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Christ, Roi de l’Univers (24/11) : Commentaire

La fête du Christ Roi est d’origine récente. Elle a été instaurée par Pie XI, en 1925, pour affirmer la compétence religieuse de l’Église dans le domaine profane d’où la mentalité moderne entend parfois l’exclure. Nous devons être chrétiens non seulement à la messe, mais aussi dans notre vie familiale, sociale, politique. l’Église a le droit et le devoir de rappeler aux puissances qu’elles ne sont qu’au service de l’homme. Elles sont à relativiser. Il n’y a pas de pouvoir absolu sur terre. Tout pouvoir dépend de Dieu.

L’image du Christ Roi appartient cependant à la plus ancienne tradition. Les premiers chrétiens célébraient la royauté du Christ en « obéissant à Dieu plutôt qu’aux hommes » ! (Ac 5,29). Le christianisme était alors le ferment de résistance le plus puissant contre l’absolutisme impérial qui lui infligera trois siècles de persécutions sanglantes.

La royauté ou seigneurie du Christ est célébrée avant tout par la fête de Pâques. L’Épiphanie, la Transfiguration, le dimanche des Rameaux, l’Ascension sont, de même, des fêtes du Christ Roi. Mosaïques et fresques des anciennes absides, tant latines qu’orientales, en sont les témoins iconographiques. Elles représentent le Christ de majesté, le “Pantocrator” : celui qui gouverne tout.

Triomphalisme ?

Les textes liturgiques sont loin d’une vision de puissance, d’un Dieu-Empereur dont Jésus lui-même s’est nettement distancé. La couronne de ce roi est d’épines, la croix est son trône.

Placée aujourd’hui au dernier dimanche de l’année liturgique, cette fête reçoit une signification nouvelle : c’est la fête du Christ conduisant l’humanité et l’univers à leur glorieux achèvement. Les couronnes terrestres se succèdent et tombent, les pouvoirs cruels et les apothéoses humaines prennent fin. A travers ces faits qui font l’histoire, la foi en voit une autre, celle que nous appelons l’Histoire sainte. Commencée par les interventions de Dieu, les « hauts faits » de l’Ancien Testament, elle culmine dans la croix du Christ, elle-même prolongée dans le service de l’Église - jusqu’à ce que les hommes de toutes races et de tous pays entrent dans le « règne qui n’aura pas de fin ».

Quant à la création tout entière, au cosmos, à la matière, ils seront associés à ce chant de gloire, lorsque Dieu les libérera enfin du péché et de la mort (Rm 8,19-24 ; 4e prière eucharistique).

Cette fête, dont le titre peut sentir l’Ancien Régime, voilà qu’elle est d’une surprenante actualité.

Première lecture : 2 S 5,1-3

Toutes les tribus d’Israël, longtemps réticentes à se mettre sous la direction de David, vinrent trouver celui-ci dans sa capitale Hébron et lui dirent : Le Seigneur t’a dit : Tu seras le pasteur d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël.

Le roi David fit alliance avec eux devant le Seigneur. Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël. David est reconnu roi parce que le Seigneur l’a dit. Les hommes sur qui il régnera ne sont pas sa propriété, ils sont le peuple de Dieu. Il reçoit son pouvoir de Dieu lui-même, par l’onction. Il n’est de pouvoir que de Dieu, il n’y a pas de pouvoir sur terre qui puisse se légitimer en absolu.

Israël respectera la royauté parce qu’elle vient de Dieu. Mais les prophètes lui rappelleront toujours ses limites. Ce que l’Église doit faire vis-à-vis des pouvoirs d’aujourd’hui, politiques, économiques et autres.

La fin de la royauté et l’exil prépareront les esprits à un autre roi, spirituel, à Jésus. Il refusera que la foule fasse de lui un roi politique. Mieux que David, il réunira dans sa paix les “tribus rivales”, il étendra les mains en croix pour que soient rassemblés les enfants de Dieu dispersés (Jn 11,52). Le texte prépare ainsi l’évangile où le bon larron reconnaîtra Jésus comme le vrai roi.

Psaume : Ps 121

Psaume de pèlerinage que les Juifs chantaient quand ils arrivaient devant les portes de Jérusalem. La maison du Seigneur (le temple) et la maison de David (du roi) faisaient un tout indivis. En ce dernier jour de l’année liturgique, c’est vers la “cité de Dieu”, la Jérusalem céleste, que montent nos pas.

Ô ma joie d’aller vers la maison du Seigneur ! Bientôt notre marche terrestre prendra fin devant la cité céleste. Plus de divisions, tout ensemble n’y fait qu’un. C’est là que nous rendrons grâce au Seigneur pour de bon. C’est là que cesseront les guerres, car elle est le siège du droit. C’est vers là que montent les tribus, les hommes de partout. C’est là qu’est établi un règne de paix.

Deuxième lecture : Col 1, 12-20

Lisons cette méditation de Paul lentement. Le texte est trop dense. On dirait que Paul puise les pierres précieuses à pleines mains pour nous les jeter, drues, toutes à la fois.

Rendez grâce ! Et que ce soit plus qu’un simple merci. Que ce soit une louange continuelle. Par votre vie, rendez grâce. A qui ? A Dieu le Père. De lui vient tout, il est la source.

Et pour quoi lui rendre grâce ? Par la foi et le baptême, il nous a rendus capables (de nous-mêmes, nous en étions incapables, c’est grâce, pure grâce) d’avoir part à l’héritage du peuple saint, de l’Eglise ! Le fils héritier jouit déjà du bien familial ; ainsi sommes-nous déjà en Dieu, nous nous mouvons dans sa sphère, même si cette “possession” ne doit s’épanouir pleinement que plus tard. Dans la lumière, la lumière de Dieu lui-même. Car nous étions au pouvoir des ténèbres, tâtonnant dans la nuit pour chercher un sens à notre vie, trébuchant, tombant. Il nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé. Christ est donc roi, puisqu’il a un royaume. Par ce fils nous sommes rachetés, libérés. Par lui, le fossé entre Dieu et nous est comblé. Nos péchés sont pardonnés, nous sommes en paix avec Dieu, notre vie est transformée.

Mais qui est-il donc, ce Fils ?

C’est alors que Paul lève un voile qui nous fait découvrir en Christ des horizons vertigineux. Il se met à chanter, et il est probable que nous soyons là en possession d’une des premières hymnes chrétiennes.

Lui, le Fils du Père, il est l’image du Dieu invisible. Image au sens biblique (Sg 7,26). C’est plus fort que photo, miroir, reflet. Jésus ne ressemble pas seulement au Père, il le porte en lui, il est le “Père exprimé”. Qui peut voir Dieu ? - « Qui me voit, en tant que ressuscité, dans la foi, voit mon Père » (Jn 14,9). Regardons-le, contemplons-le, avec les yeux illuminés du cœur. Nous ne connaissons pas Dieu, il nous semble tellement loin parce que nous ne regardons pas le Christ, sa présence réelle.

Le Fils est le premier-né par rapport à toute créature. Premier-né se disait aussi d’un fils unique. Il est Fils d’une façon toute particulière qui échappe à nos investigations. Perce ici la filiation divine de Jésus, une “naissance” différente de celle où Jésus sera dit, plus bas, premier-né d’entre les morts.

Il est avant tous les êtres. Comme le modèle initial, le but final de toute la création. Le point de départ et d’arrivée, en, par et pour lequel tout a été programmé : tout a été créé par lui et pour lui. Tout subsiste en lui. Il “tient” la création, les êtres visibles et les puissances invisibles. Sans lui, elle passerait au néant.

Après cette hymne à la première création, Paul chante l’hymne à la deuxième création, l’Église.

Christ est la tête du Corps, c’est-à-dire de l’Église. De la tête partent toutes les impulsions. Tête aussi au sens de “à la tête” : quand Jésus ressuscite, il devient le commencement de la nouvelle réussite du monde, le premier-né d’entre les morts. Nous suivrons, nous participerons de cette réussite. Ainsi, Christ a en tout la primauté. Et de tout il est l’accomplissement total.

C’est un mûrissement lent, contrecarré par la haine et les divisions. Qu’importe ! Dieu a tout voulu réconcilier par lui et pour lui. L’anti-égoïsme du Christ qui verse son sang sur la croix aura raison de tous les égoïsmes du monde.

La majestueuse trajectoire qui programmait tout à partir du Christ revient à son point de départ, à ce Christ en qui toute chose a son accomplissement total.

Évangile : Lc 23,35-43

On venait de crucifier Jésus. Le verset comporte un important détail (Lc 23,33), omis ici : ainsi que deux malfaiteurs. Le peuple (Luc utilise ce mot presque liturgique, au lieu du mot plus banal : la foule) restait là, à regarder ; ému, déçu, saisi, sans trop comprendre. Les chefs, eux, ricanent ; ils triomphent : si, comme tu le prétends, tu es le Messie, l’Élu (allusion à la prophétie d’Isaïe Is 42,1)... Les soldats se moquent, et même un des malfaiteurs. Chacun des trois groupes reprend le même refrain : qu’il nous sauve, sauve-toi. Vraiment, le mal atteint ici son paroxysme, il triomphe : les pharisiens ricanent, les soldats se moquent, le malfaiteur injurie, l’inscription elle-même, placée au-dessus du Christ, crie la décision dans son silence parodique : Celui-ci ! Regarde-le donc ! C’est le roi des Juifs !

Mais la pancarte judiciaire, comme malgré elle, de parodie va devenir acte de foi.

Voici un premier retournement : l’autre malfaiteur clame l’innocence de Jésus : il n’a rien fait de mal. Poussé par la crainte de Dieu (nous dirions la foi) qui l’habite au milieu de son péché, il proclame la royauté du Christ : il l’appelle par son nom, Jésus. Dans les évangiles, le Christ n’est apostrophé ainsi que par ceux qui ont confiance en lui. Plus profondément, c’est sa fonction, son être même qu’il nomme : Jeshua : Jahvé sauve ! Alors que les trois groupes précédents lui déniaient ce pouvoir : sauve-toi, essaie, tu ne réussiras plus, cloué que tu es. Il dit encore : tu viendras comme roi. Implicitement, il confesse la résurrection du Christ, sa royauté, sa venue en gloire. Enfin, il prie, confiant en la puissance de Jésus : souviens-toi de moi.

Leurs yeux à tous deux ont dû se rencontrer. Jésus, aussi ému que l’autre. Lui, répond : Vraiment (mot à mot : Amen, mot qui sonne comme un serment), je te le déclare, aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis. Tu seras avec moi, tu participeras de ma gloire. Le paradis, c’est bien cela : être avec Jésus. C’est aujourd’hui même que Jésus revient en gloire. Pour Jean, la mort en croix est déjà le début de la glorification du Christ, de sa résurrection.

La pancarte judiciaire n’est plus une inscription parodique, elle proclame la vérité : celui-ci est le roi.

Plus que toute théorie, cet épisode montre le genre de royauté que nous fêtons aujourd’hui : celle de Jeshua, de Jahvé qui nous sauve. Lui nous sauve en renonçant à se sauver lui-même, à descendre de la croix. Qui nous sauve en nous prenant avec lui. Les mains clouées, impuissant, Jésus révèle sa vraie puissance.

Pour peu que nous ayons la crainte de Dieu qu’avait le malfaiteur, que nous disions : souviens-toi de moi, nous aussi nous l’entendrons, au milieu de nos péchés, déclarer que nous sommes avec lui, aujourd’hui même !


Christ-Roi, Seigneur Jésus,
Roi crucifié et couronné d’épines,
souviens-toi de nous quand tu viendras inaugurer ton règne.
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(re)publié: 24/09/2019