. Nous portons le Christ en nous, allons le porter aux autres pour les faire tressaillir de joie.

Élisabeth est remplie de l’Esprit Saint, elle est transformée. Un voile tombe de devant les yeux de son cœur, et elle prend tout à coup conscience d’un événement inouï. Aussi s’écrie-t-elle d’une voix forte, comme on le fait pour une proclamation solennelle : Tu es bénie entre toutes les femmes. Aucune femme, même Judith, qui avait entendu compliment semblable après avoir sauvé son peuple d’un désastre (Jdt 15,10), n’égale Marie, cette femme unique ; car jamais femme n’eut et n’aura un rôle pareil au sien : être la mère de mon Seigneur. Elle est bénie parce que sur elle rejaillit la gloire du fils de ses entrailles qui, lui, est le béni par excellence. Pourquoi alors rétrécir la dévotion de Marie jusqu’à une peau de chagrin ? Entre cette fausse réserve et la mariolâtrie, il y a place pour une admiration qui ne mesure pas, un chant qui la met au-dessus de toutes les femmes - et de tous les hommes !

Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles de l’Ange. C’est une béatitude, c’est même la base de toutes les autres : croire, c’est-à-dire accueillir, laisser entrer le Christ. Quand une autre femme redira plus tard le mot d’Elisabeth : « Heureuse celle qui t’a porté et allaité ! » - Jésus dira, à son tour : « Heureux ceux qui (à l’exemple de Marie) écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique ! » (Lc 11,28) Marie a reçu la dignité la plus haute, celle de devenir la mère de Dieu ; mais elle n’a reçu le Christ de corps que parce qu’elle l’avait accueilli de cœur par la foi. Recevoir le Christ par le baptême, le recevoir dans son corps eucharistique par la communion n’est réalité que si nous le recevons par le oui du cœur.

Marie dit alors. C’est moins un “dire” qu’un chant, une hymne - si belle que la Liturgie des Heures la chante tous les soirs à Vêpres, le Magnificat, devenu symbole, signe, cri d’action de grâce. Hymne qui présente quelque parenté avec le chant d’Anne, la mère du prophète Samuel (1S 2,1-10), chant bourré de références aux psaumes et aux prophètes, au point qu’il n’est pas de verset qui n’ait son correspondant dans l’Ecriture. Au seuil du Nouveau Testament, Marie résume, une dernière fois, les attitudes essentielles de l’Ancien et en chante l’accomplissement dans son propre sein. Cette hymne est en même temps l’expression la plus riche de la spiritualité, de la vie intérieure de Marie, une extension de son : « Voici la servante du Seigneur. »

Mon âme exalte, mon esprit exulte. L’action de grâce est à son sommet. Elle s’adresse à Dieu le Sauveur, au Puissant, au Saint, au Miséricordieux (traduit dans le lectionnaire par son amour), attributs les plus lumineux de Dieu dans l’Ancien Testament. Ce Dieu a fait des merveilles, bien autrement hautes que toutes celles du passé, plus merveilleuses que la libération d’Egypte et l’Alliance du Sinaï : lui-même vient.

Il déploie la force de son bras, hébraïsme pour dire comment il fait irruption dans notre monde, et bouscule l’ordre mesquin des choses et les fausses échelles de valeur : il disperse les superbes... il élève les humbles... comble les affamés, renvoie les riches... Sentez-vous percer les Béatitudes, le Sermon sur la montagne ?

Marie dit ce que Dieu a fait pour elle, pour moi, dit-elle ; mais, à travers elle, l’amour de Dieu s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent, qui lui portent une profonde vénération. Nous participons donc aux merveilles que Dieu a faites en Marie.

Dieu relève Israël de son abandon, il se souvient... de la promesse faite à nos pères et que, dès le début de l’Histoire sainte, il avait faite à Abraham et à sa race à jamais. Cette race n’étant pas, selon Paul, le groupe racial, mais la communauté de tous ceux qui, à la suite d’Abraham, croient au Dieu des promesses (Rm 4,11.16-18). L’heure de Marie est aussi celle de tous les peuples qui attendent. Marie les représente, les résume, les incarne. Son chant devient le nôtre. Marie et nous sommes ainsi inséparablement unis.

Cette hymne ne peut être chantée que par un cœur de pauvre, sinon elle sonne faux. Chant de fierté cependant, car Marie reconnaît les merveilles dont elle est l’objet ; mais, loin de s’enorgueillir, elle chante le Dieu qui les a faites.

Au lieu de nous confondre dans une fausse humilité ou d’enterrer nos qualités au fond de nos complexes, nous ferions mieux de les reconnaître et de les épanouir - en rendant toute gloire à Dieu : Oui, le Seigneur fit pour moi des merveilles mais c’est lui qui les a faites.

Nous te rendons grâce, Père, car c’est notre propre espérance que nous célébrons : Du Christ, Marie, la première, a reçu la gloire qui nous est aussi destinée. Encore en route, nous la contemplons dans sa splendeur. C’est ainsi que nous serons, nous, l’Eglise, dans le glorieux et splendide achèvement.

(Préface de la fête de l’Assomption)

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 15/06/2017