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4e dim. du Carême (31/3) : Commentaire

En cette année C du cycle triennal, la réconciliation, la conversion sont le thème et le but plus particuliers de notre effort de Carême.

Après les appels énergiques du Christ et de l’Apôtre à nous convertir (troisième dimanche du Carême), voici une nouvelle invitation, plus douce pourrait-on dire : celle du père de l’enfant prodigue (évangile). Paul nous supplie : laissez-vous réconcilier avec le Christ (deuxième lecture).

Mais c’est un appel joyeux. L’Eglise nous invite à la joie pascale toute proche. Réjouis-toi. D’où le nom du dimanche ‘Laetare’ (Réjouis-toi) donné à ce dimanche de la mi-carême. Les ornements violets de la pénitence font aujourd’hui place à une couleur plus douce, plus gaie : le rose des premières lueurs pascales.

Quant à la première lecture, elle continue sa course parallèle en s’arrêtant aux grandes étapes de l’Histoire sainte. Après l’étape d’Abraham (deuxième dimanche du Carême), celle de Moïse (troisième dimanche du Carême), voici l’étape de la Terre promise.

Première lecture : Jos 5,10-12

De nomade, d’errant à travers le désert du Sinaï, le peuple de Dieu devient sédentaire et agriculteur. Lentement il développe ses institutions dont les plus fortes seront le Temple et le Roi.

L’extrait raconte cette transition, cette nouvelle Pâque (Pâque veut dire passage) après la Pâque de la sortie d’Egypte, quarante ans plus tôt. Le récit est nettement liturgique. Il décrit la fête de Pâques au sanctuaire de Gilgal qui sera, jusqu’à la construction du Temple de Jérusalem, un des plus importants lieux saints.

Déjà se mêlent, dans cette fête-charnière, les pains sans levain et les épis grillés. Les premiers avaient été mangés à la sortie d’Egypte, alors que le temps avait manqué pour faire lever la pâte ; les seconds, mûrs dès le printemps en ces régions, vers Pâques, avaient été récoltés sur la terre de Canaan. En signe de la fin de l’exode, la manne cessa de tomber. Israël passe des temps extraordinaires, où Dieu le nourrissait miraculeusement, vers les temps où il récolte son propre blé.

Dieu nous donne, à certains moments, des grâces qui “nous portent”. Puis revient la vie monotone où il faut marcher de ses propres jambes.

Le repas liturgique de la Pâque s’inscrit dans un long développement de l’Histoire Sainte. Il sera continué par la Cène et les repas du Ressuscité. Il aboutira à notre fête de Pâques et à nos eucharisties dominicales.

Quand nous venons à la messe, réalisons-nous la chance que nous avons, nous le nouvel Israël que Jésus a conduit dans la Terre promise qu’est l’Eglise, notre communauté de foi ? Le réalisons-nous ? Assez pour vraiment “faire eucharistie”, rendre grâce “jusqu’à ce qu’il vienne” nous prendre dans la vraie terre promise, la définitive !

La date de Pâques.

Comme on le voit dans cette première lecture, les Juifs fêtaient la Pâque le quatorzième jour du mois, à la pleine lune du premier mois de leur calendrier, soit le 14 Nisan (entre mars et avril). On y commémorait, comme le dit le mot Pâques (passage), le passage de l’Ange et le passage de la captivité d’Egypte à la liberté de la Terre promise. Jésus étant justement mort et ressuscité lors de la fête de Pâques, le christianisme gardera cette fête juive, mais en lui donnant une signification nouvelle : on fêtera désormais la Pâque du Christ, son passage de la mort à la résurrection.

Cependant les uns fêtaient Pâques exactement le 14 Nisan, quel que soit le jour de la semaine où il tombait, comme les Juifs. La plupart fêtent Pâques le dimanche proche du 14 Nisan, parce que le Christ était ressuscité et était volontiers apparu aux Apôtres le « premier jour de la semaine » (notre dimanche), jour plus indiqué pour la fête de la Résurrection. Un conflit éclata et presque un schisme qui fut réglé, vers la fin du deuxième siècle, grâce à la modération de saint Irénée, évêque de Lyon. C’est le dimanche, le jour de la résurrection de Jésus, qui fut retenu, et non le 14 Nisan juif.

Le concile de Nicée (325) prescrivit de célébrer Pâques le premier dimanche après la première pleine lune de printemps. Pâques oscille donc entre les dates extrêmes du 25 mars et du 23 avril.

On le voit, la date de Pâques est liée à la lune du printemps de l’hémisphère nord, aspect climatique qui ne vaut évidemment pas pour les Églises situées à l’équateur ou aux antipodes. Mais l’origine culturelle de Pâques ne nuit en rien à son contenu. Pâques n’est pas la fête du printemps, mais du Christ ressuscité.

Psaume : Ps 33

Un psaume de bénédiction.

Bénis le Seigneur, en tout temps, sans cesse, ô mon âme. Mais particulièrement en ce temps du Carême où tu médites les bienfaits du Seigneur, ceux de l’ancienne Alliance (première lecture), ceux surtout de la nouvelle.

Bénis le Seigneur, ô mon âme, en ce Carême où tu vas refaire le chemin de croix de ton Maître. Oui, je cherche le Seigneur. Il ne me délaisse pas, il me répond. De toutes mes frayeurs il me délivre. De toutes mes angoisses il me sauve.

Regarde vers lui, d’un regard de foi. Et tu connaîtras la joie pascale, tu resplendiras, sans ombre ni trouble au visage.

N’est-ce pas, déjà, l’action de grâce du Christ délivré, sauvé des angoisses de la mort ? Une action de grâce pascale ?

Que toute l’assemblée soit en fête.

Deuxième lecture : 2Co 5,17-21

Si quelqu’un est en Jésus Christ. Si tu lui es uni par la foi et le baptême, tu es une créature nouvelle. Jésus t’a complètement transformé, fait à neuf. Tu as changé de monde : pour toi, le monde ancien, une façon de voir, de vivre sans Dieu s’en est allé.

Dans les premiers temps de l’Eglise, la “différence” était si forte que les chrétiens étonnaient ! On les admirait ou on les persécutait. Ils vivaient autrement. Nous, nous pensons et vivons comme tout le monde. C’est à revoir. Pendant ce Carême.

Cette transformation est grâce. Nous ne l’avons pas obtenue à la force du poignet, par je ne sais quelles pénitences extraordinaires. Impossible. C’est un autre monde. Tout cela vient de Dieu. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui.

Et comment cela ? Par communication en devenant homme comme nous, Christ a été identifié au péché des hommes ; mot à mot : Dieu l’a fait péché. Mais Jésus a tué notre péché en lui, sur la croix. Et nous voilà réconciliés avec Dieu. Par communication encore. Un peu - si l’on permet cette comparaison - comme une femme enceinte contracte la maladie du fœtus (ce serait l’incarnation). Si elle en guérit, elle enlève du même coup la maladie à l’enfant. Par communication encore (ce serait la rédemption). Cela suppose évidemment que nous soyons en communication avec le Christ. En théorie oui, en fait...

Aussi Paul nous adresse-t-il un appel. Et pressant : nous vous le demandons. Et solennel : Au nom du Christ. Laissez-vous réconcilier avec Dieu. Ne lui opposez pas votre refus, ouvrez-lui la porte pour qu’il puisse rétablir la communication. Une réconciliation qui est à prendre dans toutes ses dimensions : elle s’étend à mon frère. Aimer Dieu et le prochain est le même commandement (Lc 10,27).

Entendrons-nous, à quinze jours de la Semaine sainte, cet appel ? Au nom de Dieu !

Ce beau texte nous dit encore quel est le ministère majeur de l’apôtre : travailler à la réconciliation. Il est l’ambassadeur du Christ chargé de proclamer le pressant appel : « Laissez-vous réconcilier. » Ministère ardu, mais exaltant. Le plus beau qui soit : réunir ce qui était divisé, rassembler ce qui était dispersé. Il n’y a guère d’autre “pastorale”. Le “rassemblement eucharistique” en est le sommet.

Appel grave. Appel joyeux. Nous n’allons pas à la guillotine. Tout au contraire. Paul frappe sur nos chaînes pour nous les faire secouer. En ce dimanche ‘Laetare’ - réjouis-toi, laisse-toi réconcilier. Enfant prodigue, vois le Père qui fait le pas vers toi pour t’embrasser (évangile). Alors on pourra tuer le veau gras et faire la tête. Célébrer la Pâque.

Voyez les multiples actes de réconciliation qui parsèment la messe : l’acte de réconciliation au début ; dans le Gloria : Toi qui enlèves le péché du monde prends pitié de nous ; à la prière du prêtre à l’offertoire : lave-moi de mes fautes, purifie-moi de mon péché ; après la consécration : Que l’Esprit Saint nous rassemble en un seul corps ; au Notre Père : Pardonne-nous comme nous pardonnons ; peu après, la prière pour la réunion des Églises : Donne à ton Église la paix et l’unité ; avec le baiser de paix et la prière : Agneau de Dieu qui enlèves le péché du monde ; enfin la communion elle-même qui est communion au Christ et communion entre nous.

Evangile : Lc 15,1-3.11-32

Un évangile dans l’évangile, a-t-on appelé la série des trois paraboles de la brebis, de la drachme et du fils perdus. Et, des trois, la dernière, assurément, est la plus belle, plus belle encore qu’on veut bien le dire, car elle est ordinairement trahie dans ce qu’elle a de meilleur. Et dès le titre qu’on lui donne volontiers : la parabole du fils perdu ou de l’enfant prodigue. On centre ainsi tout l’intérêt sur le fils cadet qui servirait soit comme exemple à ne pas suivre, soit comme modèle de conversion. Or le personnage central, c’est bien le père. La parabole du père faudrait-il dire, du père dont les deux fils, chacun à sa manière, dévoilent le cœur admirable.

Tout a sa raison dans les premiers versets, heureusement rapportés ici, car ils éclairent encore davantage notre troisième parabole que les deux premières : les pharisiens et les scribes récriminaient contre Jésus : cet homme fait bon accueil aux pécheurs ! Scandale ! Un impur rend les autres impurs, il faut s’en distancer. Que l’homme ne fréquente pas l’impie, fût-ce pour étudier avec lui la sainte Ecriture, demandait une prescription rabbinique. Et Jésus mange avec les pécheurs ! Voilà l’occasion de cette histoire des deux fils.

Le portrait du plus jeune est poussé au noir : ingrat, gaspilleur, menant une vie de désordre, puis sombrant dans la dernière déchéance : garder les cochons, animal impur s’il en fut, dont le Juif orthodoxe, encore aujourd’hui, ne mange pas la viande. Même le retour de ce fils, si souvent qualifié de conversion, obéit à des mobiles qui ne sont ni nobles, ni spirituels : là-bas, il aurait du pain en abondance !

C’est ici que va se montrer le cœur du père qui, devine-t-on, sortait tous les jours voir si son fils ne reviendrait pas. D’aussi loin qu’il l’aperçoit, il est saisi de pitié. Littéralement : remué aux entrailles maternelles. Dieu est aussi Mère. Il court se jeter à son cou et le couvre de baisers. Le Père veut te couvrir de baisers ! Oui, toi, moi. Comme Dieu est proche, et comme nous en sommes loin ! En bonne coutume orientale, pareil fils ne pourrait, encore aujourd’hui, paraître devant son père avant d’être appelé par celui-ci après un long laps de temps. Mais le père ne s’embarrasse pas de ces traditions, il ne s’interroge même pas sur les mobiles de ce retour, il court. C’est l’empressement du cœur, c’est le père heureux de revoir le fils qu’il avait perdu. Le Père du ciel plus heureux que moi, le fils prodigue.

Ce fils essaie bien de placer sa phrase d’excuses, le père ne lui en laisse pas le temps. Vite ! Le beau vêtement, le plus beau ; la bague au chiffre de la maison pour sceller les documents, les sandales... autant de signes évidents que le prodigue est rétabli dans sa dignité de fils. Et puis la fête, le signe de la joie du père !

C’est ainsi que Jésus nous dit qui et comment est Dieu.

L’histoire pourrait s’arrêter là, comme pour les deux paraboles de la drachme et de la brebis retrouvées qui précédent. Mais voilà que la parabole connaît un rebondissement inattendu et qui cache une deuxième “pointe”. Jésus ne raconte-t-il pas son histoire aux pharisiens et aux scribes qui récriminent ? Si toute la parabole s’adresse à eux, les voici directement concernés, car ils vont se reconnaître dans ce fils aîné qui refuse d’entrer et de participer à la fête. Ne sont-ils pas, eux, des fils qui depuis tant d’années sont au service de Dieu sans avoir jamais désobéi, eux les intègres, les purs (pharisien = pur) ? N’ont-ils pas quelques droits ? A vrai dire, il n’a pas entièrement tort, ce fils aîné, et nous avons tous plus ou moins sympathisé avec ce garçon travailleur ; peut-être, inconsciemment, nous retrouvons-nous en lui.

Mais que lui reproche donc le père ? De manquer de cœur. Ce fils cadet, l’a-t-il jamais aimé ? Ton fils que voilà, dit-il sur un ton méprisant. A-t-il souffert de le voir partir ? A-t-il attendu son retour ?

La deuxième partie de la parabole est donc une sévère critique de la conduite du fils aîné, osons le dire, de la nôtre qui n’avons pas mené une vie de désordre... avec des filles, qui sommes au service de Dieu sans jamais avoir gravement désobéi à ses ordres. Corrects, convenables. Mais qui sommes exposés à être durs, méprisants... quand nous fermons la porte à notre enfant qui se conduit mal, à notre parente qui... Et puis ces divorcés, ces voyous, ces filles... comme nous les classons vite ! Nous sommes choqués, presque déçus quand Dieu les réintègre. Oui, cette parabole est à notre confusion, nous n’y tenons pas le beau rôle. Et, pourtant, Dieu, qui pourrait nous retourner la flèche, ne nous juge pas non plus. Il patiente. Il nous supplie de comprendre et nous appelle : mon enfant. Saurons-nous quitter les normes bourgeoises de la religion du droit pour entrer dans celle du Père, du Père qui nous supplie : mon enfant !

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(re)publié: 31/01/2019