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6e dim. ordinaire (17/2) : Commentaire

Comment trouver le bonheur ? Voilà la question que la communauté chrétienne est invitée à se poser en ce dimanche. Première lecture, psaume de méditation et l’évangile la reprennent à la manière des anciens sages, par contraste, opposition. C’est qu’il y a un choix à faire au niveau plus profond que le “Devenez heureux en huit ou dix leçons”. Un choix de base qui détermine tous les autres choix. Selon la qualité du choix toute noire vie va vers sa réussite ou son échec.

Première lecture : Jr 17,5-8

Jérémie - qui a vu cinq rois se succéder, s’agiter, intriguer devant l’imminente chute de Jérusalem - secoue la tête devant tant de légèreté. Ces rois et leur entourage ont mis toute leur confiance dans un mortel, le roi dans l’allié égyptien, le commerçant dans le collègue, l’ami dans l’ami ou encore dans des choses mortelles, passagères : argent, santé, progrès, honneur... Ce n’est pas que tout cela soit méprisable - c’est fragile. Et puis, en mettant ainsi toute sa confiance dans des valeurs transitoires, en en faisant ses dieux, on se détourne du Seigneur. A qui comparer cet homme ? A ce buisson maigre comme les Juifs pouvaient en voir tous les jours sur une terre désolée, dans les lieux arides. Vraiment ce n’est pas le bonheur : les dieux qu’on a ainsi choisis déçoivent - c’est inhabitable. Maudit soit cet homme !

Béni, au contraire, l’homme qui a misé sur le Seigneur, dont le Seigneur est l’espoir profond, qui dirige sa vie selon Dieu ! Là, c’est solide, ça tient. Il est comme un arbre planté au bord des eaux. Vienne l’épreuve, telles la chaleur, la sécheresse, cela ne l’empêche pas de porter du fruit. Car il a étendu ses racines vers le courant, vers Dieu même.

Psaume : Ps 1

C’est le premier psaume du recueil, dont, à la manière d’une préface, il résume la doctrine morale. Construit sur le même modèle contrastant que la première lecture, il en reprend le cours méditatif et jusqu’aux images de l’arbre près du ruisseau qui donne son fruit.

Nous avons opté pour le chemin du juste. Ne craignons pas d’être “autre”, de ne pas faire comme tout le monde, de ne pas suivre le chemin des pécheurs. Plaisons-nous dans la loi du Seigneur (loi : le plan d’amour de Dieu consigné dans la loi, la sainte Écriture), méditons-la, non seulement dans cette eucharistie, mais, jour et nuit, murmurons-la dans notre cœur.

Je te rends grâce, Seigneur, de m’avoir planté près du ruisseau de tes sacrements. Tu es toi-même cette eau vive, tu me fais donner du fruit, tu m’épanouis - jusque dans la vie éternelle : jamais mon feuillage ne mourra.

Deuxième lecture : 1 Co 15,12.16-20

Comme les Corinthiens, beaucoup de chrétiens ont aujourd’hui du mal à croire en leur propre résurrection : certains d’entre vous affirment qu’ils n’y a pas de résurrection des morts. Paul argumente contre ce doute d’une façon qui nous est inusitée, mais elle dévoile une intuition capitale : nous sommes tellement unis au Christ que nous participons de tout ce qu’il a (sa divinité, bien sûr, exceptée).

Si le Christ est ressuscité - pour Paul et ses compagnons cela ne fait pas de doute, les témoins abondent, beaucoup sont encore en vie (voir dimanche dernier) - si donc le Christ est ressuscité, il est clair que nous ressusciterons aussi. Pour Paul notre résurrection n’est que l’expansion de celle du Christ. Christ est ressuscité pour être le premier, ce qui suppose d’autres après lui auxquels il ouvre la porte. Paul va jusqu’à retourner l’argument : si nous ne ressuscitons pas, le Christ n’est pas ressuscité non plus. Un peu comme on dirait : s’il y a source, il y a aussi ruisseau, s’il n’y a pas ruisseau, il n’y a pas non plus source.

Cela est si capital, si central dans notre foi que, si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vidée de son contenu, elle ne mène plus à rien. Elle n’a plus de sens et nous sommes les plus à plaindre parmi les hommes ; car “s’il n’y a rien après”, mieux vaudrait vivre et profiter comme les autres.

Or, Christ est ressuscité, donc tu ressusciteras ! Alléluia ! Rendons grâce à Dieu !

Pour la “façon” dont nous ressusciterons et qui est à l’origine des difficultés de beaucoup, voir dimanche prochain.

Évangile : Lc 6,17.20-26

Ce texte grince de tous côtés : Heureux vous, les pauvres, vous qui avez faim, qui pleurez...

Nietzsche lui reproche de glorifier le faible et l’imbécile ; Marx de dévier les énergies prolétaires vers la fausse consolation d’un au-delà ; Freud démasque certains mécanismes de compensation cachés dans notre subconscient ; l’économiste sourit à cet éloge de la misère...

A l’inverse, le : Malheureux, vous les riches, les repus - est entendu comme le cri révolutionnaire d’un Jésus subversif. Nous l’aimerions encore, ce cri, tant qu’il concerne “les gros” : en nous apercevant que, en regard du tiers-monde, nous faisons nous-mêmes partie des gros de la planète, voilà que le cri n’a plus notre oreille. Mais laissons, pour l’instant, toutes ces lectures tendancieuses. Le texte s’éclairera de lui-même.

Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous. Sont concernés ces petits, ces méprisés que les prophètes appellent anawim, “les pauvres de Yahvé” dont Marie est comme la personnification, elle qui chante : « Il renverse les puissants, élève les humbles, comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Lc 1,52-53). Ceux que Matthieu appelait dans ses béatitudes (Mt 5,3) les pauvres de cœur. Car, la précision le Royaume de Dieu est à vous suppose évidemment une attitude spirituelle. Un riche qui n’est pas attaché à ses biens, qui a le sens des autres, en fait partie ; un pauvre qui convoite avidement, qui n’est donc pas détaché de ses biens, s’en exclut.

A regarder cependant le texte de plus près, on s’aperçoit que, à la différence de Matthieu, Luc n’utilise pas l’expression “pauvres de cœur”, mais parle de pauvres, tout simplement. Quand de plus, on se souvient que le souci du pauvre, du petit est comme un fil rouge qui parcourt toute la tapisserie de Luc, celui-ci, on s’en doute, range dans la même béatitude le pauvre tout court. De même ne dit-il pas, comme Matthieu : « Heureux ceux qui ont faim de justice », mais plus crûment : ceux qui ont faim. Surtout, n’y voyons pas une glorification de la misère. Dieu sait combien elle engendre de haines, de désespoirs qui n’ont rien d’une béatitude. Aussi, Jésus lutte-t-il contre la misère. Il est dommage que le lectionnaire ait sauté les versets 18 et 19 (Lc 6,18-19) qui racontent précisément ce que Jésus fait pour les malades et les marginaux - avant de prêcher ses béatitudes. Marx aura-t-il sauté les mêmes versets ? Si Jésus est ainsi près des petits et des pauvres, c’est pour les aider, les défendre et aussi leur montrer les chances spirituelles de celui qui n’est pas encombré par la richesse. Car le riche (c’est une espèce de loi interne) est pris plus facilement par la dureté du cœur ; la sécurité matérielle l’expose davantage à se passer de Dieu ; l’argent étouffe les désirs profonds. Alors que le pauvre est plus facilement ouvert aux autres - et à Dieu. Cela, Marx ne l’avalera jamais. Parce qu’il n’est que matérialiste, alors que Jésus veut encore autre chose : la richesse du Royaume de Dieu.

Quant à nous, nous ne cessons d’être interpellés. Ces heureux, vous, ces malheur à vous nous tombent littéralement dessus. Encore que Jésus ne maudit pas comme le faisait le prophète de la première lecture. Il plaint seulement le riche : Ah ! quel malheur d’être ainsi repu ! Qui écouterait ce malheur sans frémir, sans se sentir visé ? L’Eglise, dans son ensemble, ne devra plus jamais, au grand jamais, oublier de se mettre du côté des petits et des pauvres. Notre communauté devra toujours s’interroger : Sommes-nous assez vrais pour choquer et provoquer les contestations révélatrices ? Ai-je conscience que, même si je suis pauvre, vis-à-vis de la majorité du genre humain, je suis un gros riche ?

Vient un verset, le plus dur et cependant le plus consolant pour certains chrétiens : Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Quand Luc écrivait ce chapitre, les premiers chrétiens étaient déjà persécutés par leurs compatriotes juifs. La Lettre aux Hébreux (He 10,32-34) dit qu’ils ont “enduré un lourd et douloureux combat”. Elle nous les décrits pauvres et haïs : « vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens... vous avez été donnés en spectacle sous les injures et les persécutions » - et tout cela à cause du Fils de l’homme, de Jésus. Les chrétiens d’alors se sont reconnus dans ce texte de Luc qui les encourageait à tenir. Jésus les range parmi les prophètes qui, eux aussi, ont souffert de leurs pères, et leur dit : votre récompense est grande dans les cieux.

Ce ne sont donc pas la pauvreté, la faim, les pleurs, le mépris comme tels qui sont ici béatifiés, mais ceux endurés à cause du Fils de l’homme. Aussi voit-on les apôtres “tout heureux” d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages “pour le nom de Jésus” (Ac 5,41).

Quelle communauté persécutée, que ce soit à l’est ou à l’ouest, n’entendrait pas ce texte comme une Bonne Nouvelle ! Souffrir n’a pas de sens en soi, mais souffrir à cause de leur nom méprisable de chrétiens est une béatitude.

Une “idéologie”, une religion... n’est vraie que lorsqu’elle m’aide dans les moments où les belles théories ne servent plus à rien : dans la maladie, la pauvreté, la souffrance, la mort. Ces points de déchirure sont les révélateurs de ce que nous entendons par réussite. C’est justement dans le malheur, la souffrance que ma foi m’est précieuse, qu’elle me permet d’être “heureux” malgré tout. C’est donc qu’elle est vraie !

Les évangiles nous ont gardé deux versions des béatitudes. La plus connue, le “sermon sur la montagne” de Matthieu, lu à la Toussaint (Mt 5,1-12), et le “sermon dans la plaine” de Luc, plus ramassé, plus dur aussi, avec son contrepoint d’invectives. Deux éclairages, deux théologies du bonheur chrétien, faites pour se compléter - par contraste.

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(re)publié: 17/12/2018