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5e dim. ordinaire (10/2) : Commentaire

Chaque venue vers le Christ de l’eucharistie est aussi un départ vers les autres. A chaque messe, Jésus nous dit : avance au large, tu seras pêcheur d’hommes (évangile). Seigneur, purifie mon cœur pour que, à l’exemple du prophète Isaïe, je puisse être ton messager (première lecture). Et que je ne prêche pas des “détails”, mais la grande nouvelle, le grand Credo dont Paul nous donne aujourd’hui un résumé (deuxième lecture).

Première lecture : Is 6,1-2a.3-8

Nous est racontée l’expérience religieuse unique qu’a faite Isaïe ; elle est au début de sa vocation de prophète, elle en est la source même.

Isaïe est un diplomate de la cour royale, il a sur les questions de son temps des vues étendues. Il sait préciser : l’année de la mort du roi Ozias (740 avant J.-C.). C’est aussi un homme profondément religieux, un assidu du Temple d’ailleurs contigu au palais royal.
Un jour de cette année 740, en plein Temple, peut-être au cours d’une liturgie, il est saisi par Dieu. Il a une vision : je vis le Seigneur. Il utilise, pour s’exprimer, des éléments du rituel liturgique mêlés au cérémoniel de la cour : Le Seigneur siégeait sur un trône très élevé, les pans de son manteau, sa traîne, remplissaient le temple. Des séraphins, non ces angelots émasculés, apprivoisés par la Renaissance, mais, mot à mot : des brûlants, des êtres de feu, suggérés sans doute par les sculptures qui étendaient leurs ailes sur l’arche d’alliance (Ex 25,17-22) se tenaient au-dessus de lui et, dans un dialogue puissant, se criaient l’un à l’autre : Saint ! Saint ! Saint ! Isaïe fait, ce jour-là, l’expérience d’un Dieu qui est saint ; littéralement : tout autre. Il n’y a pas de comparaison. Il ne se laisse pas emprisonner dans des concepts, ni manipuler par des prières. Trois fois saint : l’hébreu, pour exprimer un maximum, un superlatif, dit : trois fois. Isaïe comprend encore que ce Seigneur n’est pas seulement le Seigneur d’Israël, mais du monde entier, le Dieu de l’univers (l’expression revient deux fois). Non seulement le Temple et Juda, toute la terre est remplie de sa gloire.

La vision est grandiose, elle provoque l’effroi : les pivots énormes des portes du Temple se mirent à trembler, le Temple se remplissait de fumée, l’équivalent de la nuée du Sinaï, signe de la présence voilée du Seigneur.

Isaïe, comme à nu devant Dieu, se sent écrasé, près de perdre souffle : Malheur à moi ! Je suis perdu ! Cette lumineuse sainteté de Dieu lui fait voir, par contraste, son impureté, sa condition de pécheur. Alors, Dieu le purifie, le fortifie, lui donne courage. L’expérience intérieure est décrite au moyen d’un rite liturgique où l’un des séraphins porte à la bouche du prophète un charbon brûlant, pris avec des pinces sur l’autel. Si les lèvres sont particulièrement purifiées, c’est en vue de la mission qui va suivre : il va devenir le prophète de Dieu, parler en son nom (prophète, mot à mot : qui parle pour).

Suit un dialogue céleste, une manière d’appel : Qui enverrai-je ? Alors Isaïe, rempli de cette expérience inouïe qu’il ne peut garder pour lui seul, répond : Moi, je serai ton messager : envoie-moi. Ce n’est pas de lui-même qu’il est prophète, c’est de cette expérience unique, de cet envoi explicite de Dieu.

Quelle spiritualité de la vocation ! L’évangile de ce jour la reprendra : même expérience, même effroi, même réconfort, même envoi.

Ce “dialogue séraphique” a été inséré dans la liturgie juive et repris par l’Eglise chrétienne primitive (Ap 4,8) ; il est encore utilisé aujourd’hui après la préface : c’est notre Sanctus.

Psaume : Ps 137

Nous te rendons grâce, par cette eucharistie, ô Père saint, trois fois saint. Unis à la liturgie céleste, nous te chantons en présence des anges, dans ton temple sacré, dans le Christ qui est notre Temple, dans son Esprit. Nous nous prosternons pour chanter ta gloire. Qu’elle est grande !

Nous te chantons, nous te rendons grâce, car tu as entendu le cri de notre bouche. Tu as tout fait pour moi. Tu nous as rendus vainqueurs par la victoire du Ressuscité.

Qu’avec nous tous les rois de la terre, de cette terre remplie de ta gloire, te rendent grâce !

Deuxième lecture : 1 Co 15,1-11

Beaucoup de chrétiens ont aujourd’hui la même difficulté de croire en leur résurrection que les Corinthiens du temps de Paul : « Certains d’entre vous affirment qu’il n’y a pas de résurrection » (1Co 15,15 ; voir dimanche prochain). Paul, selon son habitude, élève le débat ; plus exactement, il le centre sur un fait capital sans lequel notre propre résurrection est inexplicable, sans lequel ce serait pour rien que nous sommes devenus croyants : Jésus est mort et ressuscité. Voilà l’Evangile, mot à mot la Bonne Nouvelle, la plus importante de toutes. Elle nous préserve de finir bêtement dans un trou. Noyau essentiel que Paul cite dans une formulation qui est le plus ancien Credo en la résurrection que nous connaissions (nos Credo et même nos évangiles sont plus tardifs). Credo plus ancien encore que la lettre elle-même (écrite vers 57), puisque Paul cite un texte déjà accepté dans la liturgie primitive.

Le Christ est mort pour nos péchés. Ce Credo dit pourquoi le Christ est mort pour nous sortir de l’état bancal, raté dans lequel nous sommes sans lui.

Il est ressuscité le troisième jour : la seule mort du Christ ne nous sauvait pas ; pas plus qu’un cardiaque n’est sauvé par la seule ablation du cœur usé. La résurrection de Jésus est le côté positif, achevé de ce salut - tout comme la greffe d’un cœur neuf achève ce qui est un seul et même acte opératoire. Mort et ressuscité conformément aux Ecritures : ce Credo s’appuie moins sur des textes précis (on pourrait cependant citer Osée Os 6,2 et les psaumes Ps 2 et Ps 13 que citent les Actes Ac 13,33) que sur le plan libérateur de Dieu en son entier, consigné dans les Ecritures.

Il est apparu à Pierre et puis aux Douze, témoins premiers et directs de la résurrection du Christ ; parmi eux Pierre occupe une place prépondérante.

Le petit Credo s’arrêtait sans doute là, mais Paul l’amplifie en citant d’autres témoins dont un Jacques, le chef de l’Eglise de Jérusalem, qui n’était pas l’un des Douze.

L’importance de la résurrection du Christ est si grande pour Paul qu’il accumule les témoins et parle de cinq cents autres frères auxquels le Christ est apparu. Cinq cents, c’est beaucoup. On ne peut, avec un tel nombre, parler d’autosuggestion et, précise Paul, vous pouvez contrôler : la plupart sont encore vivants.

A ces témoignages massifs Paul ajoute le sien : Jésus lui est apparu en tout dernier lieu, sur le chemin de Damas. Il en a reçu une expérience telle qu’il ose se donner le titre d’Apôtre.

Ce témoignage des Apôtres est de première importance. Ils ont témoigné de leur expérience avec une telle conviction, une telle force dans les persécutions, une telle puissance de miracles qu’ils ont allumé la foi autour d’eux, créant ainsi les premières communautés de foi en Jésus-le-Ressuscité. La foi a ceci de particulier que nous la recevons comme Paul lui-même l’a reçue : des Apôtres. Conséquence : la foi reçue en Eglise peut difficilement être vécue hors Eglise.

Nous avons reçu la foi en la résurrection de Jésus pour la garder, y rester attachés.

La foi en notre propre résurrection y est incluse comme son fruit inséparable (voir, dimanche prochain, la connexion entre la résurrection du Christ et la nôtre).

Evangile : Lc 5,1-11

Voici un tournant dans le récit de Luc. Jusqu’ici, l’évangéliste avait montré Jésus seul, prêchant, opérant quelques guérisons autour de Capharnaüm, avec une petite sortie discrète jusqu’en Judée. Maintenant que les foules grossissent autour de lui, il pense à s’adjoindre des collaborateurs. Faut-il préciser que la scène est “revue” avec des lunettes plus tardives ? Car ces collaborateurs du Christ sont devenus, entre-temps, ses successeurs - et que, en conséquence, il ne faut pas s’étonner de voir le récit truffé de symboles et d’allusions d’ailleurs agréables à décrypter.

Jésus est donc de retour, sur les bords du lac de Génésareth. La foule se pressait autour de lui. Jésus monta dans une barque, justement celle qui appartenait à Simon. C’est donc “de la barque de Pierre” que Jésus va parler. Vous devinez l’allusion. L’enseignement de ce jour-là revêt un caractère plus solennel : Jésus s’est éloigné du rivage. Est-ce seulement pour mieux se faire entendre à partir de cette petite crique ? N’est-ce pas pour marquer une distance, une certaine majesté de la Parole ? Intention encore appuyée par le détail : il s’assit pour enseigner. Un maître en Israël donnait son enseignement assis. Simon appellera d’ailleurs Jésus : Maître. Enseigner, donner à la foule la parole de Dieu - voilà que les apôtres vont en recevoir mission à leur tour.

Avance au large, dit Jésus à Simon. Mot à mot : avance en eau profonde. Subtile nuance ! Pierre est invité au risque, car les eaux profondes, pour ces terriens qu’étaient les Juifs, évoquaient des nappes sombres où règnent les forces maléfiques. L’Eglise est invitée au large, à quitter les rives sûres de sa tranquillité pour voguer sur l’abîme du monde. Nos petits cénacles doivent éclater, nos eucharisties nous pousser au large ! L’Eglise doit ’’s’inculturer’’ hors Europe.

Jetez les filets pour prendre du poisson ! Pour Simon, cet ordre est contre tout bon sens : nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre. Sous-entendez : ce n’est pas maintenant, en plein jour, que nous aurons plus de chance. Mais c’est un ordre. Simon remballe son expérience professionnelle, il obéit au Maître, contre toute raison. Il fait confiance à Jésus. Il a déjà un commencement de cette foi qui fait fi des raisonnements trop humains, de son propre savoir. Combien de fois n’avons nous pas peiné toute la nuit “à nous crever pour rien” ! Il n’y a qu’une chose à faire : Sur ton ordre je vais jeter les filets. Ne les ai-je pas trop souvent jetés dans la confiance en mes propres moyens ? Ai-je assez prié ?

Surprise : Ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. Cette pêche miraculeuse est pour Simon un signe qui lui ouvre les yeux du cœur. La majesté de Dieu perce sous cet humble Jésus, présent dans sa barque. Dieu lui-même est avec lui. Un saint effroi saisit Simon, comme tout homme qui fait l’expérience de Dieu (voir celle d’Isaïe dans la première lecture). Les vrais amoureux le savent qui éprouvent et la douceur et le vertige tout ensemble. Ah ! que je ne m’habitue jamais à la présence de Dieu ! Que j’en sois tout saisi ! Esprit de Jésus, donne-moi le don de crainte.

Pierre appelle Jésus Seigneur. C’est, dirait-on, le Christ de Pâques que Pierre voit ici et auquel les évangiles réservent habituellement ce titre. En même temps il fait l’expérience de sa propre indignité : Eloigne-toi de moi, car je suis pécheur !

Jésus rassure Simon : Sois sans crainte. Il lui insuffle la confiance dont il aura besoin dans son indignité pour accepter et remplir la mission que Jésus va maintenant lui confier : désormais, ce seront des hommes que tu prendras. Cette pêche du lac devient le signe de la grande pêche au large, sur les abîmes du monde. Prendre des hommes n’a pas ici le sens péjoratif de tenir captif. Le grec “prendre vivant” suggère plutôt la libération d’hommes plongés dans les forces du mal. Tout ce qui permet de les “sortir vivants” est dans cette ligne. L’expression “pêcheur d’hommes” dépasse donc la mission de “recruteur de séminaristes”.

Alors, laissant tout, leur métier et leur gagne-pain, leur raisonnement trop humain, comme Simon l’avait déjà fait dans cette pêche contre raison, se quittant eux-mêmes pour ainsi dire - ils le suivirent, “marchant derrière lui”, le prenant pour guide et modèle, partageant sa vie errante, sa mission et, plus tard, sa mort.

Tout n’est pas dit, et sans doute l’intention de Luc est-elle ailleurs. Remarquons que c’est dans la barque de Simon que monte Jésus. C’est d’elle qu’il enseigne ! C’est à Simon encore - il sera nommé cinq fois de son nom - qu’il dit : Avance au large. C’est à lui qu’il demande cet acte de confiance : Jette le filet. C’est lui encore qui s’entend dire : Ne crains pas - et ces mots décisifs : Tu seras pécheur d’hommes. Déjà est prêté à Simon l’acte de foi au Christ ressuscité qu’il appelle Seigneur ; déjà lui est confiée la fonction de roc, le titre de Pierre. Il y a bien les autres apôtres, mais ils figurent ici au second plan. Pierre occupe à lui seul tout le devant de la scène. Chez Luc cela est intentionnel. Il veut faire ressortir la place particulière de Pierre dans le groupe des Douze. Nous retrouverons cette préoccupation dans son autre livre, les Actes des Apôtres, dont la première partie est parfois appelée l’évangile de Pierre. La place unique de celui-ci n’est donc pas inventée.


René LUDMANN, cssr
 
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(re)publié: 10/12/2018