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Des pistes pour l’homélie du 4e dimanche de carême, année C

Projet 1
C’est une bien étrange famille que celle dont on vient de parler : 1 père, 2 fils et pas de mère. Et ce qui me frappe le plus dans ce récit c’est un manque d’affection proche de l’indifférence.
Le cadet, sans doute en crise d’adolescence, décide de prendre sa liberté. Jusque là le mal n’est pas grave. Il fait sa valise et s’en va sous l’œil presque indifférent du père qui n’intervient pas pour le retenir et qui sans la moindre trace d’émotion, lui donne sa part d’héritage.
La relation avec l’aîné ne semble pas plus chaleureuse. Ce garçon donne l’impression d’être courageux, il trime comme un serviteur, sans que son père lui propose de se reposer ni de faire la fête.
Quand à la mère elle est la grande absente !
Dans tous les commentaires on a toujours assimilé le père à Dieu, ce qui me semble-t-il, réduit la portée et appauvrit le sens du texte. Par contre, je pense que nous pourrions enrichir le sens de la lecture en nous identifiant aux 3 personnages.
Nous sommes le fils cadet lorsque nous nous sentons petits, dévalorisés, le dernier, le moindre, l’incapable, l’incompris, le mal aimé… et alors nous n’avons qu’une envie, nous couper des autres. C’est un peu comme un suicide, nous nous coupons de toutes relations. Jusqu’au jour où, atteignant le fond du panier, dans un moment de réflexion, de retour sur soi nous nous levons et revenons à la vie.
Nous pouvons également nous retrouver dans l’image du père qui n’assume pas toute sa responsabilité de père. Il est avant tout un patron, il fait marcher les affaires. Ses fils il les aime mais pour leur travail, leur rendement. On ne ressent guère de tendresse ni d’affection. Mais ce père lui aussi va changer. Le départ de son fils a laissé un grand vide, cela lui donne l’occasion de réfléchir, de rentrer en lui-même au point d’aller voir sur la route par où son fils est parti. Il n’espère plus rien, il le croit mort, jusqu’au jour où celui-ci apparaît, il court à sa rencontre, lui saute au cou et alors seulement il se sent vraiment devenir père.
Nous pouvons enfin nous retrouver dans le fils aîné, c’est un travailleur, il n’a pas le temps de penser à lui, il est au service, il obéit aux ordres. Le départ de son frère ne semble pas l’avoir fort affecté, d’ailleurs il ne l’appelle pas « mon frère » mais « ton fils ». Pour la 1ère fois sans doute il va voir une fête dans la maison. Rentrant en lui-même peut-être va-t-il réaliser son aspiration profonde : devenir lui-même, faire la fête, vivre enfin sa vie d’homme libre.

Si cette parabole est la parabole des relations avortées, ratées, faussées elle est surtout la parabole des relations renouées, retrouvées. Et ce qui permet cela c’est le retour sur soi, le moment d’arrêt, de réflexion, de conversion dirions-nous en ce temps de carême, qui nous fait comprendre que le pire qui puisse nous arriver, ce n’est pas la maladie, le handicap ou la pauvreté mais c’est de nous couper des autres, de nous installer dans notre malheur. Par contre, rentrer en soi-même pour faire la vérité et reprendre le chemin du retour vers les autres mais aussi vers l’Autre, avec un grand A, nous permettra d’entrer dans la fête et de devenir vraiment nous-mêmes.

Projet 2

Si le fils cadet éprouve un tel besoin de partir et de s’enfuir de ce berceau familial c’est que le climat n’y était probablement très harmonieux.
On sent de suite que le « non dit » est la cause principale de cette douloureuse histoire.
Contrairement à ce que l’on croit spontanément, cette parabole ne veut pas parler du péché ni de la culpabilité mais elle nous expose la douleur et la souffrance d’une famille où l’on ne se parle pas. Il n’y a pas de coupables mais des personnes qui souffrent sans oser se le dire.
Une famille de 3 hommes, sans femme !
Le père probablement très occupé par ses affaires n’a pas le temps, ou n’estime pas nécessaire d’entretenir le dialogue avec ses fils. On comprend que le gamin veuille s’enfuir d’un tel ghetto. C’est d’ailleurs dans une indifférence générale qu’il s’en va avec sa part d’héritage comme si le père n’existait déjà plus depuis longtemps. La vie déséquilibrée que ce fils va mener ne sera qu’une recherche à la rencontre d’un vis-à-vis qui pourra apaiser son cœur. Mais ce n’est pas avec l’argent qu’il pourra combler son désir. De déchéance en déchéance il s’enferme progressivement dans la solitude, le rejet du monde. Jamais il ne rencontre ce « vis-à-vis » et se retrouve au fond du panier, comme mort. Alors seulement il rentre en lui-même et se met à réfléchir.
Il se met à penser aux autres et, entre autre, aux salariés de son père qui travaillent et gagnent leur pain. Subitement naît en lui un sentiment de culpabilité. Mais de quelle faute est-il coupable puisque même son père n’a jamais désapprouvé son départ ? Celui-ci n’est-il pas plus coupable que lui ?
D’ailleurs la relation du père avec l’ainé n’est guère meilleure, il a pourtant toujours tant travaillé dans son entreprise. Lui aussi ne se sent pas « fils », il le dit clairement « j’ai toujours été à ton service et obéis à tes ordres ». Jamais il n’a entendu un mot de tendresse, d’affection, de félicitation, ni un merci. Jamais il n’a connu la fête, ni rien reçu. C’est le retour de son frère, un frère qu’il ne reconnaît d’ailleurs pas car en parlant de lui, il le nomme « ton fils », c’est ce retour qui lui donne l’audace de dire enfin à son père ce qu’il ressent.
Oui, cette histoire est pleine de souffrances.
Le cadet souffre de ne pas être aimé, donc de ne pas exister tandis que l’aîné souffre de travailler pour mériter et ne se sent ni valorisé ni reconnu dans son existence.
Le refus de l’ainé d’entrer dans la maison peut être compris aussi comme un premier pas vers « un retour en soi-même ». Son refus est sa première démarche de liberté. C’est la première fois qu’il parle en « je », c’est la première fois qu’il parle vraiment avec son père.
En réalité la demande du cadet c’est bien plus que du pain et la demande de l’aîné c’est bien plus qu’un chevreau, l’un et l’autre aspirent à un repas partagé, càd à une véritable rencontre, un échange, un dialogue où chacun se sent reconnu non pas pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est. Là est la source de toute joie, de la joie profonde.

Cette histoire nous aide à penser que toute spiritualité, passe nécessairement par des cris de révolte, de colère… qui sont les signes que la relation n’est pas morte définitivement. Ces cris sont autant de tentatives de reconstruire une relation brisée.
Dans notre éducation ne nous a-t-on pas trop souvent manipulés pour être gentils avec tout le monde et culpabilisés lorsque nous n’étions pas d’accord ou en colère ?
Aujourd’hui en ce dimanche de la mi-carême, nous sommes invités à poser un geste de solidarité à l’égard de peuples refoulés par les grandes nations et qui vivent dans la plus profonde détresse. Ce geste de solidarité n’aura de sens que si au fond de nous-mêmes nous sommes en colère, en révolte devant cette injustice criante et si nous voulons croire qu’une relation vraie est toujours possible, que nous pouvons devenir des partenaires, des frères dans le Christ. Car autant que de pain, ou de chevreau eux aussi ont d’abord besoin d’être reconnus pour pouvoir exister.

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(re)publié: 12/03/2019